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Lays Farra

27/03/2016

[couverture]

 

I

Les symboles universels n’existent pas vraiment. Les processus symboliques sont quelque chose de très variable. Un animal peut être sacré ou tabou, une plante bénéfique ou maléfique, le soleil, même, qui partage le ciel de tous les humains peut avoir un sens radicalement différent pour des peuples pourtant proches :

Si les populations de l’Amérique du Nord peuvent considérer le soleil, selon les cas, comme un « père » et un bienfaiteur, ou comme un monstre cannibale avide de chair et de sang humains, à quelle diversité d’interprétations ne faut-il pas s’attendre, quand il s’agit d’êtres aussi particuliers qu’une sous-variété de plante ou d’oiseaux ? (Claude Lévi-Strauss, La Pensée Sauvage, Plon, 1962, chap. 2,  p.87)

Même si les hommes rencontrent les mêmes besoins dans des environnements similaires en rencontrant les mêmes créatures, ce n’est pas pour autant qu’ils attribueront le même sens aux mêmes choses. Ceci rend peut-être vain toute forme de dictionnaire des symboles.

Il y a peu de choses que je serais donc d’accord de taxer de symboles « universels », mais l’opposition lumière/ténèbres, la lumière étant connotée positivement est sans aucun doute très répandue.

II

Dans Mephistophélès et l’Androgyne (1960) Mircea Eliade réunit des séries d’articles, transcrits de ses allocutions prononcées en 1957 au cercle Eranos d’Ascona — des Jungiens me dis-je, m’attendant à me désintéresser. Mais pour le coup, le premier chapitre est un catalogue, peut-être stérile, mais plutôt honnête, sur le thème de la lumière mystique. Et il faut admettre que géographiquement, c’est un thème qui couvre la planète.

Cercle Arctique : Dans le chamanisme eskimo, la Quamanek (éclair/illumination) révèle le statut de chamane (Angakok) d’un individu, une lumière intérieure qui entre dans l’individu et manifeste son don de vision, ainsi dans l’histoire de Uvavnuk.

Sud-Est de l’Australie : Certains medicine-men décrits par Elkin racontent que leur statut leur vient de ce que Baiame (une divinité lumineuse) les ont dépecé et reconstitué en insérant des morceaux de quartz — vus comme de la lumière solidifiée — partout dans leur corps, ce qui leur donne également des dons de vision. Lumière et vision surnaturelle sont solidaires.

En Inde, on a de nombreux, nombreux textes.

Ce dernier cas fait penser au Manichéisme. Et on trouve effectivement des exemples de ce symbolisme en Iran (Le Denkart (V.2.2 ; VII.2.56-8) dit que Zarathustra dans le ventre de sa mère répandait une telle lumière qu’elle éclairait son village entier ; le Bundahisn  logiquement associe Ahura Mazda à la lumière contre Ahriman/Angra Manyu qui est associé aux ténèbres)

On voyait aussi cela au Tibet (rôle de la lumière/semence dans la cosmogonie, probablement d’origine iranienne ; hommes-lumière primordiaux ; certains passages du Bardo Thodol )

Et en Chine (Zhuangzi chap. XIII ; illumination mystique taoïste à l’ère Ming ; techniques de méditation où on « absorbe » la lumière du soleil, e.g.  ; plusieurs images sur la lumière dans le Mystère de la Fleur d’Or).

Par ailleurs en Chine, on peut rajouter aux exemples cités par Eliade l’assimilation du souverain et du ciel, par exemple chez Dong Zongshu, un auteur lettré confucéen du début des Han

«Le Ciel, de sa place éminente, répand son action, il cache sa forme visible et manifeste son éclat ; occupant une position élevée, il est vénérable ; répandant en bas son action, il est bon ; cachant sa forme, il est divin (shen) ; manifestant son éclat, il est lumineux (ming). Telle est l’action du ciel. Le maître des hommes, à son imitation se fait divin en cachant sa forme au-dedans et se fait lumière en répandant son éclat au-dehors.» (Chunqiu fanlu, Shangai, Guangyi Shuju, 1934, chap. 18, p. 49. cité par Jean Lévi, «Le Rite, la Norme, le Tao» in Religion et Société en Chine ancienne et médiévale (dir. Lagerwey), Cerf, 2009, p. 224.)

Le terme ming, qui baptise la dynastie, signifie en effet «lumineux». Dans le même ouvrage Catherine Despeux rencontre ces mêmes deux termes shen et minq associés pour nommer des esprits :

«Ces puissances animatrices du corps et de l’univers sont rarement invoquées indépendamment les unes des autres, mais le plus souvent en binôme. Celui de «revenants et esprits» (guishen) revient souvent dans le contexte des écrits rituels et des maîtres de l’Antiquité. […] Le binôme «esprits et lumineux» (shenming) désigne deux puissances mises par certaines gloses en relation respectivement avec le ciel et la terre [2] véritables entités qui s’assemblent ou se dispersent, qui demeurent dans des palais, puissances que l’on craignait, auxquelles on offrait des banquets [3] et avec lesquelles on cherchait à communiquer. Zhuangzi, Xunzi, le prince de Huainan, Dong Zhongshu (198-115), Wang Chong (27-79), Heguan Zi, le Yijing (Livre des Mutations) comme les Mémoires sur les Rites, tous les mentionnent.» («Cultures de soi et pratiques d’immortalité dans la Chine Antique, des Royaumes Combattants aux Han», ibid. pp. 244-5)

…Mais comme l’indique la note 2, ce sont plutôt des esprits liés à la terre : «Le terme ming qui désignerait ici les esprits de la terre n’est pas sans évoquer le terme mingqi désignant les objets en bois, en bambou ou en terre que l’on enterrait avec les morts (voir Zhozhuan, Zhao 15, ed. Shisan jing zhusu, 2.2077-2078)». C’est ici un exemple qui montre le côté hasardeux des spéculations sur le nom des entités.

