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Lays Farra

09/01/2015

Je suis blanc.

Mon nom, Lays Farra, quoique arabe n’a pas une consonance aussi claire que Ahmed ou Mohammed.

Quand mon père, Wadah, a fait ses études en Suisse, il était très ami avec un Christian, noir, au point qu’on les désignait souvent ensemble «Wadah&Christian». Les gens s’imaginaient donc en les voyant que mon père, blanc, était Christian et que le prénom plus exotique devait coller à Christian.

De même, j’ai toujours vu les discriminations islamophobes tomber sur d’autres gens, grâce à mon apparence passable.

Puis, j’ai laissé pousser ma barbe, ou plutôt, sa pousse fut correlée avec ma puberté. Elle pousse lentement, on me compare souvent avec Jésus (ainsi le 1er janvier 2013 par un passant en état d’ébriété), mais elle atteint un stade critique en 2014. Quoique le racisme soit une part de l’islamophobie, elle se focalise beaucoup sur les signes culturels (voile, djelalba, barbe).

Le 23 février, un inconnu me salue en arabe en passant, me confondant peut-être avec quelqu’un.

Le 24 juin, les Roms qui viennent à la soupe populaire me donnent du salam aleykoum, ils n’ont pas perdu l’habitude depuis.

Le 1er août un dealer m’aborde en m’appelant Mohamed.

Et enfin le 8 janvier 2015, au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, un serveur me demande en rigolant si je projette de commettre un attentat et me suggère de l’espacer de quelques jours.

On m’analyse comme arabe maintenant et peut-être que je vois mieux le cercle de haine dont certains parlent, mais je reste un « babtou » et j’ai peur quand je vois des « babtous » ou des juifs qui casquent.

«Cercle de haine» est un terme qui a une signication naïve, mais peut aussi désigner quelque chose de plus pointu.

Vous aurez peut-être remarqué un certain regain d’intérêt autour de l’Islam ces derniers temps.

Un intérêt constamment renouvelé, je dois dire. On a pas le temps de se remettre d’ISIS, au menu chaque semaine, détronant Al-Qaida, qu’on doit gérer l’attentat de Paris du 7 janvier dernier, qui tua 12 personnes au sein de la rédaction de Charlie Hebdo.

Il faut être très clair. La réaction mondiale est outrageusement en faveur de Charlie Hebdo. Si douze gosses tweetent contents de les voir tués et si un imam londonien affirme qu’ils l’ont bien mérité et qu’il était temps que quelqu’un défende le prophète, la majorité de Twitter houspille ces jeunes pour cela et le sondage de USA TODAY marque 99% de gens qui «strongly disagree» avec lui.

C’est une minorité.

Est-ce que ça empêche l’analyse du système qui la produit continuellement ?

Sans faire d’analogie, les féministes parlant de Rape Culture savent très bien que la majorité des hommes ne violent pas. Cependant elles affirment que nos sociétés entretiennent des systèmes qui favorisent les comportements violents envers les femmes, produisant constamment une minorité de violeurs qui ont un impact non négligeable, fût-ce une minorité.

C’est bien connu, la République se bat pour la Liberté, l’Egalité et la Fraternité. Si vous pointez que la Police est une institution répressive, on vous dira que tous les flics ne tuent pas, il y en a des gentils et qu’ils sont là pour combattre le crime et les forces du mal. C’est vrai, néanmoins vous ne pouvez pas accepter le narratif de la police, vous devez regarder les conséquences de ses actions : et elle renforce effectivement les inégalités existantes dans la société.

De la même manière quand on me dit que l’islam est une religion de paix, on me dit qu’il faut étudier l’islam, pas les musulmans (parce que l’islam flotte dans le Monde des Idées sans jamais entrer en contact avec la matière) on me dit que l’islam n’a pas d’essence, et que rien ne devrait être conclu à son sujet.

Et puis je me souviens qu’en 1981, Salman Rushdie a été condamné à mort par une fatwa de l’Ayatollah Khomeyni pour avoir écrit les Versets Sataniques, qui présentent. Cela ne s’arrêta pas aux menaces contre sa famille et lui. Hitoshi Igirashi, le traducteur japonais, a été poignardé à mort le 11 juillet 1991. Du traducteur italien Ettore Capriolo blessé par un coup de couteau le 3 juillet 1991. William Nygaard, l’éditeur du livre en Norvège s’est pris trois coups de feu dans une tentative de meurtre à Oslo en 1993 mais survécut. Aziz Nesin, le traducteur turc a pu être visé par le massacre de Sivas le 2 juillet 1993, qui a tué 37 personnes.

