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Lays Farra

27/09/2015

 

Thème :

Une histoire dont la couverture pourrait être illustrée par l’image suivante.

The Cooper Ogma

 

Contrainte :

Le récit est séparé en minimum cinq sections, chaque fois séparées par la même quantité de temps (que ce soit en années ou en heures)

Tétynons Ogma est un concours d’écriture où on ne gagne rien sinon la gloire éternelle et le droit de décider le thème de l’édition suivante.

J’ai l’impression d’avoir réuni le pire de Moffat, Nolan et Bernard Werber.

Mais bon.

Le récit est donc séparé en six parties, chaque fois entrecoupées d’environ vingt ans. Un peu moins de 50’000 signes-espace et 8000 mots. Je poste ça maintenant mais il y a sûrement des guillemets étrange et de l’italique qui manque, peut-être des mots qui manquent. Des corrections esthétiques ne sont pas à exclure.

 Le Soleil N’a Pas D’Ombre

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

 

I.

“C’est effectivement un projet prometteur, mais risqué, j’ai l’impression.” dit l’homme en costume à la fin de la présentation “Pour faire voter le budget il faudra rassurer mes collègues.“

Les blouses blanches autour de la table acquiesçaient. Une des scientifiques, qui avait une montre à chaque poignet se leva. Les deux horloges, respectivement rouge et bleue, tranchaient avec la grisaille du lieu, le costume noir du politicien et les blouses blanches des scientifiques.

“Il est bien sûr hors de question qu’on fasse des essais sur terre, ou même sur une station spatiale, étant donné le risque, dit Anette Riverside – puisque c’était son nom. Mais on peut créer une poche de réalité ou ‘univers de poche’, pour expérimenter dedans sans problèmes.”

« Vous m’intéressez.

– Hé bien il y a différents moyens, monsieur. On peut faire un univers-boucle, où si vous allez assez longtemps dans une direction, vous revenez à votre point de départ.» Riverside griffonnait des schémas au tableau blanc. «Ceux-là sont astucieux, mais pas forcément pratiques… S’ils sont trop petits, l’atmosphère étant ce qu’elle est, ils suffit d’un bruit bien placé pour créer une sorte d’écho perpétuel, et étant donné la nature des tests prévus…

– Les faire plus grands, alors ?

– Monsieur, s’embarrassa-t-elle. Nos moyens restent-

– …Limités, je sais. Quoi d’autre ?

– Celui-ci est moins élégant mais il peut marcher : un univers contenu dans une sphère, avec une petite planète en son centre.

– Je rappelle que les tests nécessitent à peu près la gravité terrestre, donc si votre planète est trop petite…

– Aucun problème, aucun problème, comme n’importe quelle station spatiale on mettra un petit trou noir au centre.

– Bien sûr, bien sûr. » dit le responsable, ressassant ses papiers pour masquer qu’il n’était que très débutant dans ces domaines.

« Et qu’est-ce qui se passe si une fusée, une explosion ou n’importe quoi atteint le bord de la sphère ?, reprit-il.

– C’est là l’idée : l’espace est tordu de sorte que l’énergie nécessaire pour avancer augmente à mesure qu’on approche du bord de la sphère. »

L’officiel pianotait sur la table.

« Bon, à vous entendre, ça devrait faire l’affaire. Maintenant, le côté pratique : comment est-ce qu’on met cette poche en place — sans détruire la Terre si possible – comment est-ce qu’on met des gens dedans, et comment on les récupère quand le test est fini ? »

Un air d’embarras fit le tour de la table.

Riverside brisa le silence : « Le risque pour la Terre est négligeable – mais on peut le faire sur une station spatiale désaffectée pour ne prendre aucun risque. Mais mettre en place la poche demandera énormément d’énergie, étant donné sa singularité. Et par définition c’est… difficile de faire sortir des choses d’une poche créé pour que rien n’en sorte.

– Difficile à quel point ?

– Il n’y aura qu’une quantité limitée d’énergie dans cette poche. Elle serait à peine suffisante pour franchir la sphère et revenir dans notre univers. Mais les expériences en consommeront la plus grande part. Et les chercheurs responsables de l’expérience… »

Riverside achevait de dessiner des bonhommes-bâtons autour d’une petite planète.

« Ce sera un sacrifice. »

 

« On ne peut pas envoyer des robots, ou quelque chose ?

– Non monsieur. C’est… La loi. »

L’embarras changea de camp. Pour une fois, ce n’étaient pas les contorsions maladroites des blouses blanches face aux lois du cosmos qui faisaient obstacles, mais bien les règlements que sa caste mettait en place. Il n’était pas personnellement responsable des restrictions robotiques Gloucester – ou de l’accident qui donna son nom aux lois – mais en ces temps agités, il devait faire preuve de collégialité.

« Bon, bon, bon… » ponctua-t-il. « On garde tout ça en tête, on prend une pause, on devrait trouver une solution. »

Il jeta un œil dehors au ciel trop pourpre et orangé.

« Il faudra bien. », conclut-il.

 

II.

La plupart des savants de la cité ignoraient la finalité des expériences qui se déroulaient au sein de la poche, même s’ils pouvaient deviner les processus qu’ils étudiaient, la plupart des expériences semblaient des recettes de cuisine pour estomacs au-delà de leur imagination, on faisait, on notait ce qui se passait, on stockait. Et on attendait la suite. Du coup, le quidam était très suspicieux et très interrogateur, mais les savants n’en savaient au final pas plus qu’eux.

Hector se félicitait dès lors des types comme McLeod et leur imagination prolixe.

«Mais je vous jure, j’ai laissé une charrue d’un côté du champ, et bam, le lendemain elle était de l’autre côté.»

Bon dans le cas présent, l’imagination nécessaire n’était pas énorme.

«Monsieur, reprit McLeod, sans vouloir vous vexer, ce ne serait pas des gosses qui auraient joué avec, qui vous auraient fait une farce ?

— C’est possible… » dit lentement le fermier mal rasé comme s’il considérait seulement maintenant l’intervention humaine. Étrange, songea McLeod, pour un type qui habitait sur un monde intégralement artificiel. « C’est possible. » dit-il plus fermement, assurant bien qu’il comprenait que c’était possible.

« Bon, est-ce que c’était tout ?

— Ah non !» il sortit une liste froissée et maculée de sa salopette. « Y’avait aussi que l’autre jour j’étais en train de regarder le soleil…

— Oui alors voilà, il faut pas regarder le soleil.

