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Lays Farra

21/07/2019

Depuis 2015, j’anime avec Camille et Antoine une chaîne d’histoire des religions (très occasionnellement désormais) mais je me suis interrogé récemment sur l’énergie que le format vidéo impliquait.

D’abord littéralement, le coût en énergie, en électricité. La vidéo pèse de plus en plus dans le total de la consommation due à l’informatique, qui pèse de plus en plus dans la consommation mondiale, et atteint gentiment les 4%.  D’après ce rapport, la consommation électrique due au numérique augmente de 9% chaque année ; la vidéo occupe 80% de la totalité des flux de données en ligne (autrement dit tout le reste n’en occupe plus que 20%). De ces 80% on peut mettre à part la vidéo liée à des services comme Skype, Facetime etc. Mais si on découpe à nouveau les 60% restant de la vidéo on trouve :

D’après cette estimation, Youtube ne pèse que 95% des 21% des 60% des données en ligne mais ça ferait tout de même quasiment 12% de toutes les données échangées sur internet. Et certes on pourrait pointer que dans la consommation du numérique, il y a aussi j’imagine les usages du numérique qui  ne sont pas liés à internet — et donc qu’on ne passe pas si facilement de ce taux là au 4% des émissions de gaz à effet de serre dû à la production de matériel informatique ou son utilisation — mais il faut admettre que les usages numériques complètement indépendants d’internet tendent à devenir très minoritaires aujourd’hui.

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(On peut discuter de l’estimation — leur méthodologie est pp. 29-30, et j’y imagine en effet quelques trous, je trouve déjà étrange qu’ils ne donnent pas même de marge d’erreur. Mais je sèche à imaginer quelles données seraient plus sûr et si, bien sûr, je me méfie un peu des PDF think-tank avec des diagrammes camemberts, incluant même un « résumé pour décideurs », je ne vois rien qui contredise globalement la tendance pointée ici. Après, il faut peut-être faire attention au biais de confirmation effectivement)

Bien sûr dans le problème de cette consommation d’énergie et du réchauffement climatique, il y a surtout la question de la production de cette énergie à partir de sources carbonées, donc on pourrait magiquement résoudre ça en disant que le problème c’est simplement de les remplacer par de l’énergie propre plus rapidement qu’on ne l’a jamais fait dans l’histoire de l’humanité — alors que la croissance constante de la demande rend cela improbable et presse le recours facile à des énergies fossiles.

 

Il y a des alternatives à Youtube, comme le streaming peer-to-peer proposé par Peertube, qui est théoriquement plus efficace que les data-center. Comme le dit le rapport du Shift Project cité plus haut :

Une observation liminaire peut être formulée suite aux résultats intermédiaires de ce calcul : la contribution des terminaux en termes de consommation électrique devient rapidement négligeable pour du contenu vidéo. Les fichiers vidéo concentrent en effet des volumes de données importants en un temps proportionnellement court. La consommation des terminaux étant proportionnelle au temps d’utilisation, la contribution déterminante est de fait celle des infrastructures réseau et des centres de données (data centers en anglais) sollicités. (p.14)

Je me demande aussi s’il n’y a pas un effet de seuil qui fait que les vidéos qui sont regardées par des millions épongent finalement un coût relativement bas par vue tandis que les vidéos vues par beaucoup moins de gens souffriraient d’un effet de seuil qui fait que l’investissement de base (les 14 copies archivées chez Google) serait à peine étalé sur le public de 1000 spectateurs. Ça m’a l’air logique, mais je me demande s’il n’y a pas des effets contre-intuitifs qui vont contre ces idées. (et ça demanderait de connaître le détail de la cuisine de Youtube en arrière-plan je suppose)

Mais Peertube ne résout pas tout car les vidéastes ont toujours intérêt à laisser leurs vidéos sur Youtube en parallèle (ce qu’ils font souvent de ce que je peux voir) et la simple taille des vidéos fait que ce sera toujours un lourd trafic. Ça me fait me demander ce que le streaming peer-to-peer aurait de fondamentalement mieux que le téléchargement peer-to-peer et finalement ça rejoint l’autre simili-solution « Ah peut-être que si je mets ma vidéo en 144p je vais sauver la planète ».