De façon prévisible, Salman Rushdie a dit qu’il ne publierait pas le livre aujourd’hui.

Je me souviens de Théo Van Gogh tué en 2004.

On peut rajouter les attentats du métro de Madrid et Londres, qui n’ont vraiment pas aidé au climat.

Et maintenant Charlie.

Mettons que dans tous les événements ci-dessus, maximum 200 personnes ont conspiré pour toutes ces malfaisances. C’est une très faible minorité, certes, mais une minorité qui a eu un pouvoir de nuisance disproportionnellement effrayant. (en même temps, ça s’appelle du terrorisme pour une raison)

Mais ça heurte aussi en grande majorité des musulmans. Je me souviens que Mahmoud Mohamed Taha a été pendu au soudan pour apostasie le 8 janvier 1985 par le régime de Nimeiry au Soudan, du mariage dissous de Nasr Hamid Abu Zayd au même motif en Egypte en 1993, et de toutes les exactions actuelles d’al-Qaida, Boko Haram ou ISIS. Ou d’un homme pakistanais apparemment malade mental qui prétendant être le Prophète et qui a été tué. Et c’est aussi pour ça que je m’en soucie. Quand des gens se radicalisent, ce sera d’abord leurs familles, leurs amis, leurs enfants qui en pâtiront.

Quand bien même ce serait le fait d’une minorité des minorités des minorités, si un système entretien et produit une telle fraction d’individus avec un tel pouvoir de nuisance, il serait intéressant de comprendre et démanteler ce système.

Et pourtant, des tas de gens, progressistes, habitués à analyser tout de façon structurelle, vont ici se dépêcher de déresponsabiliser au maximum les tueurs, de les délier de l’islam : c’étaient des fous, des désequilibrés, des marginaux et puis c’est l’islamophobie qui a causé leur passage à l’acte, et puis ils ne connaissaient pas le Coran, et puis voici deux versets pacifistes du Coran.

Ou alors que ce n’est pas qu’une question de représentation du prophète, c’est de le représenter d’une façon raciste. Peut-être, mais une large part de la performance tient dans la représentation de Mahomet. Ainsi Charb, assassiné le 7 janvier, a fait en 2010 une adaptation BD de la vie de Mahomet par Tabari, au mot près. L’ayant lue, je ne crois pas qu’il ait changé ou ajouté un seul mot. Il a simplement rajouté des images.

Si quelqu’un est furieux pour cela, c’est clairement que ce quelqu’un a un problème avec la représentation de Mahomet. Et vous aurez pourtant des gens qui braillent que Charb continue dans la provoc gratuite. Peut-être ? Mais pourquoi est-ce que les liberals à la Jon Stewart sont surpris, eux qui disaient que si tu brûles un Coran il faut t’attendre au backlash ?

Vous pouvez blâmer ces représentations et ces actions insultantes, mais dire que tout «backlash» est mérité est déplacé.

Certains disent qu’on devrait mettre ces morts entre parenthèses et ne pas vénérer Charlie pointant déjà vers le retour de bâton islamophobe, du terrorisme contre les mosquées, des gens aggressés, et ils affirment que Charlie a participé à construire cette islamophobie.

En effet, en soulignant le caractère structurel de l’islamisme que je mentionne ci-dessus, on contribuerait à stigmatiser les musulmans, peu importe le nombre d’aveu qu’il s’agit d’une minorité.

C’est ce que Scott Alexander désignait comme étant une superweapon : on dit des trucs négatifs sur une personne du groupe X et ça salit tous les X :

I suggested imagining yourself in the shoes of a Jew in czarist Russia. The big news story is about a Jewish man who killed a Christian child. As far as you can tell the story is true. It’s just disappointing that everyone who tells it is describing it as “A Jew killed a Christian kid today”. You don’t want to make a big deal over this, because no one is saying anything objectionable like “And so all Jews are evil”. Besides you’d hate to inject identity politics into this obvious tragedy. It just sort of makes you uncomfortable.

The next day you hear that the local priest is giving a sermon on how the Jews killed Christ. This statement seems historically plausible, and it’s part of the Christian religion, and no one is implying it says anything about the Jews today. You’d hate to be the guy who barges in and tries to tell the Christians what Biblical facts they can and can’t include in their sermons just because they offend you. It would make you an annoying busybody. So again you just get uncomfortable.