Et plus loin, (671-2) Despeux toujours mentionne les pratiques bouddhistes de méditation de purification du squelette par la lumière :

«On peut évoquer également la contemplation des impuretés du corps, généralement classées en trente-six éléments principaux, dont la salive, le pus, le sang, les excréments, l’urine. Le corps pouvait aussi être contemplé à différents stades de décomposition après la mort, depuis le pourrissement jusqu’à la réduction à l’état de poussière. Pour s’exercer à la compréhension de l’inexistence du moi, il était recommandé de contempler le corps découpé en morceaux et d’en éliminer progressivement les divers constituants : chair, sang, tendons, veines, jusqu’à ce que seuls restent les os blancs comme neige. [n. 3 : Voir T. 612 Shenguan jing] La contemplation du démembrement du corps était souvent associée à celle du squelette purifié.

En effet, pour contrecarrer un dégoût excessif de la vie qui pouvait survenir à la suite des exercices mentionnés précédemment, il était recommandé de faire suivre la contemplation de l’impur par des visualisations destinées à purifier le corps. La contemplation du squelette purifié (baigu guan) fait partie des techniques déjà mentionnées dans les écrits du Petit Véhicule [n. 4 : Décrite dans le T. 619 Wumen chanjing yaoyongfa, T. 613 Chanbi yaonfa jing, T. 617 Siweiluë] Une des versions de cet exercice consiste à fixer son attention sur l’orteil droit ou gauche, et à y voir une énorme enflure que le disciple écorche mentalement et d’où un liquide jaune comme du sang purulent s’écoule. Après avoir putréfié les chairs, on ne voit plus que l’os blanc, dans lequel se trouve une goutte de lumière. Puis on visualise cette goutte de lumière purifiant tous les os du squelette, jusqu’à ce que celui-ci se transforme en pure lumière : l’adepte accède alors à la vacuité et à l’oubli de son corps. Des exercices semblables mais plus simples consistaient à visualiser directement la lumière du soleil entrant dans le corps qui se dissolvait en lumière» (Ibid. p. 672)

Dans le Judaïsme et le christianisme on n’en manque pas

À travers les époques et les cultures, l’illumination, la sagesse surnaturelle, la divinité, la bonté sont représentées par la lumière. Max Müller allait, dans ses théories astrothéologiques sur l’origine de la religion, jusqu’à en faire son origine védique :

« Donc sans le Véda, ni les réformes de Zoroastre ni renseignement nouveau du Bouddha n’auraient été intelligibles pour nous. Nous ne connaîtrions pas ce qui était derrière eux, ni quelles forces poussèrent Zoroastre et le Bouddha à fonder de nouvelles religions ; et il nous serait impossible de déterminer ce que ces réformateurs ont reçu de leurs prédécesseurs, ce qu’ils ont détruit et ce qu’ils ont créé. Prenez un mot dans la phraséologie religieuse de ces trois systèmes. Dans le Véda les dieux sont appelés Deva. Ce mot en sanscrit signifie «brillant» l’éclat ou la lumière étant un des attributs les plus généraux appartenant en commun aux différentes manifestations de la Divinité, qui est invoquée dans le Véda sous le nom du Soleil, du Ciel, du Feu, de l’Aurore, ou de l’Orage. Nous pouvons voir comment, dans l’esprit des poètes du Véda, deva, après avoir signifié « brillant » en est venu graduellement à prendre le sens de « divin. » » (Essai sur l’histoire des religions, pp. 32-33, 1872)

Arrêtons-nous un instant. Toutes ces manifestations sont très différentes des unes des autres, mais on peut déjà discerner un pôle lumière/sagesse/pureté/puissance/bonté/grâce/surnaturel, et en creux un pôle opposé : les ténèbres connotées négativement.

 

III

Pour revenir à la liste de motifs liés à la lumière qu’on trouvait chez Eliade et ailleurs, si on veut s’en servir pour preuve que cette structure lumière/blancheur est universelle, on peut en disputer beaucoup dans ce cadre. Pour commencer, s’agit-il bien de lumière ou bien de feu ? Ainsi dans le cas des Langues de Feu à la Pentecôte, du Jourdain enflammé ou de l’aura du Bouddha, il semble bien s’agir de flammes.

Ensuite, il y a une question de traduction. Les lumières en question sont-elles toutes équivalentes ? Peut-être parle-t-on ici d’éclair, là de rayonnement et ailleurs de lueur ? Peut-être que les termes exploités mentionnent la lumière des étoiles ou de la lune, mais pas celle du soleil ou inversement. La lumière d’un joyau, d’un astre, d’un éclair ou d’un feu ce n’est pas forcément équivalent.

