Les Trois Tours du Diable

Contre-feux en Helvétie, gestion du malheur et paniques sataniques.


Comme tout le village est construit en bois, que toutes les maisons se touchent, et que beaucoup ne sont pas assurées, le Conseil d’Etat les oblige là-haut à avoir une pompe. Ils disent : « Ça ne sert à rien ». Mais le règlement est là : il faut qu’ils s’exercent avec cette pompe, au moins deux fois par été.

C. F. Ramuz, Le village dans la montagne (1908)

L’an 2026 n’avait que quelques heures lorsque des dizaines de fêtards furent pris au piège des flammes qui enveloppèrent le bar Le Constellation à Crans-Montana. Sauf erreur, on compte 41 morts et 115 blessés, des suites des brûlures, de la fumée et des piétinements.

Les réactions au drame furent instructives, dans le monde en général bien sûr, mais particulièrement en Suisse, pays touché, et qui révèle les étranges idées que ce pays se fait sur lui-même et comment nos modes d’explication du malheur peuvent se conjuguer, sur quels tours du Diable nous nous reposons pour nous consoler des flammes.

I. Sadisme justicier

— Ces morts, ces deuils, ces maladies, que les maisons brûlent, que les bêtes crèvent, n’avez-vous pas tout mérité ?… Ah ! bien oui, par exemple, je vous conseille de vous plaindre ! (Il donna un second coup de poing sur la table.) Ne vous ai-je pas prévenus ? Des menteurs comme vous, des voleurs comme vous, des fornicateurs comme vous ! L’étonnant c’est que la punition ne soit pas plus terrible encore. Il faut que le bon Dieu soit patient : plus que moi ! Ça n’est pas des brebis que j’ai à paître, c’est des diables. Et quand un malheur vous arrive, vous n’avez pas l’air de savoir pourquoi !… 

C. F. Ramuz, Le règne de l’esprit malin (version de 1914, parue dans la NRF)

Des vidéos circulèrent vite : les flammes qui se propageaient sur la mousse insonorisante, dans une ambiance très sonore, et avant cela des serveuses apportant des bouteilles de champagne garnies d’engins pyrotechniques crachant des étincelles. Voilà l’origine de l’incendie, se dirent vite les fins limiers prospérant sur internet. On ne peut rien leur cacher. Une conclusion aisée, mais très vite assortie d’un réflexe plus intéressant : blâmer les victimes. Non seulement ils faisaient joujou avec le feu, mais en plus, au lieu de s’enfuir en courant et de se piétiner un peu plus vite dans la sortie de secours inadaptée, ils ont le mauvais réflexe de filmer le drame avec leurs smartphones. Pas pour dire que c’était mérité mais tout de même c’était un peu mérité. Diatribes obligatoires sur cette génération qui ne vit qu’à travers le filtre virtuel de nos petits rectangles de poche, mais diatribes souvent supprimées quand l’étendue du drame fut connue et qu’il sembla de mauvais goût d’insulter des grands brûlés qui n’auraient manifestement pas été sauvés par l’absence de smartphone.

Bien fait. C’était mérité, voilà une de nos grandes astuces, un mantra que l’on crache pour expier le malheur et l’injustice dans l’actualité qui défile devant nous. Le grand avantage c’est de remplacer toutes les émotions qu’on pourrait ressentir, empathie avec la douleur, inquiétude pour l’avenir, révolte contre l’injustice, de balayer tous ces épanchements poisseux et désagréables et les remplacer par une émotion dure et sèche, la jubilation sadique qu’il s’agissait en fait d’une punition karmique pour un mauvais comportement.

Ce sadisme enragé cultivé par nos médias prend souvent racine dans le racisme et l’engendre à son tour, et l’incendie de Crans, croyez-le ou non, n’a pas fait exception. Puisque les vidéos des premières flammes montraient les jeunes s’exclamant wesh et wallah, les pantins réactionnaires habituels ont expliqué que leur sort ne faisait qu’illustrer l’infériorité des « wesh-wallah » (leurs termes). Ces jeunes ont utilisé de l’argot d’origine arabe, aujourd’hui hégémonique, voilà qu’on les considère comme une forme de vie qui ne mérite pas de survivre — d’ailleurs, quand il s’agit de jeunes plutôt cossus, comme c’est en fait le cas ici, c’est parfois pour s’encanailler et avec une ironie mauvaise qu’ils épousent l’argot du jour. En effet, la liste des victimes était tout autre : des Français et Italiens plutôt aisés, des jeunes de Pully, notamment certains scolarisés à Champittet. Si vous me lisez depuis la France, ces signifiants sociaux n’ont probablement aucune portée pour vous, mais disons qu’il y a quelque chose de discordant à voir du racisme mobilisé contre de jeunes Suisses cossus, qui ne sont, de loin pas, ses cibles habituelles. Mais c’est la conséquence inévitable de l’explication du malheur par la jubilation sadique et de la généralisation de la brutalité qu’il a installée, même si c’est loin de la seule variante.

Prenez les violences policières.