The next day you hear people complain about the greedy Jewish bankers who are ruining the world economy. And really a disproportionate number of bankers are Jewish, and bankers really do seem to be the source of a lot of economic problems. It seems kind of pedantic to interrupt every conversation with “But also some bankers are Christian, or Muslim, and even though a disproportionate number of bankers are Jewish that doesn’t mean the Jewish bankers are disproportionately active in ruining the world economy compared to their numbers.” So again you stay uncomfortable.

Then the next day you hear people complain about Israeli atrocities in Palestine (what, you thought this was past czarist Russia? This is future czarist Russia, after Putin finally gets the guts to crown himself). You understand that the Israelis really do commit some terrible acts. On the other hand, when people start talking about “Jewish atrocities” and “the need to protect Gentiles from Jewish rapacity” and “laws to stop all this horrible stuff the Jews are doing”, you just feel worried, even though you personally are not doing any horrible stuff and maybe they even have good reasons for phrasing it that way.

Then the next day you get in a business dispute with your neighbor. Maybe you loaned him some money and he doesn’t feel like paying you back. He tells you you’d better just give up, admit he is in the right, and apologize to him – because if the conflict escalated everyone would take his side because he is a Christian and you are a Jew. And everyone knows that Jews victimize Christians and are basically child-murdering Christ-killing economy-ruining atrocity-committing scum.

You have been boxed in by a serious of individually harmless but collectively dangerous statements. None of them individually referred to you – you weren’t murdering children or killing Christ or owning a bank. But they ended up getting you in the end anyway.

Depending on how likely you think this is, this kind of forces Jews together, makes them become strange bedfellows. You might not like what the Jews in Israel are doing in Palestine. But if you think someone’s trying to build a superweapon against you, and you don’t think you can differentiate yourself from the Israelis reliably, it’s in your best interest to defend them anyway.

Sauf que les deux camps prétendent lutter contre.

Ces apologistes disent que l’islamophobie s’insinue partout, qu’elle profide de la liberté d’expression pour corrompre des âmes, qui vont ensuite tuer des gens (à travers l’action de la police, désormais emplie de préjugés ou de la vindicte populaire) ou les opprimer (les retombées du 7 janvier parlent d’elles-mêmes). Certes, il ne s’agit pas de majorité des Français, ou même des islamophobes qui font cela, mais il suffit de quelques-uns avec des flingues ou des cocktail molotov et on se retrouvera avec des drames terribles.

Et je suis d’accord.

D’autres, citons Plantu, pointent vers l’attentat de Paris certes, mais tous les précédents faits cités, ainsi que l’attaque de Boko Haram, ISIS, etc.

Ces islamophobes disent donc que l’islamisme s’insinue partout, qu’il profite de la liberté d’expression pour corrompre des âmes, qui vont ensuite tuer des gens ou les opprimer (en incitant des gens au silence par peur, en meurtrissant leurs familles, en rendant les espaces musulmans dangereux pour les minorités). Certes, il ne s’agit pas de la majorité des musulmans, ou même des islamistes, qui font cela, mais il suffit de quelques uns avec des flingues et assez de détermination et on se retrouvera avec des drames terribles.

Et je suis aussi d’accord.

Mais la dialectique ne s’arrête pas là, car les deux camps présentés ci-dessus ne tolèrent en aucun cas le camp d’en face.

«Comment ? Tu oses renvoyer dos-à-dos mon camp, qui est clairement dans le bien, et le camp des autres ? Tu fais preuve d’une pensée universaliste foncièrement dépolitisée et stupide !» me direz-vous. Généralement des gens tenteront ici d’invoquer des morts récentes (fruit d’islamistes ou islamophobes), me jetant en pâture ces cadavres pour m’empêcher de rétorquer. En effet, comment pourrais-je nier que cette vie perdue avait une valeur infinie, qu’il s’agit dela chose la plus importante du monde ? Je ne peux pas le nier, ce serait indécent et donc je me tais.

Premièrement oui, je mets les deux dans la balance parce que leurs premières victimes, mondialement, seront les musulmans. Et je pense même que si on mettait dans la balance les morts causées par les deux côtés, personne n’acceptera la comparaison car il paraît évident que les morts que leur camp pleure sont beaucoup plus importantes/significatives que celles d’en face.

