[ Accueil / Bande dessinée / Portfolio / Contact & Commandes ]

Lays Farra

28/08/2017

[Originellement posté en janvier 2013, j’y ai repensé en songeant au fait que le Joueur du Grenier a fait une de ses critiques pseudo-humoristico-nostalgique de Skyrim alors que ce jeu est sorti en 2011. À sa décharge Bethesda passe son temps à ressortir Skyrim, avec leur version remastérisée pleine de nouvelles textures pour les cailloux et bouches d’égout, et je suppose que ça fait partie de la blague, finalement, qu’il ait siphonné tout ce qu’il y avait de mauvais vieux jeux disponibles et que de toute façon le cœur de son audience ne les ait pas connus.]

Note : ceci n’est pas une prophétie. Je crois qu’on va se trimballer pendant encore un moment des notalgiques. Mais simplement, internet a une mémoire telle que la nostalgie ne sera pas forcément une option. Quand vous tenterez dans 10 ans de parler d’Avatar, google vous donnera les MILLIARDS de blagues déja faites dessus. Être nostalgique ? Soit, mais internet aura réussi à l’être d’avance.

Hier j’ai regardé la vidéo de Nostalgia Chick sur Fellowship of The Ring (La Communauté de l’Anneau) premier tome du Seigneur des Anneaux. Et j’ai été retourné comme un gant, rien que de voir le titre de la vidéo.

Pour comprendre mon étonnement, il faut se pencher sur ce qu’était Nostalgia Chick. C’est la schtroumpfette, l’alter-ego féminin de Nostalgie Critic, aka Doug Walker. Suite à un concours de groupies, ou un truc du genre, Lindsay Ellis (née en 1984) fut choisie pour cela : elle devait être la comparse féminine du Critic et donc, faire des reviews, des critiques, des trucs que les mecs connaissaient moins. D’où sa catchphrase «I remember it because the dudes don’t» [Je m’en souviens parce que les mecs ne s’en souviennent pas, e.g. dans sa review de Pocahontas en 2008] qu’elle abandonnera plus tard parce que

  1. Ça sonnait bête. Ça se voulait ironique, mais ça sous-entendait quand même «je suis là pour critiquer ce que le Nostalgia Critic, étant donné sa majesté et son pénis, ne peut décemment pas toucher» ça instaure une ségrégation dans le média : films de meufs et films de mecs. CEPENDANT l’ironie de base n’est pas absente : c’est bien parce que des films étaient présentés et vendus pour une audience d’un sexe défini que la Nostalgia Chick a une raison d’être. Sans le sexisme des années 80-90, cela ne serait même pas drôle. C’est ainsi qu’elle s’occupe de reviewer [pardon l’Académie Française] des shows «pour filles» en déplorant ce qu’ils étaient.
  2. Au final elle ne s’est pas limitée à des «trucs de filles» car elle aurait manqué de matériel, et a critiqué bien d’autres choses, parlé de la relation entre Disney et Dreamworks, des trucs ACTUELS en somme.

Et c’était tant mieux, parce que sérieusement la nostalgie ça commence à bien faire. On vit une époque de vieux cons. Des mecs qui passent leur temps à dire que tout était mieux avant, ça a toujours existé. Mais justement, c’était des VIEUX CONS. Là on a des gosses qui pleurent sur 9gag que le type d’à côté qui est plus jeune qu’eux et s’arroge le privilège de consommer plus de drogues que lui ou de coucher avec plus d’individus est dépravé, va provoquer la ruine de la société et que de son temps c’était pas comme ça.

C’était porté par des «90’s kids» auparavant, des mecs dopés à l’Albator et aux Mystérieuses Cités d’Or qui viennent vomir sur tout ce qui se fait maintenant. Puis les enfants nés dans les années 90 ont commencé à croire que «90’s kid» se référait à eux, terrible équivoque.