Nicole Good abattue au volant de sa voiture par la milice de Trump ? C’était mérité, elle allait foncer sur les agents. C’était faux et elle ne faisait que reculer ? Eh bien qu’à cela ne tienne, elle était lesbienne et écrivait de la méchante poésie, méritant donc la mort. Alex Pretti est abattu par les mêmes, de plusieurs coups de feu dans la rue pour rien. Il s’agit d’un infirmier soignant des vétérans, randonneur déterminé, chef scout bienveillant. CV impeccable, qu’à cela ne tienne, on justifiera sa mort de même manière. On l’a tué, il devait donc bien être inférieur si on l’a jeté dans la fosse.

Dans le cas de violences policières, le sadisme se reporte contre la victime. Évidemment, dans d’autres situations on a un coupable tout trouvé, ou le racisme peut aider à faire son portrait-robot.

Autre incendie mortel en Suisse, à Kerzers/Chiètres le 10 mars 2026, un « marginal » s’est imbibé d’essence dans un bus avant de se foutre le feu à l’arrivée, précipitant tout le véhicule dans les flammes, et tuant cinq personnes en plus de lui-même. Les vautours nazis habituels, aussi stupides et prévisibles que malfaisants ont déballé leurs mensonges, comme à l’accoutumée : affirmant d’une part que c’était un bus électrique (et donc la faute aux écologistes) alors que ce n’était pas le cas — et d’autre part qu’il s’agissait évidemment d’un terroriste islamo-étranger. Manque de chance, il s’agissait en fait d’un de leurs camarades, un « marginal » suisse d’origine bien suisse qui mettait sa misère sur le compte des étrangers et a réussi à tuer le chauffeur d’origine portugaise et un passager d’origine albanaise. La Droite fait coup double, on tue des « étrangers » et en plus on leur fait porter le chapeau, du moins dans les heures où le mensonge peut circuler. Coup triple, en fait, car c’est aussi l’histoire d’un miséreux qui vivait dans un camping-car et qui, au moment de son attentat-suicide, allait être expulsé du terrain sur lequel il survivait, et la dictature des possédants n’a pas lésiné pour appauvrir les pauvres et les foutre à la rue, pour les matraquer les pousser à bout ensuite. Un système idéologique parfaitement bien rôdé, qui se satisfait de toute flambée de violence, pour en justifier davantage ensuite. Dans cet attentat retentissent de terribles échos. Celui du sadisme suicidaire de leurs troupes, qui se fichent de mourir tant qu’ils peuvent entraîner quelques étrangers dans la tombe. À plus large échelle, cela chevauche parfaitement les pulsions génocidaires de l’Empire américain déclinant, qui espère contrer le déclin par la rage. Et enfin, ce qui concerne le monde entier, notre dépendance toujours plus suicidaire de notre système économique aux énergies fossiles, incapables d’assurer le moindre de nos besoin sans le pétrole qui irrigue ses veines. S’imbiber d’essence et se foutre le feu. Résumé du macrocosme, en ces jours où en plus on attend le choc économique résultant de tout le pétrole qui n’a plus pu franchir le détroit d’Ormuz. Et à Kerzers, on n’a même pas pu mettre la faute sur les étrangers, finalement. Mais ne pleurez pas, notre bon président est allé à Kerzers, s’y incliner pour déposer des fleurs, les genoux déjà si fatigués d’avoir dû en déposer à Crans, et plus encore de s’être tant prosterné devant Donald Trump, le suppliant, lui offrant notre or et notre servilité pour qu’il épargne notre pauvre pays de ses taxes douanières. Les discours officiels et leurs tournures mitoyennes sont une faible pommade, que ce soit pour soulager un tel deuil ou amadouer les empereurs pédophiles.

Évidemment, dans une catastrophe telle que celle de Crans, et que, de prime abord, on ne trouve pas de péché mortel chez la victime, on peut faire comme des millénaires de journaux et de tribunaux, trouver un coupable et éventuellement le punir. À Kerzers, le perpétrateur est mort dans l’acte, on ne peut pas le punir davantage, ce pourquoi on se tourne vite vers les punitions collectives, notamment racistes, il était [x] donc on va faire payer tous les [x]. À Crans par contre, on peut jongler avec les candidats dans un grand carrousel médiatique qui cherche à adjuger la responsabilité : les Moretti, propriétaires du bar qui n’était pas aux normes, le président de la Commune, qui aurait fermé les yeux, les pompiers qui n’ont pas fait leur travail, la procureure qui gère l’enquête. On sait faire durer le feuilleton.

De ce côté, un dessin de Charlie Hebdo a contribué à un scandale à part entière. Certes, vous me direz que Charlie Hebdo nous a habitués à pire. Typiquement, le dessin sur les victimes de Boko Haram qui clament « Touchez pas à nos allocs », trouvant apparemment hilarant de reposer sur le cliché de femmes noires qui profitent des aides sociales. Dans une séquence désormais célèbre, Arrêt sur images a donné à Luz l’occasion d’expliquer le dessin, et quoiqu’ils tiennent régulièrement une rubrique dans le journal qui sert littéralement à expliquer que leurs dessins sont géniaux et que si vous ne les aimez pas vous êtes un con, il fut ici incapable d’articuler ce que le dessin voulait dire, s’embrouillant en s’interrogeant sur le sens du dessin, échouant apparemment à verbaliser une signification qui ne se réduise pas au racisme, et le reconnaissant finalement un peu confus.