Encore plus loin : chaque camp prétendra que la dynamique qu’il analyse cause la dynamique critiquée par l’autre groupe

«Si on est «islamophobes» c’est parce que les islamistes nous mettent en péril ! Ce n’est pas de la peur, c’est de la prudence légitime devant le danger réel et répété des islamistes !»

«Si des musulmans deviennent islamistes c’est parce que la stigmatisation des islamophobes fabrique une figure de l’islamiste tout-puissant, qui attire forcément les loups solitaires aux pulsions antisociales, parce qu’ils veulent devenir cette figure vengeresse ! En augmentant la peur, vous augmentez les velleités de ces individus, puisque vous leur démontrer la terreur qu’ils peuvent commettre !»

Il y a dans l’islamophobie un effet «chasse aux sorcières».

On peint une figure inexistante de façon terrifiante (la sorcière) et prétendant qu’elle manipule des puissances infernales, et forcément, certaines personnes vont vouloir incarner ce rôle puisqu’il leur donnera un statut social augmenté (e.g. devenir guérisseur pour un hameau) et d’autres vont en affubler leurs voisins bizarres pour s’en débarrasser et récupérer leur maison (e.g. Chasse aux Sorcières). Dans les deux cas on crée une menace symbolique en théorisant cette menace et en en parlant partout, et elle se crée ensuite, dans l’incarnation choisie ou les accusations illégitimes.

Ce serait pour ça que tant de jihadistes sont des illettrés religieux qui achètent «le Coran pour les Nuls».

Un autre effet, c’est de martyriser les musulmans de France, sous le joug de l’Etat Français : en les soumettant à des lois discriminatoires et en les stigmatisants en permanence, en en faisant des citoyens de seconde zone on donne une casus belli aux jihadistes qui désormais veulent les libérer de cette injustice, ce narratif renforçant en plus les ralliements.

De l’autre côté, les attentats vont de toute évidence augmenter l’islamophobie, est-il besoin de le prouver par plus que les dix attaques de mosquées qui suivent en moins de 48h ?

Et c’est d’ailleurs le fait principal qui disculpe la majorité des musulmans : ils se rendent compte qu’un tel évènement n’aurait aucun impact positif pour eux, que si ça se produit, leurs lieux de cultes en pâtiront et les femmes voilées se feront agresser. Le souci, c’est que c’est précisément ce retour de bâton qui fait qu’ils n’ont aucune raison de le faire.

En outre, cela vaut là où ils sont en minorité, mais quand ils sont en majorité ou en voie de l’être, ils peuvent exploiter les retombées de l’attentat. Ainsi Boko Haram purge petit à petit le nord du Nigéria, ce qui profite aux musulmans, qu’ils le veuillent ou non. C’est-à-dire qu’il n’est pas facile pour les musulmans en place de lutter contre Boko Haram non plus, mais dans le cas de l’Egypte, par exemple, quand les Coptes sont attaqués, oui c’est une bonne idée que les musulmans égyptiens, majoritaires, s’en désolidarisent et marquent leur soutien plutôt que de juste brailler «j’ai pas à me désolidariser c’est raciste !».

Mais en France, les musulmans sont minoritaires, jamais ils ne pourront tirer parti de tels attentats.

Et donc si je suis d’accord avec les deux narratifs, ça veut dire quoi ? Que l’islamisme se nourrit de l’islamophobie et vice versa, et donc que c’est un cercle vicieux ?

Oui mais pas que.

L’islamisme ne se nourrit pas que de l’islamophobie. Et inversement.

Pour tout vous dire je crois que le narratif islamophobe se met tout seul en place.

Vous avez vu les exemples que je vous ai cité ? Boko Haram rase un village de 10’000 personnes, 2000 manquent ; le blogueur Raif Badawi fouetté en Arabie Saoudite ; un homme tué en Mauritanie pour avoir critiqué l’islam et une femme en Egypte pour avoir insulté l’islam en critiquant les sacrifices de l’Aïd.

Et Charlie Hebdo.

Est-ce qu’il y a vraiment besoin de rajouter quelqu’un qui dise «les musulmans sont violents» ? Vous ne pensez pas que le lien se fera tout seul dans la tête des gens ? Vous pensez vraiment qu’il faut attendre une caricature de Charlie Hebdo pour créer ça ? J’ai noté plus haut que la paranoïa islamophobe «augment[e] les velleités de ces individus [en démontrant] la terreur qu’ils peuvent commettre» mais je crois que la meilleure démonstration de la terreur qu’ils commettent n’a pas besoin de Charlie Hebdo pour se propager.