N’est-ce pas erroné, justement de jeter dans un saladier tous les symboles qu’on attribue à la lumière sous toutes ses formes et prétendre à une grande théorie de la lumière mystique comme le fait Eliade ? Ce qui symbolise ici la sagesse, fait là office de stabilo cosmique, ici représente les pouvoirs magiques une fois cristallisé en quartz, manifeste le Saint-Esprit ou bien n’est qu’un motif de méditation comme il y en a tant d’autres. En prétendant que ce symbolisme déborde forcément sur d’autres domaines, on réifie ce catalogue et on prétend plus révélateurs qu’ils ne sont les parallèles ainsi découverts. Certains motifs sont assez vieux et partagés pour qu’on puisse les trouver à travers l’humanité entière, prenez par exemple le feu. Mais les apparitions d’un feu surnaturel dans le folklore chrétien n’implique pas vraiment que le feu soit particulièrement révéré par les chrétiens, quand bien même on pourrait faire des monographies « Le Feu chez les Chrétiens » avec le même effet de loupe qui étiqueta à tort les Zoroastriens comme « Adorateurs du Feu ». Charles de Kay écrivit ainsi un livre sur l’importance des « Bird Gods ».

On pourrait faire des catalogues semblables avec tant d’autres domaines, et à vrai dire Eliade le fait ! Son Traité d’Histoire des Religions (1949) regarde tour à tour le Ciel et les dieux « ouraniens » (chap. 2), le Soleil et les cultes solaires (chap. 3), la Lune (chap. 4), les Eaux (chap. 5), les Pierres (chap. 6), la Terre (chap. 7) et la Végétation (chap. 8). Et bien entendu pratiquement tous les êtres humains ont côtoyé ciel, soleil, lune, eau, pierre, terre et végétation, et les discours qu’ils produisent tendent effectivement à les inclure, on a pour l’heure échoué à découvrir une tribu qui vivrait dans l’abstraction totale de ces éléments. De même que les enfants passant de trois petits chats à chapeau de paille puis à paillasson, rien n’empêche le chercheur dans son bureau de bondir de symbole en symbole à travers des siècles de monographies, une chevauchée à travers  » aurait dit l’Année Sociologique à propos du Rameau d’Or. Une fois son parcours fini, plein de concepts dans sa besace : « Arbre primordial », « Axis Mundi », « Terre Mère », « Dieu Ouranien », « Eternel Retour », « Recréation du Temps » etc. Sans que ça soit forcément pertinent. Daniel Dubuisson, historien des religions français qui déteste Eliade, décrivait bien ce genre de concepts :

 

Bien sûr Eliade reconnaît qu’il y a très peu d’invariants, et ce n’est même pas forcément ceux-ci qu’il cherche :

 

IV

Et puis, si on doit examiner l’axiologie blanc/noir, il n’est pas dit que la lumière soit toujours associée à la couleur blanche, elle peut être plus liée au jaune, à l’or par exemple, surtout si on parle de flammes. Ces multiples lumières qui peuvent évoquer la terreur, la grandeur, la surnature, la sagesse ne rejaillissent pas nécessairement sur toutes les couleurs claires, et même une valorisation des couleurs claires n’implique pas la valorisation des peaux claires. De toute évidence, la transfiguration de Vishnu invoque un vocabulaire lié à la lumière mais ça n’empêche pas que cette divinité soit représentée avec une peau foncée, noire ou bleue. Cela peut sembler logique en Inde, où on trouve des populations à la peau assez sombre, mais comme exemple européen on aura Ogma, le dieu celte de l’éloquence, qui est décrit comme une sorte d’Hercule vieillard à la peau noirâtre :

« Hercule, chez les Gaulois, se nomme Ogmios dans la langue nationale. La forme sous laquelle ils représentent ce dieu a quelque chose de tout à fait étrange. C’est pour eux un vieillard, d’un âge fort avancé, qui n’a de cheveux que sur le sommet de la tête, et ceux qui lui restent tout à fait blancs. Sa peau est ridée et brûlée par le soleil, jusqu’à paraître noire comme celle des vieux marins. On le prendrait pour un Charon, un Japet sorti du fond du Tartare, pour tout enfin plutôt que pour Hercule. Cependant tel qu’il est, il a tous les attributs de ce dieu. Il est revêtu de la peau du lion, tient une massue dans la main droite, porte un carquois suspendu à ses épaules, et présente de la main gauche un arc tendu. » (Lucien, Hercule)

Ce n’est pas un réseau de sens univoque, la blancheur et la lumière ne sont pas toujours et tout le temps valorisées, de même que la noirceur et les ténèbres ne sont pas automatiquement négatives, et a priori cela n’est pas foncièrement corrélé à la couleur de peau des individus qui écrivent ces systèmes.