Si en plus ça s’étend au domaine artistique, on commence à geindre que ouin ouin c’était mieux avant. C’est ça qui est terrible chez ces hordes de types nés dans les années 80, prêt à rejeter tout ce qui est récent sous prétexte que c’est récent. Et c’est pour ça que le Nostalgia Critic était salvateur : il cherchait à montrer à quel point tout était risible, avant. Les défauts d’une oeuvre, son caractère prévisible, fabriqué, bref : nous montrer que de la merde il y en avait à toutes les époques et que c’est parfois le vernis du souvenir qui vient dorer ces navets.

Pourtant, le 14 septembre dernier, c’était la fin de Nostalgia Critic. Le personnage incarné par Doug Walker (né en 1981) avait fait le tour de son enfance. Sa cravate rouge pendante et sa casquette pouvaient rejoindre leurs placards. Certes Doug continuerait à faire des vidéos pour ThatGuyWithTheGlasses, mais… Il n’était simplement plus possible de trouver du matériel nostalgique pour en faire des critiques. Soit ce serait moins connu, et donc la fibre nostalgique des «90’s kids» vibrerait moins, soit ce serait trop connu (problème inverse) et trop critiqué au préalable pour faire quelque chose d’original, soit simplement ce ne serait pas emblématique. Ou encore pire : trop récent. Comment parler de «nostalgie» quand vous regardez quelque chose qui n’a même pas une décennie ?

Et la Nostalgia Chick devrait s’éteindre également, pas vrai ? Eh bien, oui, elle le devrait, si elle n’était qu’un décalquage du Critic, mais non. Elle agissait différemment. Toujours à reviewer [pardon l’Académie Française] des choses vieilles, généralement pas d’actualité. Mais elle pouvait se laisser aller à critiquer d’autres choses (les films d’Emmerich, par exemple).

Et qu’elle atteigne le Seigneur des Anneaux est très très très symptomatique et ça me rejouit : ça sonne le glas définitif des 90’s kids, la fin de la nostalgie sur internet.

Pourquoi ? Mais parce que Fellowship of the Ring est sorti en 2001, internet balbutiait déjà. Les parodies, les memes, les références, les reprises n’ont fait que s’entasser depuis. On a une avance énorme depuis ! Quel travail de nostalgie y a-t-il à faire ? Internet a gardé vivace tout ce qu’on avait sur le film. Ma sœur a regardé les trois LotR version longue il y a deux jours, moi j’ai vu le 1 il y a un mois, bref, ça n’a rien de nostalgique.

Internet est ainsi fait. Les choses ne datent pas. Je suis certains que vous pouvez même trouver de vieilles critiques encore disponibles, dix ans après. Quand internet est sorti il était vierge, impersonnel. Mais ses utilisateurs l’ont rempli avec ce qu’ils connaissaient, ce qui n’avait pas vécu à l’ère d’internet. Aussi la toile avait-elle toujours 10 ans de retard, pressé qu’on était de partager ses souvenirs. Désormais il semble qu’on commence à finir de digérer les années 90. Nous arrivons en 2000, pouf. Et internet était déjà là, la preuve en est du mainstream de tout ce qu’on abordera désormais.

Désormais tout ce qui sort se retrouve doté de dizaine, de milliers de critiques dans l’heure, se fait tourner, disséquer, appréhender. Pour faire une blague originale, difficile de faire le malin. Et il sera encore plus difficile dans dix ans de faire une blague dessus, quand elles auront toutes été faites.

Oh bien sûr on trouvera toujours du vieux, de l’inexplicable, du fortuit, du trivial parmi la production des années 2000, voire 2010 puisque ThatGuyWithTheGlasses a bien plutôt la tâche désormais de coller à l’actualité plutôt que de resasser des vieilleries.

Nostalgia Critic, Nostalgia Chick, deux autoproclamés nostalgiques qui font mentir leur nom. Internet peut enfin fonctionner à vitesse réelle désormais.

 

 

Étiquettes : ,

Aucun commentaire

Laisser un commentaire