Pensons aussi à leurs dessins sur Aylan, enfant de 3 ans échoué mort sur une plage après une tentative de traversée de la Méditerranée. Certes, vouloir choquer peut se faire sans hostilité envers les victimes représentées. Ainsi le dessin qui contraste cet enfant mort en chemin en quête d’une vie meilleure, vers notre prospérité, qui est ici caricaturée par un panneau publicitaire pour des menus enfants offerts par McDonald’s. La médiocrité de notre société consumériste juxtaposée à ceux qui perdraient tout, et en l’occurrence ont tout perdu, pour seulement la rejoindre. Pourquoi pas. On remue un couteau dans la plaie mais sans se moquer de la plaie. Par contre, qu’en est-il pour le dessin qui disait que s’il avait survécu il serait devenu tripoteur de fesses en Allemagne, ce dessin-là contient autre chose : l’affirmation que les arabo-musulmans sont tous des agresseurs sexuels invétérés, semblant dire que même la mort de cette enfant a prévenu un mal. On pourrait affirmer qu’il s’agit d’un racisme tellement choquant et caricatural qu’il avait pour but de faire rire en illustrant la disproportion irrationnelle au cœur du racisme, mais il sera, de fait, souvent lu au premier degré.

Maintenant, le dessin qui a fait scandale en Suisse était, de prime abord, beaucoup moins explosif.

Ni racisme, ni véritable méchanceté en fait. On ne dit pas que les victimes sont responsables de leur sort, on n’en fait pas des idiots ou des irresponsables, on transpose juste le drame dans une mise en scène absurde et cocasse. On peut prendre mal la caricature qui leur donne des traits ahuris, mais c’est une fainéantise très courante dans le dessin de presse et l’humour d’actualité en général de simplement combiner deux évènements d’actualités pour obtenir un mélange incongru. La fameuse une de Hara-Kiri, sur la mort de De Gaulle, « Bal tragique à Colombey — 1 mort » faisait également allusion à un autre « Bal des Ardents », un incendie meurtrier très marquant lors d’un bal au 5-7 le premier novembre 1970, quand 146 jeunes gens ont péri dans les flammes. On pourrait dire qu’ici on tente un court-circuit médiatique différent, en mettant en vis-à-vis la perte d’un homme d’état, qui va être traitée comme un événement majeur, et la mort de plus d’une centaine de quidams, qui là est reléguée au rang des faits divers, qu’on vise des hauteurs un peu plus dignifiantes et moins gratuites, mais on n’est pas en territoire si différents.

Certes, ici on a été piocher assez loin dans notre passé, et plutôt que dans l’actualité cela dérive du titre d’un classique comique du cinéma français (le public international n’a pas saisi la finesse de la référence et donc trouvé le dessin plus gratuit encore qu’il n’était) : Les Bronzés font du ski devient Les Brûlés font du ski, et on montre des skieurs couverts de bandages et de brûlures dévalant les pentes enneigées. Le syllogisme est très clair, sans être particulièrement drôle. On fait du ski à Crans. Il y a des grands brûlés à Crans. Les Brûlés font du ski. Le dessin est gratuit, mais justement il est tellement gratuit qu’on se demande si on y trouve vraiment de la méchanceté.

Un facteur aussi c’est une sorte de guerre des images : on a eu de nombreuses images du drame, des vidéos en haute définition de l’avant et de l’après, des photographies de brûlés dans leur lit de douleur, dans le coma etc., et face à toutes ces images, comment le petit crobard sarcastique peut-il rivaliser avec son ton merdeux ? Et ce n’est pas une blague aussi gratuite que « Les Brûlés font du ski » qui pourra déloger ces sentiments.

Et précisément, c’est sa gratuité, je pense, qui a soulevé la tempête. Dans le cas d’un dessin raciste, (ou, si vous disposez d’une charité élastique à l’infini, qui met en perspective le discours raciste) on peut le comprendre, même sans l’approuver : on sait que le racisme existe, on sait ce qui est mis en scène, on sait dans quelle histoire on s’inscrit. Mais là ? Quelle mouche les a piqués ? Ma première réaction, je l’avoue, était donc typique du choc qui a remué l’Helvétie. Qu’est-ce que les grands brûlés ont bien pu leur faire pour qu’ils les visent ainsi ? Ma seconde réaction était de souligner que les Suisses devraient peut-être s’interroger sur la quantité de sadisme raciste qu’ils ont laissé passer du côté de Charlie et qu’ils ne se réveillent que parce que, pour une fois, ils sont ciblés. Cela devrait inviter à une petite réflexion sur la latitude du dessin de presse et à quoi elle sert.

À leur habitude, Charlie ont tenté la reprise de volée, désormais bien rodée. Le dessin choquant provoque une polémique, on fait un autre dessin, qui se veut choquant, sur la polémique en affirmant que le monde entier en dehors de leur rédaction est rempli de cons susceptibles. Ici on voit deux arbalétriers décimer la rédaction de Charlie Hebdo, souvenir des attaques de Daesh en janvier 2015, sous le titre : peut-on blasphémer avec les Suisses ?

Leur premier crobard est donc élevé ici au rang d’un blasphème contre, on imagine, la sacralité des victimes de Crans.