Bien sûr, l’opposition lumières/ténèbres devient parfois blanc/noir, ce qui n’est d’ailleurs pas toujours distingué dans chaque langue ainsi dans certains passages coraniques (III.106-7) qui opposent le noir et le blanc dans une axiologie bon/mauvais :

« [106] Au jour où certains visages s’éclaireront/blanchiront (tabiyDu [تبيض], abiaD = blanc) et que d’autres s’assombriront/noirciront (taswadu [تسود], aswad = noir). À ceux dont les visages se seront assombris (aswadat [اسودت]) [il sera dit] : « avez vous mécru après avoir eu la foi ? » Eh bien goûtez au châtiment pour avoir eu la foi. [107] Et quant à ceux dont les visages s’éclaireront (abiaDat [ابيضت]) ils seront dans la miséricorde d’Allah, où ils demeureront éternellement. »  (III.106-7)

يوم تبيض وجوه وتسود وجوه فاما الذين اسودت وجوههم اكفرتم بعد ايمانكم فذوقوا العذاب بما كنتم تكفرون واما الذين ابيضت وجوههم ففي رحمة الله هم فيها خالدون

Bernard Lewis, dans son ouvrage sur l’esclavage dans le monde arabo-musulman, refuse bien sûr une interprétation raciale à ce passage, où le blanchiment/noircissement des visages marque leur péché ou leur vertu lors du Jugement Dernier, même s’il pointe le caractère commun de cette opposition :

« Il est évident que ce passage* ne fait pas référence aux races blanches et noires mais qu’il utilise l’idiome arabe commun — qui associe la blancheur à la joie et à la bonté, la noirceur à la souffrance et au mal –, ce que font d’ailleurs beaucoup d’autres langues y compris celle de l’Afrique noire. De telles associations se retrouvent dans une bonne partie des légendes, du folklore, de la littérature, des proverbes et même du langage des musulmans. » (Race et Esclavage au Proche-Orient, chap. 13 p. 140 trad. Rose Saint-James 1993)

La note mentionne ainsi les écrits de Qalqachandi, auteur égyptien du XIVe, dans son Subh al A’cha (1331/1913) vol. 2, pp.8-9 qui discute cette axiologie et, comme référence antérieure, Charaf Az-Zaman Tahri Marwazi (c. 1120). Au moment où le Coran est rédigé il ne semble pas exister d’idéologie raciste proprement dite, quoiqu’un fort tribalisme imprègne les mentalités, et c’est seulement lors de la conquête du Maghreb et l’expansion de la traite esclavagiste qu’on voit un véritable discours raciste s’édifier.

Mais on peut effectivement s’interroger : valoriser la lumière, la clarté, le blanc, est-ce que ça amène à valoriser la peau blanche ?

 

V

Le terme de racisme systémique peut sembler neuf à certains, récemment réchauffé à d’autres, mais la plupart des inférences du concept me semblent en fait présentes dans ce que je concevais être le racisme quand j’étais au collège, même si ça tient sans doute au contexte particulier des mes années collèges, francophone et séparé de la France de 2005 par un simple lac au nom débattu. Les dissections actuelles de nos cultures de masse afin d’y déceler des discriminations cachées peut sembler exagéré, mais alors je me rappelle sans peine des analyses déjantées qui allaient dans ces cours de récré en trouver dans des paroles de chansons innocentes, des dessins animés désuets, d’anecdotes historiques réécrites. Quand on discutait quelque anicroche entre des jeunes et la maréchaussée, et comment y couper, on ne manquait jamais de préciser tel caveat : « enfin, sauf si t’es noir. »

Pourtant, la Suisse n’a pas un héritage colonial aussi marqué que la France. Enfin, toutes ces New Basel ou New Zurich du Nouveau Monde ne se sont pas fondées toutes seules, et les Amish viennent de Suisse, mais ces incursions se résument souvent à des colonies fermières et ne font pas partie d’un grand roman national de conquête helvétique. On pourrait arguer un progressisme helvétique révolutionnaire en avance sur son temps, ce qui m’étonnerait dans un pays qui a un Parti Bourgeois Démocratique (PBD), où les squats anarchistes passent régulièrement des accords avec les municipalités et où ce qu’on avait de plus éloigné d’un soc-dem sous la coupole c’était Zisyadis, sans remplaçant depuis 2007. [Erratum 4 avril 2016 : Antoine me corrige sur le fait qu’en 2015, Denis de la Reussille a été élu au Parlement rallumant la chandelle du POP sous la coupole fédérale. Je me contenterais donc de pointer que la Suisse c’est un pays où les socialistes éligibles les plus radicaux ont des noms à particule.] Peu de gens décriraient le pays ou ses habitants comme révolutionnaires.

Et certes, une part du memeplexe français se déversait chez nous, ce qui explique peut-être notre facilité alors à imaginer le racisme en système, que des clichés raciste se validaient par un flicage disproportionné de certaines populations. On réalisait que ce n’était pas tant que les noirs dealaient plus de drogue mais plutôt qu’ils les dealaient par dénuement dans des contextes plus visibles et donc risqués. Les blancs plus aisés qui ont l’occasion de dealer à leurs amis, de préférence dans des lieux et soirées privés, contextes plus lucratifs et moins risqués, n’avaient aucune raison de faire ainsi le pied de grue. Et peu de gens alors s’offusquaient de cet état de fait, à mon avis pour une raison simple : il n’y avait pas de culpabilisation des blancs dans le schéma, c’étaient des discussions entre adolescents villipendant la police, personne n’irait prétendre que l’interlocuteur en face pouvait y changer quelque chose, et même si on reconnaissait les différences d’opportunité dans diverses situations, il n’y avait pas d’équivalent du concept de privilège et de besoin de s’en défaire. Les interlocuteurs se percevaient comme également impuissants de par leur âge

Mais ce système était reconnu.

Quand on analyse le racisme comme système, on ne peut pas prétendre que les axiologies noir/blanc sont séparées du racisme, puisqu’elles y contribuent, et ce qui contribue à celles-ci, par transitivité malfaisante, contribue au racisme. Et dans ces théories de cour de récré détectant le racisme j’entendais donc que Dragon Ball Z était raciste.