— Non mais je veux dire, j’ai remarqué qu’il était bizarre, il avait comme une ombre. »

McLeod acheva de le convaincre que c’était une illusion d’optique bien connue, due à la petitesse de l’atmosphère.

Hector figura qu’il pouvait le laisser finir l’entretien et que la présence symbolique de sa blouse ne changeait rien. Il était temps de repartir en cours.

Il avait encore éteint la lumière pour descendre les escaliers, habitué à une époque où l’énergie était rare et les ténèbres obligatoires. Il ralluma. Maintenant il y avait le soleil. Sa mise en place avait été perilleuse. C’était la dernière mission des fondateurs, Anette Riverside ayant tenu personnellement à la mener. Leur fusée s’était élevée, et un jour nouveau avait éclairé le petit monde artificiel. Pas de traces de leur fusée, la plupart des fondateurs ainsi disparus.

Hector était de ceux qui restent, et qui attendent.

 

Tout aurait pu partir à vau-l’eau sans les cerveaux de l’expérience mais ils avaient laissé des capsules temporelles qui s’ouvraient à intervalles plus ou moins réguliers, avec des instructions. Les codex qu’elles contenaient donnaient effectivement des marches à suivre sans faille pour tout faire, de l’agriculture à la métallurgie.  Les savants n’étaient pas tant savants que de la main d’œuvre, et toute entreprise réellement scientifique, fut-ce les inquiétudes listées du fermier, étaient systématiquement découragées. La mission avant tout.

Alors qu’il arrivait dans la classe, il regarda le jeune Martin Riverside, 12 ans qui se débattait avec le matériel de cours. Ses deux montres, rouge et bleue, se bousculaient sur son poignet droit trop maigre. Lui n’avait pas choisi. Il était né là. Ca faisait partie de l’expérience, qui s’étendait bien au-delà d’une vie humaine. Pour voir les retombées, peut-être ? Voir si les humains survivaient, s’il n’y avait pas de mal insidieux qui les affligerait sur des générations.

Robert avait accepté la mission, il savait à quel point elle était importante — sans forcément connaître les détails — mais il ne pouvait s’empêcher de plaindre ses successeurs. Les papiers s’étaient éparpillés dans tout le couloir. Martin les contemplait avec désespoir, contemplant apparemment comment les ramasser.

Dehors, le ciel trop petit enserrait de fausses montagnes.

 

III.

 

Evelyne regardait les colonnes de cases sur le papier à mémoire. Elle appuya sur certaines cases pour les faire changer de couleur et écrivit quelques mots dans d’autres.

Il reste encore 36 caisses d’instructions, dont l’ouverture est échelonnée sur 20 ans.

 

Martin devait avoir un peu plus de trente ans. Sans cycle saisonnier ou annuel, la notion d’année devint vite illustrative. on préféra vite un comput dans lequel “l’année” faisait mille jours.

Il posa son sac et son bâton devant la porte. Son expédition avait encore été infructueuse, mais marcher une semaine, perdre le temps de faire littéralement le tour du monde, lui faisait toujours du bien. Ses jambes fatiguaient de plus en plus à l’approche du porche familier, du repos.

 

“Du nouveau ?, demanda Evelyne quand il se fut déchargé.

– Rien.” Martin pensait pouvoir déceler des isotopes qui disparaissent de l’atmosphère, quelque chose du genre, mais tout était banalement homogène. “Tout ça fait que je comprends de moins en moins les fondateurs. »

Il regardait les deux montres sur son poignet, aux heures légèrement différentes.

“Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ben par exemple, comment est-ce qu’ils comptaient récupérer les résultats des expériences ?

– De quoi ?

– Si ils ont mis en place des expériences, ils devaient bien recevoir les résultats, d’une façon ou d’une autre. Si la poche était complètement hermétique, comment ils auraient fait ?

– Mais si c’était pas complètement hermétique, les radiations auraient pu s’échapper, banane.”

Rien n’était sûr quant à la nature des Expériences, mais d’après certaines notes parcellaires, la plupart des gens pensaient qu’elles résulteraient en de violentes radiations.

“Ca pose la même question : comment ils auraient su les résultats ?

– Si ils ont fermé la poche, ils pourront la rouvrir.

– Et si ils peuvent pas ? Si pour une raison ou une autre, ils arrivent pas à l’ouvrir ? Ou si ils sont tous MORTS là-dehors et qu’on devait rester là pour toujours ? Ou qu’ils se fichent des résultats de l’expérience parce qu’ils ont trouvé un autre– »

Evelyne l’attrappa par la ceinture et le renversa sur un canapé, comme ils avaient l’habitude de chamailler.

“Ton problème c’est ton orgueil Martin. Tu crois que t’es le seul à te poser ces questions. Même Alice et Sophie font des coloriages de ce qu’elles pensent trouver derrière le ciel. »

Elle l’embrassa.

“Quelle différence si on était sur Terre, hein ? On serait tout aussi coincés, on travaillerait tout autant, et on aurait aussi peu de réponses. On n’aurait même pas été placé sur Terre pour une raison.”

Il reprenait son souffle. Evelyne lui passa la main sur le front, froid et trempe.

“Nous n’avons pas été placés là pour nous plaindre, mais pour œuvrer.”

 

Ayant détecté le retour de Martin, Sophie et coururent dans l’entrée en bousculant des objets précieux et/ou fragiles. Martin sentit son angoisse le quitter momentanément. Evelyne les embrassa et repartit pour le laboratoire.

 

Le soir même, elle ouvrait une nouvelle caisse d’instructions.

Elle contenait encore quelques manuels, mais la plus importante note disait simplement :

Les 24 dernières caisses d’instruction sont vides.

 

IV.

 

Sophie et Halfdan complétaient un étage supplémentaire du tas de corps, surpris que le cadavre ajouté s’emboite aussi bien.

 

« C’est étrange quand même. » pondéra un des Montaindre. « Les corps qui se décomposent pas.

— Les fondateurs ont essayé d’inclure le minimum de germes et d’autres organismes sur la planète, répondit laconiquement Sophie.

— Oui, mais y’a des corps qui se décomposent. Donc à force, les bactéries qui les bouffent devraient s’être répandues.

— À ce qu’il paraît, c’est génétique. »

Sophie se demandait si son corps pourrirait, comme sa mère, ou si comme la pile de corps qu’elle agençait, son cadavre se racornirait simplement, longuement, momifié par le temps. Elle comptait sur les gènes de son père — même si on n’avait jamais trouvé son corps. Elle espérait traverser les siècles dans une pyramide, à peine défigurée. Les acolytes de Sophie versaient un liquide luisant sur les corps.

