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Lays Farra

21/09/2016

Thème : Des Nécromanciens cherchent le dernier locuteur d’une langue autrement morte. Pourquoi ?

Contrainte : Au moins une scène doit se produire dans l’Espace.

Avertissement : parle de suicide, d’automutilation et de sang.

Une silhouette noire massive et musclée s’adressa à une petite silhouette noire.

« Je crois qu’on arrive un peu tard. »

Le sommet d’un crâne blanchâtre traçait effectivement un cercle blanchâtre dans une baignoire rougie de sang.

Bien sûr, ce n’était jamais trop tard pour des nécromanciens. Pour eux, il n’y avait rien de tel que « l’irréparable » ou « l’irréversible ».


 

Les gouffres de pus froid qui traversaient ses poignets ne taisaient pas leurs gueules. Désormais il s’était habitué à ces nouveaux orifices, à la fonction nouvelle et étrange de suinter. Ses veines s’étaient refermées entre les plaies, mais elles restaient plantées jusqu’à l’os. Les bandages aidaient un peu : ils relâchaient un peu la tension et absorbaient la purulence. Le soir venu, il enlevait ces pansements, que le pus séché rendait rigide, de sorte qu’il pouvait les poser sur leur tranche au bord de son évier, tels des bracelets de puissance. Quand il les ôtait, ils collaient un peu aux blessures, et craquaient légèrement, tels des gaufrettes.

C’était sa faute, ma foi.

Dans le miroir, il croisait son visage exsangue, entre le dépit et la surprise, lui qui était persuadé d’enfin quitter le monde des vivants. C’était sans compter sur les forces des ténèbres qui habitent ce monde.

Une forme noire encapuchonnée apparaissait dans la saleté du reflet, entre les montants de la porte, remplissant la fonction d’une porte. Quand il eût refait ses pansements et se fut assis sur son lit il l’entendit dire « bonne nuit » sans que le son quitte le miroir. Son gardien éteint la lumière et joignit ensuite son poste dans le couloir.

L’impression lumineuse de la pièce brûlait sur ses yeux quelques instants, se déclinant en néons roses et verts qui tranchaient sur l’obscurité avant de se dissiper rapidement. Un simulacre du monde qu’il tentait de faire durer le plus longtemps possible avant que la pure ténèbre ne l’entoure. Puis, il ne voyait pas ses mains. Il ne pouvait les deviner que par la douleur lancinante qui les reliait à ses bras. Il ne voyait plus son visage. Il ne voyait plus rien. Il lui semblait être lui aussi un simulacre, un bête écho de ce qu’il était avant de tenter de mourir, ramené par quelque maléfice, mais qui lui aussi s’effacerait.

Il avait déjà commencé à oublier.

Il avait oublié son nom.

Il se demandait combien de temps avant qu’ils le remarquent, mais au final, personne n’avait besoin d’utiliser son propre nom, alors il le dissimula plus facilement que d’autres oublis.

Mais il oubliait.

Une nuit, il s’était même réveillé dans sa cellule sans savoir où il était, sans savoir qui il était, sans même savoir ce qu’il était. Son existence entière au bout de la langue, persuadé qu’il allait s’en rappeler, comme s’il n’était que le détour d’une conversation qui lui échappait. Puis la douleur, la douleur de ses veines fendues l’avait ramené.

C’est peut-être pour ça qu’elles ne guérissaient pas. Elles l’ancraient.

Mais chaque nuit il lui semblait revivre sa mort, quand ses pensées, une par une, toutes les flammes de sa conscience, s’étaient éteintes.

Jusqu’au silence.

Complet.

.

Puis quelqu’un souffla sur les braises.

Au milieu des incantations l’eau rougie avait détourbillonné reformant comme des veines. Deux bras colossaux passèrent sous ses aisselles et le hissèrent hors du bain. Son sang presque noir dégoulinait verticalement hors de l’eau jusque dans ses bras.


Le spectre éructait des mots dans le vide ombré de la station spatiale. Le korganophone qui avait échoué à s’ôter la vie voyait ce qu’il aurait pu devenir.

Faire parler les morts était toujours difficile, avait-il appris au contact des deux sorciers, mais là, dans le vide, il devait lire sur les lèvres du fantôme, à travers le scaphandre, et ce dans une langue qu’il n’avait pratiquement jamais parlé et appris il y a ce qu’il lui paraissait des siècles. Et tout lui prenait tant d’efforts, il lui semblait être en train de nager dans une mer de poudre de plomb.

Derrière lui, le colosse notait tous ses tâtonnements par radio, ce que le spectre disait, ce qu’il disait, la traduction en leur langue, dans l’espoir d’utiliser tout ça plus tard. Quand une langue n’était plus parlée que par des morts, elle acquérait une puissance incroyable dans les rites nécromants. Bien sûr la faille c’est qu’il parlait encore la langue, et peut-être même quelques autres, mais il ne durerait pas longtemps, et les autres étaient sans doute plus vieux encore. Bientôt cet investissement allait payer.