 

VI

Dragon Ball était un manga mignon et sympathique qui reprenait beaucoup du voyage vers l’ouest, Dragon Ball Z est sa continuation beaucoup plus stupide et géniale où une race d’alien-singes accèdent à des palliers de puissance toujours croissants par des astuces narratives, les Sayians pouvaient accéder au stade de Super Saiyan : leurs cheveux (et sourcils) deviennent blonds et se dressent sur leur tête, leurs iris, de cercles noirs, deviennent verts et une aura de puissance lumineuse les entoure.

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Alors que la série s’emballe dans un cycle sans imagination, de nouveaux niveaux de puissance son franchis : Super Saiyan 2 (toujours des cheveux blonds avec des éclairs), Super Saiyan 3 (front saillant et longue chevelure), Super Saiyan 4 (avec des poils rouges sauf sur les seins, mais il faut qu’ils n’aient pas perdu leur queue de singe je crois) et la gradation continue à ce qu’il paraît récemment on a parlé de « Super Saiyan God » qui doit j’imagine marquer la fin de l’escalade, mais sait-on jamais. On peut souvent lire des commentaires du genre : « les personnages japonais se transforment en aryens sous stéroïdes, blonds aux yeux bleu verts et à la peau légèrement plus claire » et s’il est en effet difficile de distinguer s’il y a vraiment changement de couleur de peau vu leur aura lumineuse, en acquérant de la puissance, ils perdent de la mélanine.

C’est sans doute quelque chose à attribuer au dessin animé. Dans le manga original, en noir et blanc, les Saiyan passaient de cheveux noirs et yeux noir à cheveux blancs et yeux blancs, c’est le dialogue (et l’adaptation animée) qui précise ces couleurs. Cependant, dans un manga, de par les moyens de reproduction on est littéralement réduit à du noir et du blanc pour toute nuance. S’il devait y avoir modification physique, les cheveux noirs ne pouvaient passer qu’à une nuance plus claire de gris ou du blanc.

Et ce genre de théories ne sont pas rares, même si elles s’appuient généralement sur plus que cette simple axiologie blanc/noir. Par exemple on pointera que le racisme ce n’est pas uniquement la couleur de peau, mais touche, dans le cas de la négrophobie, d’autres caractères phénotypiques (nez épaté, lèvres épaisses, cheveux frisés). Les discriminations se passent sur un spectre, et la place d’un individu sur celui-ci peut dépendre qu’il ait ou pas ces caractéristiques : avoir un nez aquilin, des cheveux lissés, un sourire fin, bref, se conformer aux standards de beauté occidentaux fait que moins de forces négatives se concentreront sur vous.

Cela fait que si les axiologies blanc/noir sont parfois visées dans les accusations de racisme dans la fiction, parfois ce sont des problématiques séparées qui sont pointées, ainsi dans le Seigneur des Anneaux : l’opposition lumière/ténèbres, blanc/noir, bon/mauvais n’est pas spécialement subtile. Les elfes, lumineux, contre les orcs, au teint sombre. Le seigneur des ténèbres Morgoth (l’ennemi noir), le pays maudis du Mordor (la terre noire) où l’on parle le vil Parler Noir… Cependant ce qui retient l’attention, c’est la géographie de son monde. Des nord-occidentaux, des européens en somme, combattent des hordes venues de l’Est et du Sud et dont la couleur de peau s’accorde en conséquence. C’est plus cette vision là d’un Orient et d’un Sud maléfiques qui est pointée dans les accusations de racisme.

Mais il est certain que Tolkien était ethnocentrique. On peut clamer tant qu’on veut que la couleur de peau de tel ou tel n’est pas indiquée, il est fort probable, très fort probable qu’ils sont blancs. Le fait qu’il soit mort empêche Tolkien de se confondre en mauvaise foi là-dessus comme le fit par exemple J. K. Rowling récemment, pour défendre la casting de Numa Domezweni dans le rôle d’Hermione, elle prétendit que la race d’Hcaermione n’était jamais indiquée dans les livres. Or, il était clair pour le lecteur comme pour l’autrice que ce personnage qui blanchissait, rougissait, pâlissait au fil de ses émotions avait une peau plutôt claire, surtout que les ethnicités autres que blanches étaient souvent évoquées dans le fil du récit. Rowling, comme Tolkien, se reposaient sur la blancheur automatique de leurs héros, comme le firent les lecteurs, l’ethnocentrisme étant un raccourci pratique qui épargne bien des précisions.

Mais il est certain qu’il y a peut-être quelque chose de plus vindicatif chez Tolkien, dans ses Haradrims, rappelant quelques sarrasins littéraires, par exemple.

Ou encore sur Zelda, on parle souvent de la blancheur de peau des Hyliens, peuple aidé de la Providence des dieux, et parfois représenté à leur image (même si Din de Holodrum, qui a un lien d’incarnation pas forcément clair avec Din, la déesse, a un léger bronzage), mais ce qui gêne particulièrement c’est plus, à nouveau, la géographie de ce monde, le traitement des Gorons (peuple tropical dépeint comme primitif) et des Gerudo (voleurs du désert un peu) plus que le pur axe blanc/noir même s’il se superpose bien à cela.