La terre de cette planète était étrange. Elle pouvait dévorer pratiquement n’importe quoi pour régurgiter un terreau fertile, mais pas les corps humains. Ils encombraient. Ils étaient recrachés intacts au fil des marées du sol, ici ou là, encombrant les champs, un pied ou un bras dépassant parfois comiquement d’un sillon. Il fallait bien en faire quelque chose contre ces immixtions anatomiques.

Les flammes commençaient à prendre.

« Je sais pas comment ils faisaient dans le temps.

— Dans le temps, il y avait un nombre limité d’âmes. Et dans le temps on obéissait à la Cité.

— Si tu fais référence à notre uranium, on avait raison de s’en emparer, on était les plus compétents et d’ailleurs…

— Ca va, ça va, je dis juste qu’avant la population était plus facile à gérer. »

 

Les 24 dernières boîtes étaient effectivement vides. Les plus conservateurs des savants résistèrent un minimum, arguant qu’ils risquaient de détruire les capsules, puis il s’avéra que la capsule ouverte contenait une clé pour ouvrir par avance toutes les autres boîtes.

Elles contenaient quelques informations péremptoires : l’expérience avait à présent dépassé son délai de complétion minimum – et donc avait réussi ? Les caisses vides avaient pour but de faire croire que l’expérience se poursuivrait encore longtemps, afin de repousser un peu les fébrilités apocalyptiques.

Mais si l’expérience durait plus, c’était tout bénéfice.

Le reste du message semblait laissé par des parents absents, mais en guise de pizza laissée dans le frigo, les scientifiques laissaient huit énormes codex.

Parmi ceux-ci, une carte des courants qui traversaient la terre, et des noeuds immobiles dans ceux-ci. A ces endroits, inamovibles, des tonnes de combustible, réparties sur la planète pour tenir encore des siècles, ainsi qu’un abri anti-tout, enterré au Nord, mais fonctionnel. Un certain McLeod et sa nombreuse famille s’emparèrent du codex abri, qui donnait les clés de ce qui deviendrait la Forteresse. Une société étrange s’était développée dans les multiples couches et sas de ce bunker, au coeur duquel se trouvait encore le Patriarche McLeod.

Autre trahison, Montaindre, un des savants, s’enfuit avec le codex uranium, qui détaillait des réserves du minerai radioactif et comment les exploiter. Ses successeurs, à commencer par celui qui regardait les flammes avec Sophie, disaient qu’il l’avait fait avec les meilleures intentions du monde. Mais sans l’expertise de la Cité ou l’infrastructure de la Forteresse, cela contribua surtout à réduire le nombre de ses partisans et rendre le peu d’air radioactif.

 

Les flammes craquèrent sur les os un moment.

« Enfin, c’est de l’histoire ancienne. Tout ça change un peu plus chaque jour. Je pensais pas collaborer avec toi, par exemple.

— Pourquoi ?

— La puissance de ta famille. L’arrogance. On m’a toujours élevé contre les Riverside, à croire que vous représentez tout le monde, que vous êtes les successeurs des savants.

— Ma famille, puissante, c’est de l’histoire ancienne, aussi. »

Il sembla hésiter un moment.

« D’accord. Merci en tout cas. »

 

Tout cela avait manqué de sonner la fin de la Cité. S’emparant des codex qui restaient et malgré les multiples défections, Evelyne reprit le flambeau, déterminant qu’il était urgent de construire un (autre) vaisseau capable de quitter le piège qu’était cette planète. Le codex architecture permit d’élever les tours puissantes qui devinrent synonyme de la Cité, et les faire résister aux puissants courants terrestres qui les rasaient usuellement. Les codex charbon et pétrole contenaient les emplacements des réserves de combustible respectivement solide et liquide.

Deux autres codex contenaient des informations qu’Evelyne dissimula, de peur que les divulguer ne perturbe les expériences. Le codex singularité, recelait des secrets sombres sur le trou noir au coeur de la planète et le codex exode contenait apparemment la clé de leur escapade. Les gens auparavant dispersés commençaient à revenir. Martin ne souhaitait que vivoter à la campagne, parcourir leur monde, si petit soit-il, mais Evelyne le convainquit de mener avec elle les projets d’échappatoires. Sophie se rappelait de cette période avec tendresse. Elle et sa soeur tenaient lieu de princesses à ce demi-monde. Les essais étaient concluants, le Nord accepterait de construire une rampe de lancement sur la forteresse, et les Montaindre donneraient même de bon coeur leur uranium. Tout le monde s’alliait pour s’évader.

Et un jour, où Martin avait sans surprises bu son café, embrassé ses filles et était parti au travail, on avait vu un bâtiment de la ville s’ouvrir et une fusée foncer vers le soleil, presque lentement. Jamais plus on ne revit Martin. Sur le lieu de lancement, on ne trouva pas de traces de plans, ni son corps, ni message, ni testament. Rien.

 

Evelyne prit sa disparition plutôt bien, si on excepte qu’elle mourut peu après.

Martin devint un symbole : qu’il était possible de quitter la planète. On érigea son portrait et cela permit à Evelyne même de régner plus tranquillement, comme de derrière un paravent. Sophie avait haï sa mère et sa sœur de faire comme si de rien n’était, de continuer, de placarder cet inconnu partout, comme si c’était quelque criminel qu’on espérait débusquer au coin d’une rue. Dans cette jungle d’effigies, Evelyne, malgré son amour pour le Martin qu’elle connaissait, ne pouvait s’empêcher de haïr le Martin secret, le Martin qui était resté des années durant dans une boîte, comme un codex, et qui un jour, l’échéance arrivée, avait tout quitté sans un mot.

Mais l’épisode avait fortement ébranlé cette société, déjà parce que nul ne savait si Martin avait réussi. Les McLeod pensaient la tentative vaine, une sorte de suicide élaboré, un cri de désespoir. Les Montaindre parlaient de trahison, Martin s’étant enfui sans personne, sans même sa famille. on avait beau placarder son visage de plus en plus haut, de plus en plus grand, comme si on espèrait qu’il se voit d’en haut et fasse demi-tour, aucune trace, malgré la quantité de gens qu’il aurait fallu pour procéder au lancement. On imagine qu’ils étaient partis aussi de multiples collaborateurs de Martin étant portés disparu.

