Sur l’originalité et la portée des discours réactionnaires

Notes plus ou moins a priori sur deux livres récents. (d’abord rédigé comme un fil de posts sur les réseaux)

Pour l’instant, je n’ai pu que feuilleter ces deux ouvrages, mais je crains le même écueil. Au lieu d’une véritable généalogie ou une analyse du système de pensée et son effet, on écope en quelque sorte du pire entre-deux : une généalogie incomplète qui attribue une portée démesurée à certains discours.

Prenons Renaud Camus.

Le problème fondamental : s’il peut bien s’adjuger l’expression « Grand Remplacement », il n’est de loin pas l’inventeur de cette crainte que les Européens soient submergés par des races honnies — qui resurgit régulièrement chez les réactionnaires.

On trouve l’idée, sous diverses formes, chez Otto Ammon (1893), Émile Driant (L’invasion noire, 1893-4), T. Lothrop Stoddard (The Rising Tide of Color: The Threat Against White World-Supremacy, 1920), évidemment dans la doctrine et la propagande des Nazis (passim — pour un exemple sous Vichy prenez, ci-contre, le France-Soir du 15 mai 1942 qui craint d’être submergé démographiquement par les Juifs dans le siècle à venir), Raspail (Le camp des saints, 1973), Sauvy (L’Europe submergée, 1980), Bat Ye’or (Eurabia, 2006), etc.

Le livre de Stoddard est d’ailleurs parodié dans un roman aussi classique que The Great Gatsby (1925) : « The Rise of the Colored Empires » de Goddard.

« The idea is if we don’t look out the white race will be—will be utterly submerged, It’s all scientific stuff; it’s been proved. »

Patrick Weil remarque que dans les années 90 l’idée est finalement assez banale. Par exemple, il

cite un article du numéro du troisième trimestre 1990 de la revue Le Débat, dans lequel le démographe Jean-Claude Chesnais parle « d’une politique inavouée de préférence, de quasi-exclusivisme en faveur de l’Afrique au nom d’impératifs de politique étrangère, avec laquelle l’establishment s’entend à merveille »

Dans un autre article de cette même édition du Débat, titré « Le Nouvel ordre moral » le sociologue Paul Yonnet, s’en prend au Premier ministre Michel Rocard et parle de « déportation culturelle de l’identité française » et de « déplacement des équilibres identitaires » — on n’est pas loin de l’idée de « Grand remplacement » Autre exemple, six ans plus tard, dans une tribune publiée dans Le Monde, le sociologue et philosophe Bruno Latour, réagit au projet du ministre de la Justice Jacques Toubon visant à interdire « la diffusion de messages racistes et xénophobes ». Latour fustige un « nouveau délit d’opinion », considérant que ces questions devraient relever du débat politique, pas de l’injonction légale. D’où le rejet, par les Français, de « l’obligation qu’on veut leur imposer de prendre l’acceptation de l’étranger pour un fait acquis, pour un fait définitif, pour un fait naturel, pour un fait inéluctable ». Selon Latour, ce sont les antiracistes qui « naturalisent » la race, « la substantialisent, en faisant une loi pour qu’on ne puisse plus en parler, pour qu’on ne puisse plus décider librement qui nous voulons être, et combien, et de quelle couleur de peau.  »

Est-ce vraiment si crucial de s’attarder sur celui « par qui la peste est arrivé » si ladite peste est un cliché réactionnaire omniprésent depuis un siècle et demi ? Quels mystères est-ce que sa biographie va vraiment dissiper là-dedans ?..

Idem pour la « Néoréaction ». Les recensions s’attardent, fascinées, sur leurs références les plus fantasques et truculentes : Elfes noirs ! Démons lémuriens de l’espace-temps ! Au détriment de la revalorisation, centrale et plus importante, d’un racisme très banal, moins clinquant.

On perd notre temps à analyser 100’000 mots d’un blog sur le rôle que devaient jouer les Techno-Archevêques dans un Cyber-Reich imaginaire (comme c’est curieux !) mais le vrai résultat c’est le régime de Trump, du nationalisme chrétien, raciste et xénophobe, plus que classique. Dans les deux cas on imagine ces penseurs comme des alchimistes dans leurs caves qui élaborent des acides de plus en plus puissants, et dont la force dépend de leur suprême originalité. On se concentre alors, à tort, sur ce qui nous paraît le plus baroque et novateur, plutôt que ce qui touche au cœur des contractions politiques de notre système.

Qui plus est, avec une généalogie incomplète, on se trompe deux fois, puisqu’il nous échappe que telle idée n’est pas nouvelle du tout. Comme c’est original, dira-t-on, ils proposent de voir l’état/la société comme une société par actions !

…Mais en 1790, Burke avançait déjà ce cliché. (dans la troisième édition de ses Réflexions sur la Révolution Française)

Certes, on peut se faire avoir par le fait que chaque génération se trouve un crétin réactionnaire pour prétendre inventer l’idée.

Et on me fait remarquer que l’ancienneté de cette analogie ne doit pas nous empêcher d’examiner comment elle s’articule plus particulièrement de nos jours. L’idée-phare, ici ce n’est pas le bourgeois citoyen-actionnaire, les détenteurs de la rente foncière, défendus par Burke, dotés d’un certain capital qui les rend digne de participer au jeu politique, mais plutôt l’efficacité à tout prix, et donc le PDG de l’entreprise comme modèle du pouvoir exécutif sans obstacle.

Ne l’ayant pas vraiment lu j’accorde bien sûr un large bénéfice du doute à Miranda. Sûrement qu’on y aborde des pistes plus fructueuses sur leur rôle de vizirs chez les barons de la Tech, sur le rôle idéologique que leurs théories peuvent jouer en accompagnant l’émergence du pouvoir suprême des géants de l’informatique — mais ce n’est certainement pas ce qui a marqué les diverses recensions dans la presse.

Mais je reste sceptique. En 2014 tout le monde s’agitait : vite il faut prendre connaissance de la Néoréaction, ça va arriver chez nous sous peu ! Mais faire la scolastique de leurs blogs n’a pas du tout aidé face à d’autres vagues réactionnaires plus simples et immédiates (racistes, masculinistes…) et au règne bien plus stupide et brut des Trump et des Milei.

C’est probablement un diagnostic injuste sans vraiment lire, mais d’autres choses sur ma pile. Si vous avez lu l’un ou autre et voyez quelque chose à redire n’hésitez pas, ça m’aidera peut-être à me décider que ça vaut la peine de les lire ou en tout cas amender mon diagnostic.


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