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Sans doute qu’après Tolkien on avait besoin d’un peu d’aryanisme pour faire fantasy. Et bien sûr rien n’empêche que les elfes ou les divinités d’Hyrule irradient de lumière et aient la peau foncée, mais est-ce qu’il n’y a pas une passerelle nécessaire qui va de la lumière à la blancheur ?

 

 

 

 

VII

Est-ce que cette axiologie blanc/noir, lumière/ténèbres conduit ou cohabite nécessairement avec une idéologie raciste, des jugements sur la les peaux claires ou foncées ? Une première optique, systémique si ça fait sens de la nommer ainsi, serait que ça va rejaillir dessus même si ce n’est pas forcément lié en essence.

Simon Podair allait encore plus loin. Dans un article (« Language and prejudice towards Negroes » Phylon 1956 n°4) il prétendait que les connotations négatives de « black » ont évolué dans ce sens uniquement de par les connotations négatives associées à la noirceur de peau et par le besoin de créer un système symbolique de subjugation :

 

Martin Luther King abondait dans ce sens dans un discours prononcé le 16 août 1967 repris dans son dernier livre, Where Do We Go From Here :

Even semantics have conspired to make that which is black seem ugly and degrading. In Roget’s Thesaurus there are 120 synonyms for blackness and at least 60 of them are offensive, as for example, blot, soot, grim, devil and foul. And there are some 134 synonyms for whiteness and all are favorable, expressed in such words as purity, cleanliness, chastity and innocence. A white lie is better than a black lie. The most degenerate member of a family is a « black sheep. » Ossie Davis has suggested that maybe the English language should be reconstructed so that teachers will not be forced to teach the Negro child 60 ways to despise himself, and thereby perpetuate his false sense of inferiority, and the white child 134 ways to adore himself, and thereby perpetuate his false sense of superiority.

Ce thème est repris dans certains autres discours (j’ai vu cette vidéo datée au 3 avril 1968 mais ça ne semble pas faire partie de I’ve Been to the Mountaintop) :

Somebody told a lie one day. They couched it in language. They made everything Black ugly and evil. Look in your dictionaries and see the synonyms of the word Black. It’s always something degrading and low and sinister. Look at the word White, it’s always something pure, high and clean. Well I want to get the language right tonight.

I want to get the language so right that everyone here will cry out: ‘Yes, I’m Black, I’m proud of it. I’m Black and I’m beautiful!”

Sans qu’il n’y ait de lien obligatoire, ou que tout le monde s’accorde sur le rôle précis du langage dans la construction de l’identité (est-ce une cause ou une conséquence des stéréotypes ?) de nombreux activistes antiracistes se sont heurtés au fait que cette connexion existait, et que les connotations négatives de la couleur noire jaillissaient sur les gens étiquetés comme noirs :

Other examples of language that functions to dehumanize involve the use of racist terminology, in particular, color symbolism that communicates a powerful set of negative stereotypes and images. James Baldwin stated that as a black writer in an English-speaking country he was forced « to realize that the assumptions on which the language operates are his enemy… I was forced to reconsider similes: as black as sin, as black as night, blackhearted » (quoted in Bollinger 1980, p. 89). « Black is synonymous with negative images, with evil, while « white » is symbolically postivie and beautiful. Moffic (1988) notes that one might discover the source of the negative connotation of « black » by examining synonyms in the English language. He writes :
« Even before the 16th century discovery [sic] of darker people in Africa, the Oxford English Dictionary indicated negative associations to the term black. The meaning of black back then included « deeply stained with dirt, soiled, foul … having dark or deadly purposes … inquitous atrocious, horrible, wicked. » Recent studies support the continuatuion of these associations. The great majority of Roget’s Thesaurus’ synonyms for « white » embrace positive qualities, while most (at least 60%) synonyms for « black » have negative connotations. Examples of « white » synonyms include pure, moral, fair and honorable. For « black », in contrast, et have such synonyms as disastrous, repulsive, sinister and wicked. In Webste’s Dictionary, concepts or words hyphenated with the term black are mainly negative, including blackball, blacklist, black magic, blackmail and black market. … For children learning the English language, negative associations to black are quickly reinforced. » (pp. 3-4) (Herbert Hirsch, Genocide and the Politics of Memory: Studying Death to Preserve Life, 1995.)[GBooks]

Passons sur la « discovery » des noirs africains au XVIe, il semble effectivement erroné de supposer que les connotations négatives du noir émanent directement du système raciste et esclavagiste européen. Et si ça n’existait pas encore, c’est qu’alors c’était encore innocent, puisque les gens ne savaient pas encore que les noirs existaient.

 

VIII

C’est une ligne de défense qu’on a vu en 2006 quand l’Union Démocratique du Centre lança des affiches en préalable de sa campagnes pour l’expulsion des criminels étrangers, on y voyait des moutons blancs, en terre helvétique, expulser un mouton noir.

 

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La défense de l’UDC fut que l’expression « mouton noir » était fort ancienne et qu’elle désignait simplement quelqu’un qui se démarque d’un groupe, qui fait bande à part ; on rétorqua que l’expression signifiant souvent la stigmatisation d’un individu pour sa différence, leur message se marchait un peu sur les pieds, et bien sûr le sous-texte en a été perçu fortement comme raciste. Ainsi ce pastiche du POP qui jugea nécessaire de raciser un mouton en le peignant jaune avec un chapeau de pluie du sud-est asiatique :

udc

 

Imaginons qu’on veuille défendre l’axiologie blanc/noir, comme utile et inoffensive, il faudrait dans notre démonstration déconnecter cette axiologie des systèmes racistes. Bosmajian dans The Language of White Racism [p. 47 GBooks], tente de montrer deux types de « déconnexions » pour montrer que ces systèmes sont dissociés.