Si la mission de Charlie est de repousser les limites du mauvais goût pour montrer que tout le monde en prend pour son grade, pour désacraliser dignitaires religieux et politiques, exposer les privilèges de l’Esprit face au pouvoir sous toutes ses formes, qu’est-ce qu’on est en train de faire ici ? Lutter contre la terrible domination morale des grands brûlés ? Pourquoi vouloir s’en prendre à la révérence dont bénéficient ces victimes ?

Il y a un montage connu avec une « citation de Voltaire » (de façon symptomatique elle ne vient pas de Voltaire mais d’un néo-nazi) qui affirme que pour découvrir qui règne sur vous, vous n’avez qu’à regarder qui vous n’avez pas le droit de critiquer. Souvent brandi pour impliquer qu’on devrait venir à une conclusion antisémite, que le tabou de l’antisémitisme prouve la réalité d’un pouvoir juif occulte régnant sur le monde. Une réponse humoristique c’est qu’alors nous vivons en fait sous la domination des… enfants atteints de leucémie. Le respect exigé par les figures de pouvoir n’est pas le même que celui qu’on confère aux victimes de persécutions, de catastrophes et de maladie, et qu’on cherche à préserver de maux supplémentaires par empathie. Évidemment, tous les acteurs politiques, avec ou sans pouvoir, ont avantage à se présenter comme des victimes méritant réparation pour justifier de futurs abus de pouvoir mais, généralement, une fois sorti de l’enfance, on réalise que ce problème fondamental n’abolit pas la distinction entre les deux types de tabous. Tous les respects n’ont pas les mêmes conséquences, et donc les attaquer n’a pas la même portée.

On pourrait dire que toute révérence est bonne à interroger, que soit on peut rire de tout, soit on ne rit de rien, et qu’il y a toujours de bonnes et de mauvaises raisons de se formaliser. Et donc que dans le doute Charlie a fait le choix de choquer sans raison, quitte à être absurde ou incompréhensible.

Je dois avouer ici que le dessin est déjà plus drôle que le premier, ce qui devient très rare pour Charlie, tout en jouant un atout incontournable et dont ils n’ont pas honte d’abuser : on s’est fait zigouiller par l’État islamique parce que nos publications ne leur plaisaient pas, donc si nos publications ne vous plaisent pas vous êtes un jihadiste terroriste islamiste daeshien qui veut nous tuer, et vous devriez donc être traité comme tel.

Bien sûr, le dessin peut être lu de plusieurs manières, on peut même y voir une certaine autodérision qui met en regard la réaction finalement timorée des Suisses avec la fusillade de Daesh. Mais c’est la force du dessin de presse de pouvoir dire plusieurs choses en même temps et de nier les avoir dites quand on vous les reproche, d’où sa fonction.

On pourrait botter en touche, affirmer que si Luz peinait complètement à justifier le dessin se moquant des victimes de Boko Haram, c’est parce qu’il s’agit d’une oeuvre d’art et qu’elle n’a pas à être réduite à un message, voire qu’elle ne contient pas de message, ce serait une simple combinaison de texte et d’image qui a pour but d’être stimulante et de nous tordre les neurones pour qu’on crache un rire, mais elle n’aurait pas de contenu politique, par exemple, il serait vicieux d’y voir un message auquel répondre. Mais c’est l’inverse, c’est la fonction fondamentale du dessin de presse d’être surdéterminé, de dire quelque chose qu’on ne pourrait pas écrire de manière univoque car on devrait ensuite l’assumer. 

Forcément, en régime autoritaire, on peut affirmer que c’est une manière d’écorner un peu le prestige du pouvoir, de permettre à un discours critique et même insultant envers les puissants d’avoir la marge de manœuvre pour exister sans qu’on puisse vous traîner au tribunal. Et les dessinateurs de presse n’y manquent jamais, invoquant toujours les portraits de Louis-Philippe en forme de poire pour se présenter comme d’éternels combattant de la liberté, et se décerner entre eux des médailles d’or en forme de colombe transportant un crayon et un rameau d’olivier. On croirait presque aux vertus automatiques du dessin de presse, qui serait toujours porté par un soutien sincère à la liberté de l’Homme, partout sur terre. Mais si vous avez la moindre notion de l’histoire du dessin de presse, vous savez que ce n’est pas vrai. Ce n’est, de loin pas, l’apanage des démocrates de se moquer de caricatures ridicules et de battre le tambour pour mobiliser de la violence à leur encontre. Pensez à la longue histoire de la caricature antisémite qui a prospéré dans la presse, aux caricatures de Léon Blum par L’Insurgé ou Je suis partout, à Georges Oltramare, leader de l’Union Nationale fasciste à Genève, qui s’est d’abord lancé avec Le Pilori, journal très antisémite qui se voulait humoristique, et bien sûr Der Stürmer, le journal nazi dirigé par Julius Streicher, qui a toujours utilisé une abondance de caricatures dans sa croisade antisémite.

Quand sur le plateau d’Arrêt sur images on lui présente le dessin, Luz laisse échapper un ricanement, Schneidermann lui demande si ça le fait marrer et il répond « Non, c’est la gueule des personnages, c’est un peu absurde… ». On invoquera aussi « l’absurdité » pour justifier le dessin sur Crans, mais Luz laissait échapper ici une des fonctions premières du dessin de presse : ridiculiser les cibles du jour en leur donnant une expression ridicule, des traits hideux, dents saillantes, gueules animales, en faire un objet de dégoût pour informer le lecteur que voilà les ennemis du jour, et une fois passé le réflexe du rire, peut-être restera-t-il un peu convaincu.