 

Mais une autre part de ce souci de sobriété, de cette inquiétude quant à l’énergie que prend la vidéo se ramifiait au problème plus large de l’énergie que ça implique de notre part : d’abord écrire laborieusement un script, puis laborieusement réciter les parties de ce script devant un micro ou une caméra, animer les interstices qui sont laissés trop chiants en y ajoutant des vidéos ou des images, un peu d’animation pour que le spectateur ne s’endorme pas, puis mettre la vidéo en ligne et la promouvoir sur nos maigres plateformes. S’il faut économiser nos forces, la question se pose de savoir si ça vaut la peine de mettre telle vidéo en ligne ou même finalement, s’il faut produire cette vidéo. C’est fatiguant et puis de quel droit et puis à quoi bon ?

Tout ça pour une vidéo en 1080p qui est majoritairement un type assis sur un canapé en train de parler ou bien des diapositives qui défilent sur une voix off. Le travail de montage, rétrospectivement, n’a souvent pas l’air d’en valoir la peine, surtout quand on imagine que la plupart des gens qui regarderont la vidéo ne la regarderont pas en entier, ou la laisseront tourner en fond de leur ordi, faisant autre chose en même temps.

On se dirait qu’on aurait presque meilleur temps d’en faire une émission radiophonique, purement audio — et plusieurs personnes nous ont d’ailleurs demandé si on pouvait rendre disponible des mp3 de nos émissions — mais la vidéo a certains attraits. Sans me lancer dans une phénoménologie de comptoir, ce n’est même pas vraiment la même chose d’écouter une émission de radio ou d’écouter une vidéo sans la regarder.

Et beaucoup de sujets ne sont pas très radiophoniques, sont difficile à représenter clairement sans images, nous égareraient vite si c’était juste un flux de paroles. Textes, cartes, diagrammes, photographies : autant de preuves, de signes, de symboles, qui viennent étayer un argument.

Bien sûr, quelques vidéastes exploitent mieux les possibilités ouvertes à la vidéo, différentes prises de vues, montage plus audacieux, utilisation du rythme et du jeu d’acteur, des décors, des costumes, du dessin animé en tant que tel, bref, tous les feux d’artifice de l’écran, en fonction de leur budget. Certaines vidéos ne sont pas si facilement traduites en d’autres médias. Mais comme beaucoup d’autres, je crois que nous n’exploitons pas ces possibilités à leur maximum. Nos scripts sont écrit comme des articles académiques (avec moins de rigueur) et récités comme une leçon (avec une touche d’humour obligatoire).

Mais à ce compte-là n’aurait-il pas été plus judicieux, plutôt que de mâtiner un texte de familiarités pour en faire une vidéo un minimum animée, de rester à l’écrit, d’en faire un article, pourquoi pas illustré d’images, si elles sont si importantes ? On passerait moins de temps, ce serait plus vite lu, plus vite consulté, plus facile à archiver, on pourrait mieux le parcourir. Sur le plan écologique mentionné plus haut on est bien sûr un ordre de magnitude en dessous de la vidéo en termes de quantité de données, mais c’est une question que tout vulgarisateur, tout artiste, toute personne qui communique doit forcément se poser : n’y a-t-il pas une manière plus efficace de communiquer ce que j’essaie de dire ?

D’ailleurs quand tant de vidéos sur Youtube sont juste quelqu’un qui parle sur des images qui zooment lentement à la Ken Burns, je me demandais si un autre format informatique, une autre manière de transférer l’information, pourrait aider quant à la taille des vidéos et de la quantité d’énergie nécessaire pour les diffuser.

Quinton Reviews mentionna au tout début de sa rétrospective vidéo sur Machinima (les animations faites à partir d’un jeu vidéo, puis le site nommé d’après ça) le format de fichier .DEM qui permettait aux gens d’enregistrer de petites démos de jeux vidéos, mais qui fut vite utilisé pour enregistrer des playthroughs, le parcours d’un joueur à travers tout le jeu. Le fichier pouvait ensuite être partagé avec d’autres joueurs qui pouvaient le rejouer sur leur ordinateur, pour peu qu’ils aient déjà le jeu vidéo. Comme ça ne contenait que la série d’input qui permet au jeu de recréer la partie, ça rendait ces fichiers suffisamment légers pour les partager sur l’internet de la fin des années 90, alors que des fichiers vidéo aurait encore été bien trop lourd pour cela.