La plupart des gens étaient étonnamment habitués à vivre, et vivraient bien sans la cité et ses expériences. Ils retournèrent à leurs affaires, peu enclins qu’ils étaient à tout sacrifier pour peut-être s’échapper et peut-être rejoindre un monde vaguement plus grand, qu’ils n’avaient pas connu et peinaient à imaginer.

 

Alors qu’ils pédalaient plus doucement sur le sol lisse et citadin, Sophie fut saisie par le malaise habituel, en traversant ce sanctuaire dont les icônes rendaient à peine les traits vivants de son père. Les étalages vides de verre et de métal se renvoyaient le soleil couchant qu’on devinait au-delà de leurs carcasses.

Les vélos filaient dans un presque silence alors que les immeubles quittaient leurs flancs et que la silhouette grotesquement carrée de la Forteresse se dessinait transparente au loin.

 

“Vous croyez vraiment qu’il reviendra pas ?” demanda Halfdan, à moitié emporté par le vent.

“Peut-être qu’il y a une histoire de distorsion temporelle, genre il est parti que six mois mais pour nous c’est vingt ans ?”

Personne ne répondit, tous songeurs, concentrés sur la route et habitués à Halfdan.

 

  1. Codex Charbon
  2. Codex Pétrole
  3. Codex Uranium
  4. Codex Abri
  5. Codex Architecture
  6. Codex Exode
  7. Codex Singularité

Le huitième codex, personne ne sait ce qu’il lui était arrivé. Les Riverside, les Montaindre et les McLeod s’accusaient mutuellement de l’avoir secrètement, les plus lucides le disaient perdu.

 

Sophie se réjouissait de revoir sa soeur, même si elles n’avaient plus grand-chose en commun.

Elle se souvient à quel point elle fut furieuse que leur père, qui pourtant les avait initiées à ses arcanes ne leur avait même pas parlé de ses projets, ni ne les avait impliquées. Elle était de feu face à Evelyne et Alice qui voulaient continuer comme si de rien n’était et affichaient des portraits géants de cet inconnu partout, comme une boîte de lait de portés disparus, comme si on espérait le débusquer au coin d’une rue.

Mais la valse des portraits ne dura pas Après le départ de leur père, et la mort de leur mère, Alice s’était alliée aux McLeod et en avait même marié un, déménageant tout de la Cité à la Forteresse. Les rares qui se fatiguaient des monopoles défendus par les McLeod et les Montaindre rejoinrent Sophie. Elle vola les codex charbon et pétrole et rendit leur contenu public, errant pour rendre ces ressources accessibles à tous.

Enfin c’est ce qu’ils avaient prévu, ils s’avère que ça avait eu des conséquences désastreuses. Des plans approximatifs des gisements commencèrent à se répandre, et certaines réserves attribuées à certains villages pour les cas d’urgence avaient été pillées, des puits creusés en leur flanc. Et si les Montaindre s’étaient arrêté aux puits, peut-être qu’on n’aurait pas appelé Sophie à l’aide pour disposer d’une pile de cent morts. Avec tout l’uranium qu’ils avaient sur les bras, ils furent tentés de faire des bombes nucléaires — en tout bien tout honneur. Lors d’un essai, ils purent voir que la chaleur avait fait sauter les réserves de charbon adjacentes et lwa avait fait gicler jusqu’à la surface, sous forme liquide, pratiquement identique au pétrole. Ils s’amusaient dès lors à les débusquer à coups de bombes atomiques souterraines.

Et ils arrivaient à s’étonner du carnage régulier.

L’atmosphère minuscule, les nouveaux combustibles et la radioactivité augmentée contribuaient tout autant à la mortalité. L’effondrement de leurs tunnels aussi, qui parfois engloutissaient des villages entiers.

 

Sophie se fatiguait de pédaler. Elle remarqua que les rumeurs exagéraient comme à l’accoutumée et qu’il n’y avait pas, sous les hauts murs, de vaisseau spatial de deux kilomètres de haut déjà en préparation.

 

“Il n’y en aura peut-être jamais.” regretta-t-elle. “Mais c’est peut-être mieux.”

 

Les gardes à l’entrée devaient être nouveaux parce qu’ils la prirent pour Alice un instant. “Ils sont terriblement jeunes. Quel sens ça fait d’être jeune, maintenant ? Ils sont la combientième génération ?”. Ils papotaient en la menant avec ses suiveurs dans les escaliers.

“C’est fou, on nous a dit soeur, mais pas sa soeur jumelle !

– Fausse jumelle, en fait. J’ai le nez plus pointu de mon père” dit-elle en se le tapotant.

Sophie était contente de sa célébrité décroissante, qu’on la reconnaisse moins. C’était une identité pesante.

 

“Tante Sophie !” s’exclamèrent les marmots, précisant leurs statuts sociaux réciproque alors qu’ils se jetaient sur elle. Elle pendit Caroline par les pieds alors que William réclamait le même traitement.

“Hé ben, ils te font la fête, nota Alice. Je peux courir pour avoir le quart de ce traitement.

– C’est facile d’être aimé quand on est rarement là.”

Après un moment Sophie prit sa soeur à part.

“Je voulais te parler de trucs sérieux.

– Oui ? Tu t’occupes toujours de la crise des corps?

– J’en reviens. Dans le Sud, tout le monde raconte que vous construisez un vaisseau.

– Pas que je sache. Enfin, on a toujours des plans, mais pas de construction pour l’instant, non.

– C’est ce que je pensais : vous avez laissé tomber.” Sophie regretta d’avoir phrasé si durement. Personne n’admet de bon cœur avoir abandonné.

“Non, je compte bien poursuivre l’œuvre de papa et maman.” elle secoua sa montre bleue involontairement. “On cherche juste la bonne méthode, comment s’emparer de l’uranium des Montaindre sans devoir tous les trucider.

— Vous voulez faire marcher votre fusée à l’uranium ?

— C’est notre meilleur espoir. Le pétrole est pas assez énergétique et y’en a peut-être pas assez surtout quand toi et tes potes vous passez votre temps à le distribuer à tous les clodos.

– Hey, ces combustibles sont pour tout le monde, y’a pas de raison qu’on–

— Oui, oui, c’est ce que je dis : y’a plus de pétrole. Notre fusée marcherait en gros en provoquant des explosions nucléaire derrière elle.

— C’est pas un peu… Dangereux ? Au-delà du fait que ça irradierait toute l’atmosphère.

— Oui, c’est là-dessus qu’on travaille.”