Premièrement, une déconnexion historique :  on trouvait ces connotations dans la langue anglaise avant qu’un système raciste proprement dit existe. Si le racisme découle d’un système et si c’est ce système qui produit ces inférences négatives de la couleur noire, on ne devrait pas en trouver trace avant, et pourtant on les trouve. (Il n’examine pas l’idée que cela puisse être hérité des conceptions raciales arabo-musulmanes qui maintinrent un système esclavagiste avant cela)

Deuxièmement, une déconnexion ethnographique : on trouve ce genre d’axiologie dans des sociétés africaines : il cite là les connotations du noir chez les Swazi  dans Beidelman, T. O.. 1966. “Swazi Royal Ritual”. Africa: Journal of the International African Institute 36 (4). [Cambridge University Press, International African Institute]: 373–405. [JSTOR]

Une réponse à la question serait donc que si cette axiologie est présente même chez des peuples de peau foncée et à des époques où ils ne possèdent pas d’idéologie ou de système proprement racistes, c’est qu’il n’y a pas de lien entre axiologie noir/blanc et racisme. Si on trouve cette opposition ou cette valorisation à travers la terre entière, c’est que l’UDC et Dragon Ball Z sont de bonne foi quand ils piochent dans ce registre pour signifier la puissance ou la vertu, les connotations suprématistes n’étant qu’accidentelles.

Mais je pense qu’on pourrait tenter une troisième déconnexion encore plus forte, qui serait une déconnexion évolutive : pour des êtres humains qui ont des yeux, il est fort pratique d’avoir de la lumière et fort dangereux de ne pas en avoir. Les connotations négatives des ténèbres et positives de la journée et de la lumière découleraient de cet état de fait fondamental, pas étonnant ensuite qu’on associe la lumière au savoir, au pouvoir, à la divinité, à la beauté, etc. Suivant ce raisonnement il ne ferait même pas sens de s’interroger sur les inférences sociales de ces systèmes puisque l’opposition noir/blanc, lumière/ténèbres devient pratiquement biologique, ancrée dans notre corps et notre être, et complètement indépendante des sociétés et des systèmes sociaux. C’était là le but des multiples exemples sur la lumière au début de cet article. Si on prouve l’universalité de ces conceptions, on exempte nos systèmes symboliques.

 

On a montré comment ces exemples pouvaient être problématiques mais revenons un instant sur l’article de Beidelman qui est là invoqué comme preuve que les swazi connotentn négativement la couleur noire. Ce symbolisme swazi est fort variable : Il cite Marwick (193) disant que les ténèbres (Darkness) comme la Lune « couverte » est une qualité ambigue. Le noir symbolise l’impénétratibilité du futur mais aussi les péchés et les maux de l’année écoulée. Un sacrifice humain est nommé « black bushbuck » (202) mais la magie fertilisante utilise une vache ou brebis enceinte noire (36) et un cafard noir est porté dans les cheveux pour porter chance au troupeau (174). Twala décrits des symboles croisés similaires : les perles noires symbolisent le mariage et la richesse (en troupeaux) mais aussi le mal, la déception et la malchance. (1951:115, 118) Dans les cérémonies, les gens s’habillent en noir (Twala 1952:99-100). Toutes les bêtes sacrifiées ou utilisées dans l’Incwala sont noires, et la plupart des sacrifices en général sont des bêtes noires. Le roi Swazi est enterré avec une chèvre noire vivante. (Kuper 1947) etc. Pas univoque. La symbolique du blanc part également dans tous les sens, je ne vais pas forcément tout traduire, mais voici les extraits  pertinents (pp. 379-381) :

Mais on pourrait aussi trouver pareils significations contraires dans nos connotations du noir et du blanc, tempère Bosmajian : on parle bien de drapeau blanc comme symbole de soumission, white-livered signifie peureux, white plague veut dire la tuberculose ; white elephant, inutile ; white wash la dissimulation frauduleuse, quoiqu’on puisse noter que ce dernier exemple, comme le français blanchiment, implique que le blanc signifie la pureté, la propreté, contrairement au noir qui signifie la salissure, morale ou non, l’illégalité. Les symboles sont fondamentalement circonstanciels : le noir peut être une couleur de deuil, en Chine ça sera le blanc, ou être une couleur vue comme digne, classe, sur une robe ou un costume-cravate. Mais ça ne devient généralement pas proverbial. Les termes « robe noire » ou « costume noir » ne sont pas proverbialement signes d’élégance. Par contre, comme le montre la page lexicographique du CNRTL consacrée, quand une expression implique le terme « noir » elle est généralement négative : Marché noir, travailler au noir (illégalité, clandestinité), Marquer ce jour d’une pierre noir, Mouton noir… De même quand elle implique le terme blanc, elle est généralement positive : Patte blanche, carte blanche… Même si ça peut aussi impliquer le manque de substance : tirer à blanc, faire chou blanc, vote blanc, mariage blanc, voix blanche.