Mais il fut remarqué que c’était aussi possible de monter ensemble différentes parties d’un playthrough pour créer un récit original, fait des animations tirées du jeu. Les possibilités serait plus tard étendues par diverses astuces, bouger les caméras, introduire de nouveaux modèles et les animer différemment, qui permettront de tordre toujours plus loin l’engin du jeu utilisé pour créer ces animations.

Mais cette idée de « vidéos » rendues très petites par le fait qu’elles reposaient sur le fait que le spectateur a déjà le jeu vidéo sur son ordinateur, ça m’a fait me demander si, pour les vidéos-diapositives susmentionnées, il ne serait pas possible d’imaginer un format de fichier qui prendrait le fichier son et placerait par dessus les images et le texte au bon endroit, les animerait par-dessus, leur appliquerait divers filtres, etc. l’ordinateur du lecteur générant la vidéo à partir des instructions de montage. Ce serait finalement comme d’envoyer le fichier Adobe Premiere dans lequel j’ai monté la vidéo, avec tous les fichiers qui vont dedans. Est-ce qu’on économise vraiment de la place ? Le fichier Premiere est petit, mais avec les pièces jointes… quand je regarde le dossier de notre dernier épisode, sur Eliade, le tout fait 38 go. Bien sûr une large part de ce volume c’est de lourdes vidéos dont je n’ai utilisé que des courts extraits, ou simplement le fait que j’ai fait plusieurs prises pour chaque réplique, parfois jusqu’à quatre ou cinq. Donc pour une vidéo qui utilise beaucoup de fichiers vidéo, on n’économiserait en effet pas grand-chose — même si dans mon idée ce format imaginaire créerait aussi la version la plus petite possible du dossier de pièces jointes nécessaires à produire le montage.

Par contre pour un épisode comme celui que nous avons fait sur Samhain et Halloween ou sur le Taurobole, où c’est quelques fichiers images vaguement bougés sur nos voix, en dehors de quelques courtes vidéos j’ai comme l’impression qu’on pourrait facilement échapper à la courbe, que ce format de fichier imaginaire où c’est l’ordi de chacun qui recréerait la vidéo à partir de ses composants, pourrait être un peu plus économique qu’un mp4 où on aura dû générer 24 images en 1080p très similaires les unes aux autres par seconde et elles soient ensuite stockées en 28 exemplaires dans les serveurs de Google qui, malgré tous les algorithmes de compression innovants dont ils disposent j’imagine, consomment ensuite plus d’électricité que la Bavière en une année.

Alors pour celles-ci, pourquoi le fichier Adobe Premiere ne pourrait-il pas faire l’affaire, bêtement ?

Principalement parce que c’est un format propriétaire et que ça dépendrait donc d’Adobe. (brrr) Mais s’il était libre, quelles fonctions seraient permises par ce format imaginaire, en terme d’effets, transitions, possibilités d’animation, etc. Est-ce qu’un tel panel d’outils serait facile à maintenir sur un format ouvert, ou bien au contraire l’outil sera trop élémentaire pour être vraiment utilisé par des monteurs ? Sur le plan écologique (j’ai déjà utilisé l’expression mais) à partir de quelle taille d’audience est-ce que l’énergie individuellement consommée pour voir la vidéo risque de s’additionner pour consommer finalement plus que le data center ? Serait-il possible de le lire facilement, ou bien est-ce que ça ne touchera que les plus fervents des libristes ascendant GNU/Linux comme souvent pour ce genre d’initiatives ? Quelle audience est-ce que ça peut vraiment avoir si ça demande d’avoir un logiciel spécial rien que pour lire ces pseudos vidéos bizarres, alors que pour le reste j’ai juste à taper youtube.com dans mon navigateur ?