«Tu es en train de dire que l’art n’a aucune importance et n’a aucun impact sur nos façons de penser, ce que tu es naïf ! L’art est politique !»

Non, je suis en train de dire que ce que Charlie Hebdo ne fait pas d’autres le feront.

C’est ça que signifie structurel. Contrairement à ce que certains pensent, ce n’est pas un mot qui signifie «je n’a pas à élucider la causalité propre à ce problème» et qui vous permet ensuite d’improviser des solutions en accord avec vos préjugés. Ca veut dire que chacun des éléments du systèmes, s’il disparaît ou change est remplacé par un autre. Si Charlie Hebdo était une pierre angulaire de l’islamophobie alors la mort de tous ces gens devrait être une bonne nouvelle, mais vous savez bien qu’ils seront vite remplacés. Déjà pullulent les caricatures de vils musulmans à nez crochu, barbe et sabre (alors que pareille pilosité serait difficile à dissimuler sous des cagoules et que s’ils se contentaient de sabres ce serait une bonne nouvelle).

Même si on fixe des critères objectifs (comme le nombre de morts) pour déterminer ce dont on parle et ce dont on ne parle pas, on parlera difficilement d’assez des 91.6% de terroristes non-musulmans pour dissiper les préjugés des gens.

Et c’est pour ça que les gens sont si prompts à faire n’importe quoi, à dire que les musulmans on inventé l’algèbre, âge d’or islamique, il y a des mosquées LGBT (aux USA), ça n’a rien à voir avec l’Islam, etc. etc. parce qu’ils se rendent compte qu’ils se battent contre une terrible machine dont le cours est impossible à dévier, alors ils donnent tout ce qu’ils ont.

Ils ne peuvent pas se soucier de la vérité au sens extra-moral, car l’impact moral de cette structure leur semble trop massif pour faire passer la vérité d’abord.

Donc ils taisent leurs critiques de la structure islamiste.

De même les islamophobes voient la machine de guerre islamiste comme trop dangereuse pour s’arrêter et reconnaître qu’ils rendent la vie de millions de musulmans ordinaires impossible, qu’il les discriminent sans résultat, allant même jusqu’à les faire tuer plus facilement par la police de par les biais créés.

Donc ils taisent leurs critiques de la structure islamophobe.

Tous deux masquent une quantité de violence, de douleur et de morts qu’ils considèrent légitime, nécessaire, peu importante ou au contraire, dont tout le monde se soucie déjà. En effet, le contre-signalement (c’est à dire, envoyer un message contraire à celui que vous pensez majoritaire) est une part importante de la dynamique entre les apologistes et les islamophobes.

Beaucoup d’apologistes diront ainsi que les 12 morts à Charlie Hebdo sont tristes, mais qu’elles sont déjà assez pleurées et que par conséquent, il faut qu’ils soient une voix contraire, pour éviter que la commémoration tourne à l’hagiographie et renforce l’islamophobie. Et à l’inverse beaucoup d’islamophobes diront qu’ils luttent sans relâche contre le politiquement correct, pour éviter que la critique de l’islam disparaisse.

Tout le monde ajuste son discours pour maximiser l’impact par rapport à celui d’en face et tout le monde se prétend une minorité.

Mais dans l’équation, là, nous avons apologistes et islamophobes. Les principaux intéressés, les islamistes n’y figurent pas.

Je vais lister ce que je crois savoir de l’islamisme

L’islamisme fonctionne car il fait appel à des concepts qui existent sous une forme diluée dans le monde musulman.

Certains invoquent «l’illetrisme religieux» de certains terrroristes. Effectivement, comment attribuer le succès de l’islamisme ces concepts qui flottent dans le monde musulman si il happe des gens qui n’ont pas baigné dedans ? C’est une critique légitime, mais je pense que ces concepts sont quand même importants pour comprendre comment l’islam radical se maintient au moyen-orient. En outre, Anders Breivik est un terroriste chrétien, qu’il connaisse son catéchisme ou pas.