 

Elles restèrent un moment seules. Alice sortit sa montre bleue de sous ses chandails. Elle s’était fissurée, et ce qui restait du bracelet, relié à une chaîne métallique trop reluisante. Sophie brisa le silence :

“C’est pas pour persifler mais… Vous avez un peu ralenti le pas ? Je me rappelle d’il y a quelques années, vous aviez un nouveau prototype de fusée chaque mois, tu m’en parlais en long en large…”

Alice hausse les épaules

— C’est pas une course. Et puis je me suis rendue aux arguments des McLeod. On a d’autres problèmes. Si on focalise toutes nos ressources sur quelque chose d’impossible on va juste laisser s’aggraver tout le reste pour rien… Tu te souviens quand papa nous parlait de la Terre, des premiers voyages dans l’espace ?

– Oui ?

– Ils utilisaient tout l’acier et le pétrole d’un pays pour envoyer un gars dans l’espace. Et ça servait à rien! On ramenait peut-être quelques cailloux, mais on était à peine à la pataugeoire cosmique.

– Plus tard ça porterait ses fruits, je veux dire, si on est là…

– Bien sûr !” interrompit Alice. “Mais tellement plus tard ! Tellement de stagnation parce qu’on a voulu mettre un pied dans les étoiles trop tôt. Peut-être que s’ils avaient mis toute cette énergie ailleurs, ils auraient même pas eu à chercher d’autres planètes… Regarde la crise des corps ! L’atmosphère est beaucoup trop petite pour que des abrutis crament n’importe quoi n’importe où et charrient de l’uranium à main nue. Si ça se trouve, l’air est définitevement vicié.

— Je pense pas.

— Ah ben si tu penses pas, je vais dire à nos ingénieurs de tout arrêter, si madame Sophie pense que ça va aller, on va rester sur cette mini-planète pour toujours.”

Sophie détestait la rhétorique d’Alice qui au fond n’avait jamais changé.

Les deux soeurs restèrent en silence un moment, dans la pièce sobrement décorée, mais chaude. Sophie se rappelait qu’effectivement, hormis la fusée de Martin, dont rien n’était retombé, toutes montaient un peu, et prévisiblement ne dépassaient pas le kilomètre d’altitude. Leur chute, par contre, était plus difficile à prédire. Lors d’un essai particulièrement désastreux, le restant de carburant fit sauter un gratte-ciel, qui en emporta deux dans sa chute. Cela accéléra d’autant plus l’exode hors de la Cité.

 

“Ca fait dix ans aujourd’hui.

– Qu’il est parti ?

– Oui.

– En kilojours, ça fait que 3.65, on dirait moins.”

Alice soupira.

“Pour être honnête tout prend tellement de temps, on a tellement peu d’élan et les gens coopèrent si peu, je sais pas si on sortira d’ici un jour.”

Elle tritura sa montre dont les aiguilles brillant à peine volaient au-dessus de chiffres sans rapport avec leurs jours artificiels.

“J’hésite à la vendre.

— Ca peut pas valoir grand-chose.

— Tout ce qui vient d’hors de la poche vaut pas mal, chez certains collectionneurs.

— Techniquement, tout vient d’hors de la poche.” pinailla Sophie.

Alice lui cogna l’épaule. Cela ressuscita de longs débats sur la nature du Taj Mahal ou des pyramides (Alice pensait qu’elles avaient été coulées en béton). Toute leur enfance elles fantasmaient sur ce monde ancien au travers de livres illustrés hérités de leur grand-mère, qu’elles ne connurent jamais. Malmenés par des années de bave, de coloriage puis de débat, ils restaient à peine reliés mais toujours pointés vers cette terre de mystère où le passé sédimenté rendait les noms insensés, où les langues par distance étaient mutuellement étanches, où les gens n’avaient pas été placés pour recueillir des nombres, où ils étaient sortis de la poussière à force de millénaires, personne ne balisant leur chemin de réserves magiques.

Ces livres avaient disparu. Sophie avait cherché en vain ces reflets d’un monde inaccessible dans leur ancienne demeure. Et maintenant peut-être ne le verraient-elles jamais. Elles pensaient enfants qu’une fois les capsules terminées, elles auraient la trentaine, la sortie serait automatique et leur vraie vie pourrait commencer.

Peut-être même leurs enfants ne sortiraient jamais — si tant est que Sophie en ait jamais. Combien de générations devraient s’allier pour sortir de cette poussière ?

Sophie sembla se réveiller. Elle fourgua quelque chose hors de son sac.

“A la base j’étais venue pour ça.”


 

Codex Soleil
<☉>

 

«Où est-ce que tu as eu ça ?

— Quelqu’un m’a trouvé avec des instructions. Il disait les tenir de maman.»

Alice retourna le codex, le renifla, et commença à le feuilleter. Sophie brisa le silence :

«Ca parle du fonctionnement du soleil et de sa mise en place à la première mission.

— Je vois ça. C’est un faux. Un faux élaboré, fait par quelqu’un d’informé, mais un faux.»

Elle retourna le livre vers sa soeur incrédule.

«C’est écrit ici, reprit Alice, que notre soleil est un tokamak.

— Oui, je pensais justement qu’on pouvait utiliser son magnétisme pour…

— C’est impossible. Le soleil ne peut pas être un tokamak. Au-delà de problèmes d’orbite, l’atmosphère est beaucoup trop fine pour filtrer efficacement ses radiations, on mourrait en permanence d’intoxication, rayons gamma.

— Peut-être que c’est le cas, mais que c’est masqué par le fait qu’on meurt de l’irradiation par l’uranium avant ?

— Ca ne colle pas avec les taux de mortalité que la cité à enregistré avant que les Montaindre foutent tout en l’air.»

Elle hocha la tête puis regarda sa soeur avec malice.

«Tu ne t’étais jamais interrogée avant sur la nature de ce petit soleil ?»

Sophie se rappela pourquoi elle était partie. Bien sûr qu’elle s’était interrogé sur la nature du soleil et elle avait fini par trouver ce codex perdu qui expliquait tout juste pour qu’Alice le dédaigne.

«Comment tu sais que c’est un faux ?

— C’est juste impossible.

— Tu disais que des corps qui se décomposaient pas c’était impossible, et tu disais aussi que la terre qui se déplace et se mélange toute seule c’était impossible, et je t’ai montré à chaque fois que tu avais tort.