Au final c’est le même problème que de se limiter à écrire des articles : personne ne va les lire ainsi, c’est trop d’efforts. La vidéo permet la passivité relative du spectateur, on la lance et elle se laisse juste regarder, ça demande moins d’effort que de lire un long texte — et aussi on peut faire autre chose en même temps, terrible tentation. Et Youtube, malgré la conception franchement bancale du site pour son ampleur, a lubrifié ça au maximum, une distraction toujours à portée de clic, tellement accessible, tellement inévitable.

J’ai menti plus haut : il n’y a pas d’alternative à Youtube, personne n’a le monopole et la facilité d’accès que ce site permet. L’entretien du site coûte tellement cher, sur le plan financier aussi, que tout indiquait que Google l’opérait à perte (même si on peut aussi en douter puisque Google se débrouille très bien et n’est pas spécialement transparent là-dessus). Quoi qu’il en soit, stratégiquement, dans le maintient de leur empire sur internet, dans le monopole d’entremetteur de publicités, c’est une dépense qu’ils peuvent apparemment se permettre — qui est probablement épongée par ce qu’elle rapporte au reste de leurs services. Mais ceux qui n’ont pas les épaules de Google ne le peuvent apparemment pas aussi bien. Dailymotion est devenu un désert de vidéos russes étranges où vous devez regarder une pub de 4 minutes toutes les 2 minutes — mais comme ils sont toujours à flot je suppose qu’il remplissent une fonction similaire pour Vivendi, leur société mère. Blip.tv avait hébergé les vidéastes de That Guy With The Glasses (désormais Channel Awesome) profitant de la rigidité d’alors de Youtube quant aux contenus sous droits d’auteurs : chez nous vous pouvez insérer des blagues entre des extraits de films sans que votre compte soit supprimé et en plus on met des pubs dessus et on vous paie pour ça. C’était tout bénef, mais Blip a finalement été racheté en 2013 et liquidé en 2015. Tous ces vidéastes sont revenus sur Youtube, peut-être légèrement plus souple, mais tout le monde a surtout dû prendre moins de risques côté copyright. Vid.me a tenté de briguer le trône de Youtube en promettant d’être plus cool, se sont vite trouvés saturés de chaînes de secours pour nazis pédophiles (qui de toute façon postaient encore généralement sur Youtube tant qu’ils ne se faisaient pas bannir) et il se trouve que ce n’est pas si profitable que ça et, comme prévu par certains, ont dû mettre la clé sous la porte en décembre 2017. Plus trivialement, je mets nos vidéos sur archive.org, à des fins d’archive précisément, mais littéralement personne ne les regarde là-bas, même quand elles sont supprimées sur Youtube, tant leur lecteur rame.

C’est difficile d’imaginer une alternative qui mette en péril le monopole de Youtube tant les gens ont intérêt à mettre leurs vidéos dessus et que le morcellement de la scène gênerait précisément l’immédiateté de l’accès au contenu rassemblé chez eux. (et sur le plan écologique bien sûr ça ne changerait rien si c’est le même système avec une gestion probablement encore moins efficace)

À ce titre, un format de fichier ésotérique, même s’il permet d’économiser un ou deux mégaoctets de temps à autre, ne pourra pas entrer en compétition avec, s’il y a toute une corvée pour trouver, télécharger et des diapositives avec son, qui admettent dès le départ qu’elles seront moins trépidantes que les youtubeurs dispendieux. Est-ce que j’aurais lu cette rétrospective de Machinima si ça n’avait pas été une vidéo ? Est-ce que j’aurais pris le temps de lire des articles sur Peertube s’ils avaient pas eux pris le temps d’en faire une vidéo explicative simple ? (bon en même temps pour un service de vidéo ç’aurait été bizarre qu’ils fassent pas de vidéo)

Enfin, je me demande de plus en plus si ça ne vaudrait pas la peine de faire des vidéos très courtes (qui utilisent au maximum, diagrammes, cartes, etc. pour donner l’essentiel) approfondies ensuite par des articles. Mais dans les tiroirs pour l’instant j’en ai encore de très longues que j’ai promis il y a longtemps, donc je devrais au moins faire celles-là.

 

Et je me demande aussi si le genre de format que j’évoque existe déjà et que j’ai juste participé — sans me lancer dans la partie pratique — à la grande tradition informatique de réinventer la roue.

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