Les musulmans sont très peu à être d’accord avec ISIS ou Al-Qaïda, mais de nombreux musulmans seront d’accord pour dire que l’homosexualité est immorale et affaiblit la société, que l’apostasie est immorale et affaibli la société, que la démocratie corrompt la société, etc. Et ceci vient du modernisme islamique, d’une tentative de retrouver, face à l’Occident colonial une identité musulmane qui serait leur force.

Qutb (1906-1966) a parfois été désigné comme «le Marx de l’Islamisme» et je crois que c’est justifié.

On trouve dans ses écrits l’essence de cet islam radical : l’Occident nous a opprimé et infiltré nos mentalités, nous devons donc nous débarrasser de tout ce qui est occidental et revenir aux vraies valeurs. Il attaqua notamment Nasser et ses arrestations de Frères Musulmans, il fut lui même arrêté et pendu le 29 août 1966.

Il n’est pas très dur ensuite pour les islamistes de construire un narratif qui voit dans les Nasser&co des idiots utiles de l’Occident qui veulent détruire leur société. Dommage qu’ils classent les droits des femmes, la liberté religieuse et d’expression dans les trucs occidentaux à bannir pour toujours et que la charia soit la solution à tout.

Et ça ne se limite pas aux islamistes-islamistes : les pays de la conférence islamique ont décidé que les droits de l’homme c’était un peu abusé quand même et ont donc promu une version islamique de ceux-ci telle la déclaration universelle islamique des droits de l’homme (1981)

Certes elle dit que

Personne ne doit mépriser ni ridiculiser les convictions religieuses d’autres individus ni encourager l’hostilité publique à leur encontre. Le respect des sentiments religieux des autres est une obligation pour tous les musulmans. (12.e)

Mais l’article 20 mentionne les droits de la «femme mariée» par exemple.

Elle fut suivie par la déclaration du Caire (1990)

There shall be no crime or punishment except as provided for in the Shari’ah. (art. 19.d)

 Everyone shall have the right to express his opinion freely in such manner as would not be contrary to the principles of the Shari’ah.(art. 22.a)

All the rights and freedoms stipulated in this Declaration are subject to the Islamic Shari’ah. (art. 24)

The Islamic Shari’ah is the only source of reference for the explanation or clarification of any of the articles of this Declaration. (art. 25)

Mais elle interdit de prendre des otages (art.21) donc y’a zéro problèmes ! Suivra la charte arabe des droits de l’homme (2004) mais je pense que vous voyez l’idée.

J’admets volontiers que les droits de l’homme ne sont pas adaptés à la mentalité majoritaire dans le monde musulman et que les imposer serait impérialiste et colonialiste. Cependant, nier après que la loi islamique est le référent invoqué contre serait particulièrement stupide.

La déclaration du Caire a été ratifiée par les 57 pays membres de l’organisation de la coopération islamique.

Si c’est une minorité qui est responsable de ces positions dans les 57 pays acceptant que la loi islamique est la dernière instance de la loi, c’est la minorité qui dispose du pouvoir politique, et la désigner comme minorité inoffensive est donc particulièrement déplacé.

Mais ceci vaut pour l’islam radical. On peut très bien, comme Hani Ramadan ou Abdullah al Andalusi, pour dire que les châtiments corporels c’est cool ou que la lapidation c’est cool parce que Dieu a envoyé le SIDA comme punition contre les homosexuels.

Ces pensées-là sont dangereuses aussi, et elles font des dégâts, mais jamais ces deux ne prendront les armes, ils passent d’ailleurs leur temps à se distancer des terroristes pour gagner des points.

«Pourquoi est-ce que tu défends ces ordures de Charlie ?»

Je les défend pas, et même si ça m’attriste je suis pas Charlie.

Mais je me soucie des musulmans LGBT qui pâtiront du renforcement de l’homophobie comme facteur identitaire musulman face à l’occident perverti.

Je me soucie des chrétiens et des juifs d’orient, purgés.

Je me soucie des musulmans, parfois issus de courants hétérodoxes, victimes d’attentats

Charlie est un symptôme qui dit «voilà jusqu’où ils vont pour abattre des symboles» et ça ne présage rien de bon pour ceux qui sont à plus courte distance et sous moins grande protection.

En effet, le narratif «minorité des minorités» vaut pour les terroristes qui frappent en occident. A mon avis ça vaut difficilement pour les autres variétés d’islamisme qui peuvent être aussi nuisibles. Quand des méchants sont aussi cartoonesque c’est facile d’être contre. Al Azhar a condamné l’attentat, pourtant Al Azhar produit plein de petits salafistes prêts à tordre la société autour d’eux vers plus de pureté.