— Quand je dis que c’est impossible…» Alice s’interrompit et chercha ses mots en massant ses tempes. «Rien de tout ça ne fait sens. Même si on peut le voir avec nos yeux ça n’a pas de sens. Tu te rappelles le dilemme que papa avait évoqué ? Que la poche était censée être fermée, mais qu’ils devaient bien récupérer les résultats des expériences d’une manière ou d’une autre ?

— Oui ?

— C’est aussi un dilemme impossible à résoudre, comme les marées du sol, l’orbite du soleil, les cadavres momies… A moins qu’on admette que tout ça n’est pas réél : nous sommes dans une simulation virtuelle et tout ça, ce sont des défauts de la simulation.»

 

Sophie connaissait les théories farfelues des McLeod qui parfois sortaient de la Forteresse, mais elle ne pouvait se résoudre à imaginer qu’Alice était parfaitement sincère.

«Mais pourquoi ils auraient simulé des humains ? Pourquoi on serait là ?

Alice haussa les épaules. «Peut-être que l’expérience n’était pas seulement technique mais aussi humaine, qu’il fallait voir ce qui nous arrivait, comment notre société tournerait. Je ne sais pas. Mais plus tu regardes, et plus tu te rends compte que rien ne fait sens et qu’il faut nous réveiller.

— C’est pour ça que vous ne faîtes pas de vaisseaux ? Vous allez juste tous vous suicider ?» Elle pensa aux enfants. Alice agita la main en fronçant.

«Bien sûr que non, on va faire un vaisseau et on va tenter de sortir. Ca devrait mettre fin à la simulation, et puis, qui sait, si le monde est réél, on sortira. On met tous les atoux de notre côté.

— Qu’est-ce que ça change que ce soit une simulation alors ?

— Entre être coincé dans un bocal ou être coincé dans la simulation d’un bocal ? Pas grand-chose. Mais ça explique beaucoup.»

Sophie avait l’impression de perdre la raison, ça ne s’arrangea pas quand Alice sortit d’un tiroir un autre livre théoriquement disparu:

 

Codex Singularité

 

Légérement rassurée sur la santé mentale de sa soeur, Sophie sortit de la forteresse, ôta le cadenas dérisoire qui rattachait son vélo à la façade gigantesque et repartit pour la cité. Une heure après, elle s’arrêta et s’assit entre les immeubles, maintenant investis par la nuit.

Ca faisait dix ans, une unité peu importante aujourd’hui. L’année avait été délaissée par beaucoup pour le kilojour, mais Sophie se souvenait de ce que sa mère lui disait : garder le cycle de la Terre c’était se souvenir de notre origine, et d’où on devrait finalement retourner. Les portraits étaient toujours là, étonnamment éclairés sous la réverbération des nuages. Ca faisait dix ans mais Sophie se souvenait que les portraits ne lui ressemblaient pas. Une image capte rarement les subtilités, les mouvements, les angles qui font un visage.

En dehors de tout sentimentalisme, le fait qu’elle se souvienne du visage de son père tenait peut-être aussi au fait que Martin Riverside, 52 ans (environ), venait de sortir d’une bouche d’égoût et se tenait dans la rue devant elle. Il tituba dans les rues vidées, son portrait, jeune, si jeune, s’échelonnant sur les gratte-ciels, sur quelques flyers encore balayés par le vent. Il passa trois rues jusqu’à parvenir à la hauteur de Sophie, qui mangeait à côté de son vélo.

“Alors ?

– Pas de vaisseau. Elle dit qu’on est dans une simulation virtuelle. Elle a le Codex Singularité, papa. Je croyais que c’est toi qui l’avait.

– Je le lui ai donné avant de partir. Enfin, après être parti.

– Elle sait que tu es vivant ?

– Bien sûr qu’elle sait. Pas depuis aussi longtemps que toi, mais elle sait maintenant.”

Sophie se sentait bête. Bête, de s’être encore crue privilégiée. “J’étais inutilement secrète. Alors pourquoi elle raconte à tout le monde qu’on est dans un ordinateur ?”

Martin soupira.

“Pour la même raison que les gens doivent croire que j’étais dans la fusée : ça les prépare à ce qui va venir. Ca leur permet de se focaliser.

– Sortir d’un ordinateur ?”

Martin ne répondit pas et se dirigeait déjà vers la cavité dont il était sorti. Sophie suivit après avoir brassé l’air énervée, à l’attention du vide alentours. Sophie se sentait abasourdie, déçue encore une fois. Ils descendirent le long ascenseur, pour atteindre la base d’où Martin communiquait, lentement, avec l’univers extérieur. Les résultats des expériences prenaient un temps fou à transmettre. Martin avait envoyé, avec la fusée au bord de laquelle on le croyait, un satellite proche du soleil, qui servait justement de relais, malgré les interférences.

Martin ouvrit une caisse

Codex Exode

 

C’était le troisième codex supposément disparu ou détruit de la journée Sophie ne cilla donc pas.

Si on enlevait les quelques kilomètres de croûte terrestre, on voyait vite combien la planète était petite. La courbure se voyait presque à l’oeil nu, et surtout, le trou noir en dessous des platerformes était bien visible avec sa couronne de lumière. Entre la roche et l’abîme, de puissants cercles métalliques suspendaient la base entre deux et empêchaient le sol de sombrer. Prenant le décor à témoin, Martin gribouilla pour expliquer :

“Tu vois le trou noir, il y a la “matière” au milieu, comme un noyau.

En gros  ta soeur veut tordre le trou noir de sorte que l’horizon des évènements soit sur le noyau :

Ca va créer une singularité inédite et faire s’écraser la sphère limite qui contient la poche. Si une fusée s’échappe assez vite depuis assez longtemps, je crois qu’elle peut réussir à s’échapper.”

Martin avait l’air de placer par la parole des guillemets à absolument tous ses mots, honteux de simplifier autant.

“Mais ça va détruire la planète ! Tu l’as dit, tout le monde ne peut pas monter à bord du vaisseau. Tous ceux qui vivent ici, des vies normales, tu vas les sacrifier pour peut-être en faire sortir… Combien, d’ailleurs ? Combien un vaisseau pourrait porter ?”

 

Son père contempla l’abysse sous les arcades de titanes. Et l’immensité du trou noir. Les anneaux de lumières gravitaient, chauffés par l’accélération extrême.

 

“Si on utilise tout l’uranium qui nous reste et s’ils sont pas trop lourds ? Une bonne vingtaine.”

 

V.

“C’est fou quand même que votre soeur accepte de se sacrifier pour nous autres. Se jeter dans le soleil juste pour qu’on puisse se réveiller, c’est dingue.” dit le marchand en lui rendant sa monnaie.