Comme au Swaziland, on trouve des significations contraires à ces couleurs dans d’autres contextes, mais pour être honnête, ni Bosmajian ni Beidelman ne parviennent à me convaincre que la couleur noire est véritablement dépréciative au Swaziland, ou en tout cas pas en proportion similaire à ce qu’on trouve en occident, de même que le relativisme lexicographique ne m’invite pas à nier tout ce qui a été évoqué plus haut.

 

IX

Qui plus est, ces raisonnements qui tentent de faire basculer l’axiologie noir/blanc hors de l’histoire et dans une sorte de biologie évolutive anhistoriques pour les dire sans lien avec des conceptions raciales, dire que cette valorisation du blanc/lumineux est un système symbolique innocent aux visées purement spirituelles et mystiques me semble particulièrement spécieux parce qu’on a de multiples exemples historiques qui lient ces conceptions spirituelles avec des conceptions raciales.

Une entrevue dans Ebony datant de décembre 1972 (vol. 28 n°2) exposait que c’était forcément lié pour ceux qui étaient à l’extrémité des deux systèmes symboliques, sans forcément que ce soit plus qu’un effet secondaire du système raciste :

« Jackson : I also feel that the negative connotation of the word black is played up too much in our language. We are seldom reminded that « the blacker the berry, the sweeter the juice » is a law of nature. Brown is one of nature’s most beautiful colors. Look at the rich color of the earth from which sprouts the very seeds of lige. We, blacks, should compare ourselves with the earth’s top-soil which whites are trying to exploit and erode.
Poussaint: Ah! I get your point. But as a boy, growing in the Catholic faith, I was taught that my soul was white and every time I sinned I left a black spot on it. The Church had a way of making black people feel like Satan when they looked in the mirror. Such negative symbolism has helped to damage the self-concepts of blacks in many ways. But the major source of the black man’s twisted self-image is the racism in our society. Being powerless and povery-stricken has contributed more to his lack of self esteem than has his skin color. » (« A Rap On Self-Hatred », p.120)

Même si Poussaint penche pour une cause fondamentalement matérielle (la pauvreté), il mentionne un facteur symbolique concurrent qu’on trouvait déjà au IIIe siècle dans le contexte païen du Roman d’Alexandre : lorsqu’il écrit à Candace, reine de Méroë,  elle répond à Alexandre : « nous sommes plus blanches et plus claires en âmes que le plus blanc d’entre vous » (III.18; Cf. Byron 36)

δὲ τοῦ χρώματος ἡμῶν· ἐσμὲν γὰρ λευκότεροι καὶ λαμπρότεροι ταῖς ψυχαῖς τῶν παρὰ σοῦ λευκοτάτων

Quoiqu’une autre traduise : « Do not make a mistake about our race. We are whiter in skin and more shining in soul than the whitest with you. » (trad. en Attalus)

Puis plus tard au IVe siècle chez le poète latin chrétien Ausone qui mentionne [Google Books] l’âme blanche (candidior) de sa grand-mère Aemilia Corinthia Maura, indépendamment de sa peau noire (fusca) :

Grand-Mère Ausone

La noirceur d’âme est discutée par Origène dans le cadre de l’épouse noire de Salomon dans le Cantique des Cantiques (I.4-6) (Byron 43) :

Homélie Origène

Homélie Origène 2Homélie Origène 3Homélie Origène 4

Le Roman d’Alexandre (IIIe s.), Origène (185-254), Ausone (309-394), peut-être dans une certaine mesure le Cantique des Cantiques (IIIe s. av. n. è.) déjà, montrent la construction d’un discours qui lie et oppose explicitement noirceur de peau et blancheur d’âme pendant plus d’un millénaire. Difficile de prétendre que ça n’a pas de conséquences racistes.

 

Conclusion

On pourrait ajouter d’autres versions de l’opposition blanc/noir venant de multiples cultures du monde, mais je doute que ça parvienne à « universaliser » le raisonnement ici ébauché ou à exempter sa version européenne des connotations malsaines qu’elle a accumulé au fil du temps

Je vais sûrement approfondir cet article (je songe à une section sur le colorisme, sujet vaste que j’aborde à peine) et j’accepte volontiers toute contribution à cet article brouillon sans véritable thèse centrale.

Un seul commentaire

Une réponse à “Noir 2 Blanc 2”

  1. Typhon dit :

    « j’accepte volontiers toute contribution à cet article brouillon sans véritable thèse centrale. »

    C’est un peu compliqué de t’aider / te contredire vu qu’en effet c’est un peu décousu.

    Une « solution » courante, en tout cas chez les enfants qui se croient malins et qui ont une mentalité un peu littérale est de faire remarquer que les « noirs » ne sont pas vraiment noirs mais marrons et, plus rarement, qu’en fait les « blancs » sont roses.

    Ce qui n’est pas sans poser son lot de problèmes symboliques quand on y réfléchit en fait, tant il est vrai qu’il n’y a pas de couleur dénuée de charge symbolique (et le Gheerbrant & Chevalier est là pour nous le rappeler).

    Gaston Kelman dans Je suis Noir et je n’aime pas le Manioc établissait une distinction entre les jeunes hommes noirs, qui se disent « black » et les jeunes filles noires, qui se disent « marron », mais je ne sais pas à quel point c’était fondé sur des observations empiriques et en plus, c’était il y a plus de dix ans donc il est fort possible que tout ça ait changé…

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