Quant au fond du message que transmettait le dessin, c’est là l’ambivalence du dessin de presse, et son avantage premier. On prétendra qu’il s’agit seulement de créer une tension humoristique discordante, et pas de persuader les gens, mais dans l’ensemble ça paraît faux. Si vous lisez Charlie ou le Canard enchaîné, une bonne part de leurs gribouilles a pour but de dégrader l’image de Mélenchon, au point qu’ils oublient parfois d’y adjoindre des blagues. Quand la une de Charlie annonce « Le fils du Shah, aussi con qu’un mollah », ça deviendrait absurde de prétendre qu’on ne communique pas ici un jugement très direct de la personne de Reza Pahlavi, et les génocidaires centristes qui participent d’habitude au culte de Charlie n’ont pas manqué de le relever, suivant la formule consacrée « Après les attentats je vous ai toujours soutenu, mais là, puisque vous vous attaquez à MES convictions vous avez été trop loin… »

Leur choix de cibles est souvent transparent. Quand une bande de néo-nazis a agressé des militants de gauche et qu’un d’entre eux est mort des blessures écopées quand ils ont osé se défendre, ils ont rejoint la meute médiatique qui mettait les deux sur un pied d’égalité. Sans la moindre surprise pour les gens qui ne sont pas complètement stupides on a ensuite appris que le néo-nazi était nazi (s’il y avait un doute au départ c’était sur laquelle des diverses obédiences fascistes qu’il avait traversées le représentait de la façon la plus défiinitive). Personnellement j’étais plus prudent, surtout que les néo-nazis ne sont pas les derniers pour les rituels d’initiation qui tournent mal ou les règlements de compte sordides, qui nous disait qu’il n’avait pas été tué par ses compères nazis ? Typiquement, le 13 mars en France, quatre suspects ont été mis en examen, dont deux néo-nazis qui passent apparemment leur temps à lyncher des gens, car ils prévoyaient apparemment d’enlever et d’assassiner un autre « militant nationaliste »

Et de façon assez significative, on a préféré se moquer des antifas, représenter Mélenchon qui n’a littéralement rien fait, les mains sanglantes. Ironie, c’est le néo-nazi lui-même qu’on verrait les mains ensanglantées sur une vidéo où il est bien debout et que ses camarades le découragent d’aller à l’hôpital, ce qui lui a peut-être finalement coûté la vie. Le choix de leurs cibles est éloquent.

Sans parler du fait que Charlie Hebdo ne contient pas que des dessins insultants mais aussi des éditoriaux, des articles, des interviews, bref, du discours reproduit textuellement et qui ne peut pas invoquer les ambiguïtés de la gribouille comique. Mais là idem, si vous osez répondre à la propagande qu’ils y diffusent, on vous dénoncera vite comme un censeur. Ironiquement, puisque leur combat actuel est d’écorner le respect dû aux victimes de tragédies, ce sont les attentats de 2015 qui avaient conféré à la parole de Charlie l’autorité qu’ils ont longtemps revendiquée. Tout est permis, no limits, tous les blasphèmes sont encouragés, aucune victime ne mérite le respect, à moins que vous ne critiquiez Charlie, là vous n’êtes plus un noble liberteur d’expression qui s’oppose à l’obscurantisme, vous êtes un censeur terroriste à éliminer. Pas étonnant que ça soit devenu le véhicule du centrisme autoritaire et génocidaire, et que presque plus rien ne soit communiqué par le dessin lui-même, qui devient un pur prétexte, la broderie décorative autour d’un blanc-seing, souvent réduit à deux personnages dans la bouche desquels le dessinateur met les propos qu’il veut faire passer.

Nous avons un peu avancé, même si on ne le réalise pas tout à fait. Nous avons vu comment la jubilation sadique peut servir à expier le malheur, comment on a crié « bien fait ! » quand les vidéos de Crans sont sorties, ou bien qu’on a essayé de mettre en branle des calomnies racistes au sujet des victimes, comme on l’a fait pour l’auteur de l’incendie de Kerzers. Mais pas tant de sadisme ou de racisme dans le dessin qui fait polémique et si le second rapproche les Suisses et l’État islamique, ils le font pour tous leurs critiques. Pourquoi alors des réactions si vives ?

II. Autofolklore

Voilà que sous le ciel redevenu bleu se voyait, en effet, un village refait et repeint ; c’était comme si la secousse, au lieu de consommer sa ruine, eût redressé ce qui penchait, comblé les trous, bouché les fissures ; ils retrouvaient le village d’avant, plus joli seulement qu’avant, un village tout endimanché, un village en habits de fête.

C. F. Ramuz, Le règne de l’esprit malin (dans la réécriture de 1946)

Je crois que le rédacteur de Charlie Hebdo nous en livre accidentellement la clé :

Gérard Biard estime que ce dessin vise « l’absurdité » de la tragédie de Crans-Montana. Il explique aussi que le journal a reçu « des dizaines et des dizaines de messages de citoyens suisses indignés ». Il ne semble pas s’en émouvoir pour autant. « C’est très amusant, parce que ce sont des messages très respectueux, très polis, alors que généralement, on se fait traiter de sale fils de p***’ et on nous dit d’aller manger nos morts. Là, c’est un autre ton. »

Les Suisses sont si polis ! Ils ramassent leurs déchets, et sont bien ordonnés, etc.

