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Lays Farra

04/09/2015

« – You’re using your old typewriter? It’s a bit of an affectation, don’t you think?

— My whole life was an affectation.

— That sounds like one of those lines that are suppose to be witty, but don’t actually mean anything. » (Calvary, 2014)

[couverture]

« Nietzsche est mort. – signé Dieu » signé tout le monde

Le rappeur Médine ouvre Don’t Laïk sa complainte contre le dévoyement de la laïcité par les mots : «Dieu est mort selon Nietzsche, Nietzsche est mort, signé Dieu.» que beaucoup pensent apparemment qu’il a inventé.

Mais elle n’est clairement pas de lui.

Dans les autres auteurs inutiles sans imagination qui cambriolent des demi-sagesse d’Almanach, on attribue la citation à Tariq Ramadan. Or il n’en est rien. Je doute que la phrase ait un auteur per se. Elle a commencer à circuler comme une légende urbaine, aussi loin que je puisse le discerner et peut-être fondée, d’un professeur qui avait inscrit sur sa porte « Dieu est mort. – Nietzsche», parfois simplement d’un mur dans une université. Un élève polisson ayant rajouté dessous « Nietzsche est mort. – Dieu». Le bon mot ne nous révèle rien sur la doctrine de la mort de Dieu chez Nietzsche et en induirait même une vision raccourcie.

Personnellement je le découvrai dans le Le Roi, le Sage et le Bouffon de Shaffiq Keshavjee (écrit en 1998). Un simple coup d’oeil sur Google Books nous révèle un livre de 1980 : L’homme et sa réalisation de Eric Edleman, ce dernier évoque dans un entretien :

Cela me rappelle cette inscription sur le mur d’une université aux Etats-Unis : «Dieu est mort. Signé: Nietzsche.» Quelqu’un, pendant la nuit avait ajouté en-dessous «Nietzsche est mort. Signé: Dieu.»

La même année, Défense Nationale, moins prudent, situe l’anecdote à la Sorbonne :défense nationale

De même que la Revue des Deux Mondes qui date même l’occurrence à mai 68

sorbonne

Médine ne naîtrait que trois ans après, en 1983.

Autre version encore plus théâtrale

Sur le fronton d’une académie rationaliste, on pouvait lire : Dieu est mort ; signé Nietzsche. Une main traça en dessous à l’encre indélébile : Nietzsche est mort ; signé Dieu. (Question de racines, pensées, sciences éclairées, Issues 34-39)

L’Académie des sciences morales et politiques, 1980 toujours, dans sa revue nous dit même que ce serait des étudiants de Nietzsche qui auraient envoyé des faire-part pour son enterrement contenant le bon mot. (je ne crois pas que Nietzsche avait des étudiants actifs à la fin de sa vie, des disciples certainement, et l’anecdote semble juste insourcée et improbable) mais le texte est partiellement accessible, difficile d’en juger.

Je trouve même une collection de revues (La Tour de Feu 141-147) publiée en 1979 (semble-t-il) qui passe déjà le bon mot.

la tour de feu

Origine américaine.

Que conclure ?

Vers 1980, peut-être un peu avant, quelqu’un a commencé à répandre en France cette anecdote de quelqu’un graffitant une réponse sous la citation de Nietzsche, désormais utilisée comme un coup de sarcasme insensé qui veut bien dire ce qu’on lui fait dire. Les tentatives de les faire remonter à mai 68 ou l’enterrement de Nietzsche semblent des voeux pieux d’ancrer la légende urbaine. Mais la piste américaine est fondée. En effet, si on cherche la citation en anglais :

The new theology and morality (p.20) Henlee H. Barnette – 1967 :

«[…]on the walls of a New York subway station: God is Dead! (Signed) Nietzsche. Nietzsche is Dead! (Signed) God.»

American Opinion, vol. 10.1, 1967 :

«The alternative is to leave some things up to God, who in progressive circles is reported dead. (The far more incontrovertible report, however, is the one on a superb[e]atnik sign in Oregon: « Nietzsche is Dead. » — Signed, God. See the Moderator, octobre 1966, page 20 where Nietzsche is mispelled.»

 

The Moderator semble être une revue que je ne parviens pas à trouver, le titre en donnant trop de faux positifs.