Mais alors qu’il peinait à se rappeler comment on disait « volcan », quelque chose leur sauta dessus. Le colosse le poussa hors du chemin et il s’effondra alors que le spectre se dissipait. C’était un des fauves à écailles et tête de serpent qui se nourrissait du peu de nourriture que la station produisait encore sous le soleil. Le grand mage ramassa notre demi-suicidé et courut jusqu’au vaisseau, mais alors qu’il allait en fermer le sas, le reptile coinça sa tête dans l’embrasure dans un grand bruit métallique. L’enrobé recule, mais son partenaire arrivait, lui aussi emmitouflé dans un scaphandre. Il leva la main, enrobée d’une flamme bleue et se mit à scander — les deux autres l’entendaient par radio.

Le demi-suicidé — nous vous dirions bien son nom mais il l’avait lui-même oublié — reconnut dans l’incantation le mot « moyenne » en Korgane et vit le monstre bondir et littéralement se liquéfier au court du bon pour atterrir sous forme de flaque.

« Un sortilège de moyenne, c’est tout simple. Un corps vivant est fait à 80% d’eau et une molécule c’est très conformiste, donc il suffit de les pousser un peu et hop, tu te retrouves avec 100% d’eau. »

Le korganophone commençait à réaliser que sa langue était effectivement puissante.

« Je crois qu’il est prêt. Allons vers la surface. »


C’est là qu’était la planète d’origine du Korgane avant d’être annihilée. Bien sûr, désormais, il s’agissait juste d’une sphère imaginaire sur fond d’étoiles. Son reflet cadavérique et celui du petit mage sur la vitre du vaisseau l’empêchaient de l’imaginer proprement. Le colosse procédait au début du rituel derrière eux.

« C’est un de vos sortilèges qui l’avait détruite, c’est juste ?

— Pas un des miens, corrigea le petit mage. Mais effectivement, de la nécromancie.

— En Korgane ?

— Non, bien sûr, quand il y avait tant de korganes, le korgane avait une puissance magique très faible. C’était une autre langue morte, peut-être du Blère ? Sûrement du Blère. C’est à peu près à ce moment-là qu’on a arrêté de l’utiliser.

— Ça avait l’air de marcher très bien, pourtant, dit le ressuscité devant le néant qui restait de la planète.

— Justement, cet unique sort a complètement drainé le Blère, il n’a plus la moindre efficacité. »

Mais par chance, la destruction de la planète avait pratiquement créé une nouvelle langue morte, songea le korganophone, alors que le rituel touchait à sa fin. Autour d’eux, à la surface, des centaines et des centaines de spectres se formaient, échos ridicules, à la surface de la planète comme si c’était une goutte et eux des insectes.

« Je peux pas le faire.

— Quoi ?

— Je peux pas faire ça.

— On est pas obligé de leur parler à tous, dès qu’on a un lexique assez solide, et quelques infos…

— Comment je sais à quoi vous allez utiliser ce pouvoir ? À détruire une autre planète ? Pour créer une autre langue morte ? Pour détruire encore une autre planète ? Moi je tiendrai pas longtemps, vous l’avez dit, mais pourquoi je me fatiguerait, hein ?

— Au-delà de nous c’est une des rares chances pour vous de pratiquer la langue, et de préserver la culture Korgane finalement ! Ce qu’on en enregistre c’est sûrement tout ce qu’il en restera. Qu’est-ce que vos parents penseraient, hein, si vous jetiez tout ça parce que vous êtes un peu fatigué ?

— Mon père ne m’a jamais parlé Korgane. Il m’a jamais parlé du tout en fait. »

Les deux mages se regardèrent. « Comment ça ?

— Il était venu sur ma planète natale pour bosser dans un magasin korgane, où venaient que des Korganes. Alors il a jamais fait l’effort d’apprendre la langue. Du coup c’était ma mère qui devait tout traduire.

— Et quand elle était pas là ?

— On restait en silence. En cas d’urgence on pointait du doigt, on dessinait… Et bientôt ma mère est morte, donc… Il est juste parti, je crois, sans rien dire. Enfin, c’est pas comme si j’aurais pu lui parler. »

La flaque du reptile reluisait sur le sol du vaissaeu.

« Le Korgane, j’ai appris des années plus tard. Hmm. Un peu tard. Avec un vieux manuel. »

Le colosse intervint : « Toujours est-il qu’on a pas forcément besoin de toi, si ça peut te déculpabiliser. Y’a beaucoup de Korganes qui parlent plusieurs langues, et parfois la nôtre, on pourra la tirer d’eux de toute façon.

— Alors pourquoi m’avoir ramené ?

— C’est qu’il y a certains mots assez puissants que les morts ne disent jamais. Peu importe la langue, on n’arrive pas à les leur faire dire.

— Comme quoi ?

— ‘Paix’, déjà. »

 

 


 

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