Le premier tour du Diable c’était d’affirmer, finalement, que le mal est mérité, que la souffrance est donc une punition et se consoler de toute cette justice cosmique. Nous touchons maintenant à une autre stratégie de gestion du malheur : y en a point comme nous. L’exceptionnalisme Suisse, nourri de notre autofolklore : le monde est dominé par les forces du mal, mais la Suisse est une sorte de royaume elfique à part, protégé par on ne sait quels enchantements forgés dans l’anneau de ses montagnes.

J’ai commencé à écrire ce texte aux premiers jours de janvier, de plus en plus convaincu que c’était là le secret de la blessure causée par le drame et ravivée par le dessin : elle était profonde car elle nous rappelait que la Suisse existe dans le monde réel. Que nous ne sommes pas une prairie fleurie préservée sous une cloche de verre pour illustrer le paradis sur Terre. En écrivant, je rechignais à accepter ma propre théorie. Sans doute dira-t-on que je surinterprète, que j’exagère, qu’il est bien tôt pour agiter des théorèmes avec une telle légèreté. Des dizaines de personnes brûlées et piétinées, c’est une véritable image de l’enfer, c’est bien suffisant pour traumatiser n’importe quel pays, ça ne peut pas nous révéler grand-chose sur la Suisse en particulier. À chaque fois que j’entendais à nouveau un enregistrement des cris des victimes piégés dans la fournaise, que j’apprenais la mort d’un rescapé succombant finalement à l’hôpital, ma grande théorie se ratatinait de plus en plus, honteuse de chercher à marquer des points dans on ne sait quel jeu intellectuel.

Mais dans les semaines suivantes je devais voir des Suisses défiler dans les médias pour revendiquer pleinement ce que je tenais pour une conclusion spéculative, par exemple dans Le Monde :

« Pour nous, c’est inimaginable une catastrophe comme ça, avec des négligences pareilles », observe Andreas Gross. Pour l’ancien élu socialiste, ses concitoyens se trouvent confrontés à une nouvelle réalité : « La Suisse n’est pas parfaite. Elle a des faiblesses comme les autres et c’est une surprise pour de nombreux Suisses. »

Suite au drame de Kerzers/Chiètres (contrairement aux médias francophones suisses je n’ai pas de consignes à suivre donc je vous avoue que j’ai toujours dit Kerzers), la Liberté affirme que :

La Suisse n’est pas un îlot de béatitude. Le drame de Chiètres le démontre tristement: cela arrive aussi près de chez nous. Frappée par les malheurs en ce début d’année, la Suisse est un pays comme les autres. La justice devra apporter des réponses au drame de Chiètres, selon François Mauron, rédacteur en chef.

Un expert qui trouve qu’on néglige la sécurité affirme :

Nous ne nous attendions pas à ce qu’une telle tragédie se produise chez nous. La Suisse est considérée comme un pays exemplaire, respectueux des règles et sûr.

Etc., etc. Confessions involontaires qui se sont multipliées dans la presse.

Un peuple travailleur et bien ordonné, une démocratie aussi directe que parfaite, une neutralité aussi équilibrée que garante d’une paix éternelle, une abondance mais bien sûr distribuée aux seuls méritants. Quand on écoute les Suisses, partout ailleurs c’est le règne de l’esprit malin, la médiocrité de l’homme s’y impose, mais ici nous avons réussi à aménager une singularité qui nous en protège. Il faut donc pointer la source de la prospérité, dans nos vertus, innées ou cultivées, mais bien souvent dans nos institutions uniques.

C’est une chose de projeter une image idéalisée de son pays pour épater les autres ou faire taire les mécontents, mais croire à sa propre propagande c’est prendre le terrible risque de ne plus connaître la véritable étendue de ses forces et de ce qui les encombre.

Qu’un Français libéral prenne ses rêves pour des réalités et brandisse la fine épaisseur du code du travail suisse comme un modèle à imiter pour réaliser son rêve éternel de rétablir l’esclavage, soit, il oublie qu’il est redoublé dans chaque canton par vingt-six séries de lois cantonales sur le travail, plus ou moins éparpillées et similaires. (Et complété par des conventions collectives de travail par branche, mais ce triomphe du corporatisme a peut-être de quoi vraiment le faire rêver.) L’herbe plus verte. Mais on voit même des Helvètes brandir l’argument pour s’en féliciter, eux qui devraient pourtant mieux savoir sur quel pré ils se tiennent, quand bien même ils seraient très fiers de se faire marcher dessus.

Notre exceptionnalisme se frappe le torse, sûr de lui, notre splendide fédéralisme à sens unique, notre merveilleux libéralisme qui encourage l’entreprise de tout un chacun, nos « parlements de milice » qui acceptent que le citoyen s’investisse sans devenir un politicien professionnel, notre haine de la bureaucratie (ou notre talent naturel pour celle-ci), notre exécutif collégial qui pousse au compromis, et bien sûr notre merveilleuse démocratie directe.