– Ca court dans la famille, j’imagine.” dit Sophie en la comptant.

En vingt ans, tout le monde était persuadé à divers degrés qu’ils étaient dans une simulation virtuelle. Ca faisait sens, on se sentait profondément intelligent et au fond ça ne changeait rien à la vie de tous les jours. On se disait que au pire, si le soleil était bien un soleil, les vingt McLeod seraient simplement annihilés par leur tentative et la vie poursuivrait son cours.

Ceux qui avaient des théories alternatives ou craignaient ce qu’il se produirait étaient moqués et ostracisés. Ce n’est pas comme s’ils avaient les moyens de les arrêter.

Sophie repartit sur la route avec ses réserves. C’était un petit monde, et encore plus petit si on tenait à esquiver l’influence d’Alice. Elle vit une moissonneuse passer dans les champs, et poursuivre son travail comme si elle ignorait l’irréalité de tout ce qui l’entourait.

 

Martin lisait les communiqués de la Terre que son ordinateur était parvenu à décrypter, et ceux-ci étaient parvenus sans erreurs. Malgré tous les obstacles du monde, il avait réussi à communiquer toutes les données des expériences et accuser réception des résultats. Une discipline, une rigueur au travail l’avait rempli au goutte à goutte les trente dernières années, chaque résultat transmis étant une petite victoire. Mais là, il ne se sentit pas vainqueur, il se sentait fini.

Le texte binaire qui arrivait dans l’imprimante tentait d’exprimer sa joie avec la maigre palette de caractères qui lui était permise. Il ne savait pas quoi répondre.

 

Alice encercla encore deux points sur la carte en papier-mémoire. Encore deux gisements d’uranium récupérés des Montaindre dissidents. Il en restait trois mais ils en auraient assez — même pour recharger en cours de parcours. Ils sortiraient, peut-être à des milliers de kilomètres de la terre et devraient en tout cas endurer le voyage. Elle se forçait à ne pas préparer de plans. Qui sait dans quel état l’empire terrestre était là dehors ? Les maigres communications avec la terre restaient — volontairement, songea-t-elle — vagues sur ce sujet.

“Mais ce n’est pas comme si on avait le choix”, pensa-t-elle. “Il n’y a qu’un seul monde.”

 

Sophie balança deux autres corps dans le puits. On les avait fait dans les réserves de combustible, une fois vides, menant directement au centre de la planète. Avant, on avait peur de le surcharger, mais maintenant que c’était le plan… Elle voyait l’immense fusée au loin et ne put s’empêcher de se sentir au moins excitée par l’idée, son sang remontant les veines de ses bras comme en vertige. Le lancement serait bientôt.

 

Martin vit un nombre indistincts de macchabées choir du puits adjacent. La chair morte fonça vers le trou noir, légèrement dévié par la masse environnante de la terre, faisant du coup un joli crochet d’orbite, rejoignant la couronne d’hydrogène incandescent qui tournoyait sur l’horizon des évènements, traçant en pochoir les contours du trou noir.

Il s’était habitué à l’éclairage de ce demi-soleil couronné mais se réjouissait de le quitter. Après une quantité incertaine de temps, l’ascenseur se fit entendre et Sophie vint aux nouvelles.

« C’est fini ?

— Exactement.

— Je suis surprise que tu te sois pas jeté dans le trou noir juste après en criant ‘mission accomplie’.

— Je ne suis pas pressé.» Il sourit. «Et puis il m’aurait fallu un public.

— On peut tous mourir maintenant, la mission est finie.

— D’une certaine façon.

— Et rappelle-moi ce qui m’empêche de te jeter dans le trou noir pour éviter que tu actives la distorsion ?

— Une activation manuelle aurait été trop risquée. La poussée du décollage sera tellement forte qu’elle la déclenchera automatiquement. Pas besoin de mon concours désormais.

— Et si ça la déclenche pas ?

— Tu pourras toujours me jeter dans le trou noir, j’imagine.

– Tu ne veux pas remonter prendre l’air ?, demanda Sophie après un moment.

— Bof. Les radiations me tueraient instantanément je pense. Je me fais vieux. Et cette planète aussi, regarde. »

De fins filaments semblaient coulisser de l’immense plafond, brillant par endroits. De l’eau, comprit Sophie. Les nappes phréatiques suintaient vers le trou noir. Le sol commençait à se désagréger aussi.

« Ce sera rapide. » dit Martin.

Sur cette promesse, Sophie laissa son père.

 

De retour à la surface et pour la première fois depuis des décennies, Sophie voyait la Cité revivre. Un énorme cortège, reflété de vitre en vitre, un long flot humain transbahutant toutes les valises du monde vers le Sud.

« Sophie ! »

William ?

Son neveu traça en diagonale pour esquiver un minimum le courant et la rejoindre dans un de ses remous.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? Qu’est-ce qu’ils ont tous ?

— Le lancement a été avancé ! Le créneau météo était parfait. Il y a plus de place dans la Forteresse, du coup ils vont au Sud pour éviter les radiations.

— Et tu ne pars pas avec eux ?

— Non… » Il regarda ses pieds. « Je sais pas. C’est tellement dangereux. »

Sophie avait fait le serment de ne pas révéler que la poche serait détruite par le lancement, et elle faillit rompre le serment, tout dire à William, mais qu’est-ce que ça changeait, famille ou pas ?

Sophie secoua la tête et partit vers le Nord.

 

La forteresse avait achevée de se fermer. Les vingt cosmonautes montaient petit à petit dans l’habitacle qui serait leur demeure, peut-être pour toujours. Alice s’arrêta, enleva son casque et marcha vers Sophie, qui trônait sur une ruine.

« Tu sais, nos calculs étaient assez larges. » lui cria-t-elle entre ses mains gantées. “Il y a une place pour toi.

– En dernière minute ? Je suis flattée, mais fallait demander avant, repartit Sophie. J’ai pas eu le temps de me préparer.

– Qu’est-ce que tu voudrais.

— Je veux dire, je me suis préparée à ne pas partir. Et puis, tu n’as pas voulu de moi. »

Alice renifla avec mépris.

« Tu as toujours été mesquine.

— Tu n’as pas voulu de moi. Aucun monde ne sera assez grand pour nous deux. »

Alice jeta le casque et la combinaison à ses pieds. Cette dernière était bien trop légère et voltigea donc avec frustration entre les deux.

« Tu sais combien de gens voudraient de ce casque.