L’Arabie Saoudite a condamné l’attentat, pourtant l’Arabie Saoudite appelle de ses voeux une loi internationale contre les insultes à l’islam.

De même Al Qaradawi a condamné ISIS, pourtant il a écrit pour condamner à mort les apostats irrepentants.

De même la Police court après ces terroristes et pourtant elle n’hésitera pas à tuer dans d’autres circonstances.

Ce n’est pas dur de condamner des vilains aussi vils, et c’est pour ça que j’essaie d’être indulgent de tous ces gens qui essaient d’aller à contre-courant et qui font comme si c’étaient des morts isolées alors que non. (Entre le moment où j’écrivais ces lignes et la finition de mon article, la prise d’otages Porte de Vincennes dans une épicerie Casher a eu lieu)

C’est tellement facile qu’en fait c’est comme ça que des institutions illégitimes et dangereuses se légitiment. La police est fort criticable, mais elle dira être d’un secours utile dans ces cas-là (c’est vrai) et je suppose que si la police ne s’occupait que d’affaires aussi unilatéralement violentes, peu de gens auraient les mêmes critiques à lui faire.

Mais de même, l’Arabie Saoudite s’affirme un rempart contre le terrorisme et le désordre, fût-ce au prix de fouetter des blogueurs pendant des mois.

Sisi, Bachar el-Assad, Khadafi anciennement et tant d’autres dictateurs séculaires se présentent de même façon. Ils n’ont pas complètement tort : les détruire fera toujours monter en force les milices islamistes, comme on l’a vu en Lybie.

Donc quoi, juste parce qu’ils préviennent un mal plus évident, ils peuvent faire ce qu’ils veulent ?

Je vous dirai bien «non» en agitant mes petits poings vengeurs.

Mais dans les faits, c’est ce qui est en train de se passer.

J’ai écrit sur l’impact mental et le programme sous-main

Je pense que beaucoup d’objections, dans un débat, ne viennent pas tant des thèses avancées que

  1. de leurs conséquences en tant que thèses, à savoir l’influence qu’elles auront sur les esprits, puis sur le monde à travers les acteurs influencés. Appelons ça, l’impact mental. E.g. « Dieu veut qu’on tue les indidèles. » → Tuerie d’infidèles par les gens convaincus de cela.
  2. du programme d’action qu’elles semblent sous-entendre. Appelons ça, le programme sous-main. E.g. « Il faut viser la décroissance » → « Il faut empêcher les Chinois de bouffer de la viande »

Le problème c’est que les deux peuvent diverger, voire être opposés, et ne sont souvent pas du tout ce que voulait la personne proclamant cela au début. Les thèses peuvent exister seules, on peut très bien vouloir la décroissance sans tomber dans le néocolonialisme – même si je rêverais de voir ça un jour.

En conséquence, le problème de critiquer l’islamisme, c’est que certains vont voir ça comme un invitation à encadrer, contrôler et opprimer TOUS les musulmans. Ce qui ne serait pas très efficace et profondément nuisible. Et puis, est-ce que ça aura un impact sur les islamistes ? Probablement pas.

Par contre il est certain vu le rapport de force que l’islamophobie continuera à faire mal.

Je suppose que je vais faire comme tout le monde et taire mes critiques.

«Cercle de haine» est un terme qui a une signication naïve, mais peut aussi désigner ce qui se passe.

Deux systèmes répandent des idéologies dangereuses qui avec constance et en réaction l’un avec l’autre, produisent des tueurs.

Ce n’est pas une guerre ou un choc civilisationnel, mais ça fera des morts.

Je ne conclurai pas en disant que je n’ai pas de solutions parce que personne n’en a et que tout le monde conclut comme ça.

P.S. : L’islamisme c’est mal et l’islamophobie c’est mal. Je suis un connard incohérent musulman islamophobe, lâchez-vous, on lâche tout.

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Commentaires (3)

3 réponses à “On lâche tout”

  1. Jean-No dit :

    « les Versets Sataniques, qui présentent » —> il manque un truc non ?

  2. LePierrack dit :

    très beau témoignage !
    Soutien total envers toi !
    Le racisme et le djihadisme sont deux belles saloperies qui puisent leur origine dans la haine !

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