Mais voilà qu’une crise survient et qu’il faut l’expliquer. Nos spécificités, invoquées comme la source de notre félicité éternelle doivent désormais comparaître, épaule contre épaule face à nous, suspectées d’avoir caché les faiblesses qui ont mené à la catastrophe, et tous les portraits idylliques sont retournés comme des dalles à la barre à mine. Le fédéralisme ? Plutôt qu’épuiser merveilleusement la conflictualité en l’étalant sur les pentes de nos beaux paysages, il crée en fait trois échelons de pouvoir — communal, cantonal et fédéral — qui n’arrivent jamais à rien faire ensemble sans se marcher sur les pieds ou se renvoyer la balle éternellement. À la rigueur, l’autonomie des cantons et communes permet de favoriser la fraude fiscale interne au pays, et glisser d’autant sur la peinte suicidaire où ces autorités locales se privent de moyens pour faire plaisir à des néolibéraux endoctrinés qui pensent que tant qu’on baisse les impôts la fête peut continuer pour toujours. Notre amour des petits entrepreneurs et des boutiquiers en tout genre ? Voilà qu’on se rappelle que pour le moindre centime de profit ils sont prêts à rogner sur des mesures de sécurité vitales, à couvrir leurs murs de combustible et faire joujou avec le feu, et comme toujours on paie leurs économies par notre sang. Chaque fois qu’on essaie d’établir des normes plus sûres pour arrêter de mourir au travail, on nous explique qu’on va tuer l’économie, tarir ces merveilleuses rivières elfiques, mais qui tue qui ? L’échafaudage d’un chantier à Prilly-Malley s’était effondré en juillet 2024, faisant trois morts et une dizaine de blessés, un rapport révèle vingt-cinq manquements graves. Et à Crans, on tombe des nues, on commence à soupçonner qu’ils auraient un côté combinard, on se demande si les Moretti, propriétaires du Constellation, ne baignaient pas dans le blanchiment d’argent ou les arnaques à la Ponzi. Pas possible ! Du blanchiment d’argent dans un bar ou un restaurant ! Du jamais vu ! On tombe à la renverse. Certes, je dois dire qu’on n’a pour l’heure pas démontré dans la presse que ça allait au-delà du bruit ambiant de malversation qui est parfaitement attendu dans le monde de la restauration et peut-être même tout à fait légal (le feuilleton ne va tout de même pas attendre la conclusion des enquêtes). En temps normal, le restaurateur-entrepreneur est un bon petit soldat qui porte l’économie sur ses épaules à force de sacrifices surhumains, et la presse les écoute religieusement pleurnicher pour qu’on torde le reste de la société à leur profit en abolissant les lois qui ralentissent l’extraction de valeur, mais maintenant qu’il nous faut un coupable, on s’inquiète subitement de la fraude endémique au milieu. C’est à ça que ça sert ! La fonction de cette caste de boutiquiers consiste en large part à organiser une aide sociale redistributive pour la classe possédante à grands coups de détournement d’argent. Mais peut-être les Moretti ne sont-ils pas coupables si la commune ne faisait pas les contrôles incendie. Et voilà nos élus « de milice » dont nous étions si fiers, mais il s’avère que si l’on traite le gouvernement des hommes et l’administration des choses comme quelque chose qu’on peut faire sur le côté de son business principal en s’en remettant aux experts de l’administration pour les affaires courantes, il ne reste bientôt plus que des affaires courantes, et le petit pugilat partisan des élections. Le pouvoir se réduit alors au rôle qu’on vous laisse ici : bouc émissaire. L’ogre étatique d’ailleurs, et sa bureaucratie ? Personne n’aime remplir un formulaire, personne n’est emporté par la poésie de la bureaucratie et ses contrôles mais elle a un avantage dans sa forme pure : tu veux entreprendre une démarche, avoir telle autorisation ? Il existe une procédure claire et transparente, telle possibilité de recours en cas d’échec, etc. Tout le monde peut tenter. Sans ça, l’alternative c’est le copinage et la corruption : tu es pote avec la Municipalité ? Tu es tout permis. Ils ne t’aiment pas ? Toutes les portes te seront fermées. Et nous voyons les merveilles que cela fait justement en Valais, si fiers de « régler leurs affaires entre eux ». Et maintenant qu’on a laissé traîner tout ça, voilà qu’on crie que tout le monde est nul et corrompu et qu’il faut tous les virer, le procureur, le maire, tout le monde. 

Il reste d’autres coutumes, bien sûr, moins invoquées ici. L’exécutif collégial ? Tellement stupide que nous sommes seuls. Chez nous le Directoire n’a jamais fini et est venu couronner le règne éternel des Messieurs, l’exécutif est formé d’élus de partis opposés, qui doivent cependant prendre et assumer des décisions qui très souvent déplaisent en fait à tous leurs militants, tous les grands partis sont donc perpétuellement à la fois au pouvoir et dans l’opposition, à prendre les décisions administratives impopulaires, et relayer les plaintes du bon peuple qui ne les soutient pas, merveilleux. Et notre fameuse démocratie directe à géométrie variable et à sens unique.

Nous nous rendons compte que toutes nos particularités, qu’on invoquait à longueur de journée pour expliquer notre succès, aboutissent à un système qui ne fonctionne en fait jamais comme prévu, et que, loin de nous protéger du mal, elles lui mettent systématiquement le pied à l’étrier.