Autre occurrence de 1966 : The Butcher Workman, Volumes 52-53. (on semble discerner le début de l’anecdote jusqu’à «a youngster passing along» qui indique j’imagine l’arrivée du polisson)

books

Mais sur des forums on date la citation à 1964 :

24 Sept 1964 _Syracuse(NY) Post-Standard_ 34/4 The entertainment column, Lyons Den, authored by Leonard Lyons, a contemporary of Walter Winchell, and in the same business.

«An Insiders Newsletter emissary saw the ancient sign on a Berlin beer hall « God is Dead–Nietzsche. Under it had been added, « Nietzsche is dead -God »»

 

Et nous voilà à Berlin et bien loin du mur professoral d’une université, dans un «beer hall» !

L’accès aux archives du Syracuse Post Standard étant payant je vais faire confiance à ce post de forum, ce n’est de toute façon pas très important pour le but de cet article.

Je trouve également des livres, datés supposément de la même année.

Illustrations: stories, parables, and quotes for preachers, teachers, and other public speakers (p. 161) David W. Jones – 1964 :

Frederick Nietzsche. God is dead At the beginning of last century,Nietzsche proclaimed “God is dead.” That upset a lot of people. I heard of a sign that read “’God is dead’ – Nietzsche,” and under it “’Nietzsche is dead -God.

L’interprétation la plus charitable de l’origine story à mai 68 (vu que très proche dans le temps) c’est qu’un étudiant anglophone, ayant ouï de la blague et avec aussi peu de scrupules ou d’imagination que Médine, a décidé de la transcrire parmi la multitude de graffitis faussement profonds aux murs de la Sorbonne.

Quel est le problème ?

Même chose que Tariq Ramadan : des auteurs au verbe moyen cambriolent des sagesses d’almanach déjà médiocres et se les approprient, les baladant encore plus loin de leur contexte malléable et nous faisant croire que ces piques sont leur produit, apposant leur nom dessus. Une bonne quantité de gens semble persuadée que Médine est bien l’auteur du proverbe – il ne fait rien pour le démentir. Pas étonnant qu’on ne retienne que cette «punchline», d’ailleurs. Malgré sa faiblesse c’est la mieux branlée du gargouillis mal articulé qu’est «Don’t Laïk», au sujet louable et à l’exécution médiocre.

Disent-ils quelque chose sur la doctrine de la mort de Dieu ? Non, juste une sorte de revanche divine qui n’a pour ainsi dire aucun sens. Nietzsche plaignait la déshérence des inférences sociales de Dieu, qui désormais est mort même si son ombre reste encore dans une caverne, telle celle du Bouddha.

Epidémies aphoristiques

Voler un proverbe, pourquoi pas. Il y a fort à parier que de nombreuses figures de styles ou proverbes qu’on trouve, je ne sais pas, dans la Bible, existaient au préalable. C’est la vie des proverbes d’être transvasés et appropriés. Au pire, cela donnera juste un crédit immérité à Médine, qui ne survivra peut-être pas l’écoute du reste de ses productions.

Et sur internet, parfois, on voit des phrases se déployer et devenir des mèmes, répétés, varier, au point qu’on pense pouvoir les traiter comme des proverbes. Les gens les repostent sans connaitre l’origine (souvent introuvable) dans l’espoir de gratter des reblogs et d’être acclamés pour leur verve. Pourquoi pas.

Ainsi par exemple cette phrase sur Jésus :

Jesus regularly ate dinner with thieves and whores, and you’re telling me it’s against your religion to bake a cake for a gay person ?

Elle connaît certainement plusieurs variante et tient sa force, principalement en ce qu’elle résume divers critiques adressées à la chrétienté : Jésus traînait avec des gens de très basse extraction, et les chrétiens d’aujourd’hui ne font pas preuve de la même indulgence envers ces populations, voire en créent de nouvelles, basées sur d’autres systèmes de statut. Si on passe sur le fait qu’elle met sur le même plan, vol, prostitution et homosexualité, c’est un adage sympathique, qui résume des discussions déjà existantes. Pas étonnant dès lors qu’elle ait un grand succès, surtout quand on oublie que Jésus côtoyait les prostituées et les voleurs, mais pour leur dire de se repentir. (comme tout le monde quoi) et pour pardonner leur péchés (Luc 7:36-50) Voir aussi la parabole des deux fils dans Matthieu 21, où les prostituées et collecteurs d’impôts, ayant suivi Jean, sont dit entrer aux royaume des cieux avant le public de Jésus.

Mais pourquoi pas, ça remplit sa fonction, ça ne lèse personne, on gratte du RT facile, ça se propage, c’est le but d’un mème militant.