— Grâce à toi, pas tant que ça. »

Sophie retourna vers la cité vide – et l’ascenseur  – et Alice emplit la dernière place de la fusée.

 

Dans l’ascenseur, Sophie pensait à tout ce qu’elle n’avait pas pu faire, songeant souvent trop à ce que les autres pensaient. Par exemple, elle ne s’était jamais allongée dans cet ascenseur. Pourtant, le trajet est long, c’est fatigant, personne ne peut te voir. Pourquoi toujours rester debout ?

Elle se rendit compte de la saleté du plafond mais aussi qu’on pouvait voir la lumière du jour disparaître à travers certains interstices pendant la descente.

Tiens. songea-t-elle.

 

“Aux premières loges” dit Sophie en cognant l’épaule de Martin.

Martin se mit à pleurer et Sophie maudit sa force herculéenne quoiqu’il devienne clair qu’elle n’était pas en cause.

“J’ai menti, Sophie. La fusée est déjà partie.”

Sophie pensait que la démence devait bien venir, tôt ou tard, mais continua à écouter – tout serait bientôt fini.

“La fusée qui portait le satellite ne portait pas que le satellite. A son bord, il y avait les vingt personnes. Ça fait trente ans qu’ils foncent vers la sphère limite sans jamais l’atteindre. Dès que la distorsion s’enclenche, ils la franchiront… J’espère.

– Ça n’a aucun sens, si la fusée était toujours là, on devrait la voir.

– Tu vois le réacteur de la fusée, de face, tous les jours.”

Sophie regarda le plafond, bouche ouverte, comme si elle pouvait voir le ciel à travers.

“C’est notre soleil, conclut Martin.

– Ca n’a aucun sens !” répéta Sophie. “Il y avait un soleil avant ton lancement !

– Oui ! C’était le réacteur de la fusée des fondateurs… Eux aussi s’approchent en permanence de la limite sans jamais la dépasser.

– Depuis cent ans ? Ils doivent être tous morts !

– Ils pensaient que la singularité serait tordue plus tôt, ou par accident, ils pensaient…”

Le vieil homme serra absurdement son visage.

“Ils pensaient qu’on ne suivrait pas les instructions.”

Il essuya ses pleurs.

“J’aurais pu activer la distorsion plus tôt, mais ça faisait partie des instructions. Un des buts de l’expérience c’était de tester ces fusées nucléaires, prouver qu’elles étaient sans danger pour la planète de départ et pour les voyageurs. Et maintenant que c’est prouvé…”

Les secousses du décollage commençaient à agiter la planète. De la poussière glissa hors des vieilles consoles et des vieux écrans.

“C’est bon.”

 

Sophie repensa au lancement, elle regarda sa montre, anxieuse. Il restait quelques minutes, c’était encore la phase préliminaire.

“Mais Alice ?…”

Martin hocha la tête.

“Aucune chance, aucune chance. Elle devait croire. Comme ceux qui se croient dans une simulation elle devait croire qu’elle faisait tout ce qu’elle pouvait.”

Sophie courut à l’ascenseur tandis que Martin se confondait en excuses inutiles. La cage trop lente monta alors que Sophie cognait tout ce qu’elle ne craignait pas d’abîmer dedans. Elle tremblait trop pour lire correctement l’heure sur sa montre dont les chiffres blancs tremblaient sur rouge. Elle courut dans la ville, et grimpa un immeuble pour avoir vue sur la Forteresse. La fusée était déjà en train de décoller, vainement, majestueuse. Les vagues d’explosions nucléaires la propulsaient sans bruit. Loin, loin au-dessus, le soleil de face. Sophie le contempla un moment, sans souci pour les quelques minutes de rétine qui lui restaient.

Alice avait raison. Ca ne faisait pas sens.

 

Loin, loin en dessous, la distorsion s’enclenchait. Le sol commença à verser dans l’abîme. La plaine d’abord s’engouffra. Puis des lanières de ténèbres fouettèrent jusqu’aux cieux, fauchant les immeubles, coupant le sol en morceaux. Alors qu’elle chutait, Sophie voyait les portraits, les poutres, les vitres, toute la ville basculer et rejoindre la route équatoriale, les plaines McLeod, les mines secrètes de charbon dans l’obscurité indistincte.

 

Alors que le vaisseau d’Alice s’enfonçait dans l’espace retourné comme une chaussette, très haut, deux fusées très patientes — une pleine, une vide — firent un bon de puce à travers une bulle.

Les deux soleils sortirent de la poche où de toute façon il n’y avait plus que des ténèbres fermées.

 

VI.

La fusée inactive tranchait sur un fond forestier.

Hector, nommé comme son grand-père, se rendait compte qu’il était un des derniers à avoir été choisi par Martin pour sortir, la plupart étant désormais morts ou vaguement incarnés dans leurs descendants. Il rassembla les enfants dispersés autour des huttes et les ramena vers le feu central, à côté de la fusée. Malgré leur volonté d’aventure, la terre était trop grande pour eux.

L’autre vaisseau, qui de par un mauvais timing était rempli de fondateurs morts à sa sortie de la poche, parcourait – avec certes un nouvel équipage – l’espace à la recherche d’anomalies visuelles. Parfois il en trouvait, des étoiles manquant, un espace noir qui ne cadrait pas avec la gravité autour. Il notait l’emplacement : une nouvelle poche avait été trouvée, un nouvel abri.

Après le succès de l’expérience, l’empire terrestre les avait ménagées apparemment en prévision de la collision de leur galaxie avec une autre. Et cela semblait avoir fait son office de bunker. Quant à les rouvrir… On transmettait les coordonnées sur terre, où on rajoutait un point à la routine d’observation, et on les regardait de temps en temps. On ne sait jamais. Plusieurs poches s’étaient déjà ouvertes, parfois même avec des survivants.

Cette fois-ci, nul n’était sûr de qui étaient vraiment de ceux qui restent, et qui attendent.

 

La veillée commençait.

Les petits-enfants d’Hector, à moitié concernés, jouaient avec quelques encyclopédies, leurs pages sur l’astronomie toujours salies par les gribouillages d’Alice et Sophie. Passant outre les rajouts des jumelles, les enfants comparaient les cieux changés. La collision des deux galaxies avait reforgé les constellations. Un nouveau zodiaque, un nouvel avenir pour l’humanité sans doute.

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Une réponse à “Ogma 54bis : Contribution”

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    […] Septembre 2015 : Tétynons Ogma 54bis : Le Soleil N’a Pas D’Ombre […]

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