Le problème se pose quand on se l’approprie.

De reddit à l’aphoristique

Dans la conversation ou pour enquiquiner des femmes on leur demande souvent de sourire, leur disant qu’elles seraient plus jolies ainsi et si elles pouvaient s’exécuter et orner la rue de leur fausse joie ce serait sympa.

Ce genre d’invenctives est passablement lourdant, surtout à répétition, aussi il est devenu assez courant d’écrire contre, expliquant en quoi ce qui pourrait être inoffensif était en fait très agaçant.

Sur Reddit, branle-bas de combat, on demande sur AskWomen quelles sont les meilleures réparties à pareilles demandes. Une personne dit :

I use my middle fingers and push up the sides of my mouth in an exagerrated way – effectively giving a double bird.

If convenient (and things feels safe-ish), I’ll also sometimes just go up to the person and ask, very briskly, « can I help you? »

Usually they’re shocked by the confrontation and don’t know what to say. One guy said, « uh… no ma’am », which was hilarious.

Conseil assez populaire, pas mal upvoté, il a été repris dans des compilations de conseils, ce qui est fort naturel, d’autant plus qu’un lien hypertexte mène au commentaire original. Je peinerais à prouver son succès mais je suis certain l’avoir vu sous forme de posts tumblr, tweets, etc. que je peine à trouver.

Ce qui m’inquiète plus : il est repris dans le show télévisé Broad City.

De reddit au petit écran

L’épisode en question, le finale de la saison 2 (que tout le monde décrit comme Ilana’s 23rd mais dont le titre semble être «St Mark’s») a été diffusé le 18 mars 2015, soit près d’un an après le commentaire Reddit susdit. Pourtant, de multiples sites reprennent cela comme une invention originale du show, par exemple

Des professionnels de la blague piquent le taf des amateurs et récupèrent le crédit derrière.

A voir les gifsets de Broad City, la série pourrait être écrite par un collage élaboré de posts Tumblr les uns après les autres, et je suis certains qu’on pourrait démontrer d’autres occurrences, dans d’autres shows, mais je trouve ça fainéant et malhonnête. Tu ne sais pas forcément d’où vient une citation ou un proverbe, peut-être que l’emballement mémétique a lassé les scénaristes qui l’ont inclus en croyant à son libre-accès.

Ou peut-être qu’un scénariste de Broad City poste sur Reddit ses astuces, qui sait, mais je pense plutôt que certains ont compris comment miner internet pour y trouver des blagues gratuites.

 

[TL;DR] Médine n’a de loin pas inventé la Punchline « Dieu est mort selon Nietzsche, Nietzsche est mort selon Dieu ». Tariq Ramadan non plus. Une courte recherche montre qu’on la trouve depuis plus 30 ans en français et plus de 50 en anglais.

En français [sur Google Books]

En anglais [sur Google Books]

[addendum 9 septembre 2015: je trouve un cas qui compose les deux tentants de ce post. @shanley sur twitter combat les gens qui plagient une analogie courante mais qu’elle a utilisée dans un contexte précis. En gros, elle disait que les femmes dans le monde de la tech étaient des canaris dans des mines de charbon, on s’en sert pour tester la respirabilité du milieu, quand elles giclent ça indique que le milieu est toxique, mais plutôt que de faire quelque chose contre la toxicité on se retourne contre le canari. Ca utilise un proverbe (le canari dans une mine comme image du diagnostique établi à travers un sacrifice) mais ça rajoute quelque chose, qui rend clairement la métaphore plus efficace et des gens essaient de le cambrioler et d’en faire un mème vaguement militant, ce que Shanley ne veut pas. ]

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Un seul commentaire

Une réponse à “Almanach Punchline”

  1. Lecteur dit :

    texte imprégné de beaucoup de haine! haine qu’on a du mal à justifier. L’auteur n’est pas tant motivé par une volonté d’éclairage que part un puissant désir de dénigrer le rappeur medine d’une part et le Pr Tariq Ramadan d’autre part. On est libre de trouver que cette pique ne veut rien dire mais tout de même faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un morceau de RAP et non d’un essai philosophique. L’aversion de l’auteur pour M. Ramadan est à peine masquée ce qui donne l’article un caractère vengeur.

    Même si je rentre instruit sur les différentes pistes relatives à l’origine de cette phrase je tenais à souligner le caractère « rageux » de cet article
    cordialement,
    un lecteur

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