Nous n’avons pas de coupable à punir, et notre autofolklore ne parvient plus à être cette gaine confortable d’où on se moque des malheurs qui affligent le reste de la Création. Il va nous falloir autre chose.

III. Le règne de l’esprit malin

Alors, comme celui qu’ils appelaient leur Maître continuait de s’avancer, ils s’écartèrent de devant elle. La seule chose qu’elle vit, c’est que le passage était libre et tout de suite repartit. Elle s’avançait, l’Homme s’avançait ; ils allèrent ainsi à la rencontre l’un de l’autre. Elle semblait ne pas le voir, il avait toujours son même sourire. Elle ne se trouva bientôt plus qu’à quelques pas de lui. Alors elle leva la tête. On le vit s’arrêter : c’était lui qui ne bougeait plus.

Au lieu que ce fût elle qui cédât, ou tombât, comme on avait cru, c’était lui qui semblait frappé ; on vit ses traits se renverser et chavirer dans sa figure, sa peau se plissa plus encore, elle bougeait autour de lui ; ses vêtements aussi bougeaient, puis se mirent à glisser d’eux-mêmes, puis s’abattirent à ses pieds : sa peau suivait, qu’on vit se fendre ; et, parce qu’elle n’était qu’une trompeuse enseigne et, si on peut dire, un arrangement, comme à quelqu’un de costumé, voilà que la vraie personne en sortit, jusqu’alors secrète et cachée aux yeux, qui fut la Personne qu’on sait, qui eut une queue et des cornes au front, qui fit une horrible grimace, tourna deux ou trois fois sur elle-même, comme si on lui brûlait la plante des pieds, leva les bras, grinça des dents, puis d’un bond traversa la place et avait déjà disparu.

Et tous ceux qui s’étaient donnés à elle furent entraînés à sa suite comme ce qui est aspiré, et une limaille attirée quand on passe l’aimant devant : eux aussi traversèrent la place, comme un vol d’étourneaux quand le vent souffle fort : on les vit tourner les maisons, se précipiter sur la pente : et Marie resta seule, mais qui ne le fut pas longtemps.

C. F. Ramuz, Le règne de l’esprit malin (version de 1914, parue dans la NRF)

Nous avons vu deux options : 1) le sadisme justicier, on jubile car on estime que les victimes ont été punies, punir les coupables etc. 2) l’autofolklore, s’imaginer que le malheur frappe les autres, mais que nous sommes exceptionnels de par nos traditions. 

Dans le cas d’un accident, qui dilue les responsabilités et rend donc plus difficile de focaliser nos émois sur un coupable, nous voilà plongés dans un monde où le malheur frappe comme la foudre, et une autre manière de le rationaliser c’est de se dire que le monde est le royaume de Satan, entièrement dominé par les forces du mal. Ce n’est pas une option si populaire dans le cas de l’incendie de Crans, mais dans les cercles de complotistes qui ne se sont pas remis du Covid, on a vu quelques influenceurs qui profitent du feuilleton médiatique sur les Moretti pour prétendre que ce n’était pas un accident, mais en réalité un incendie prémédité (commis par eux ou d’autres) qui avait pour but de sacrifier des victimes humaines innocentes à quelque Moloch-Baal, à quelque entité démoniaque. Le récit peut évoluer à mesure que la presse à scandale doit faire varier les coupables, scrutant les témoins et les victimes aussi pour ajouter les piments, et de coupables ou complices les Moretti devenir des boucs émissaires innocents d’un complot bien plus étendu — cette option est toujours sur la table.

Dans l’actualité, bien sûr le meilleur exemple se trouvait autour de l’affaire Epstein, ce milliardaire qui abusait d’un très grand nombre de jeunes femmes voire de jeunes ou de très jeunes filles, et qui les trafiquait dans les fêtes qu’il organisait dans son manoir ou sur son île privée à destination d’un public très influent. De très nombreux documents ont été rendus publics, notamment ses e-mails, et cela a favorisé la surenchère complotiste qui voyait dans son opération pas seulement un réseau de trafic sexuel mais un culte satanique qui violait et sacrifiait des enfants, voire que cela prouverait qu’un complot sataniste dirigerait le monde. La masse de documents récemment rendue publique révèle un aspect objectivement fascinant des combines de nos élites, les emails qu’ils s’envoient, les échanges de bons procédés, les liens d’Epstein par exemple avec Bannon et le fait qu’ils se félicitent de la montée de l’extrême-droite dans le monde, qui crée des opportunités d’alliance… Mais dans cette mine de documents et tous les complots qu’ils permettent véritablement de prouver, les conspis se sont jetés sur ceux qui permettaient d’imaginer des crimes rituels. Un document bancaire qui contient le mot « Baal », nom phénicien ou hébreu signifiant « seigneur, maître », et donc appliqué à des dieux levantins dénoncés par la Bible sous ce titre (au premier plan probablement le Hadad phénicien) prouve l’adoration satanique à laquelle il se vouait, alors qu’il s’agit probablement d’une mauvaise reconnaissance de texte du mot Bank dans Bank Name, si on compare à d’autres documents similaires figurant dans les Epstein Files. Cela s’ajoute à des spéculations ésotériques de longue date sur ses goûts en matière de décoration, ainsi : que peut être l’étrange bâtiment à rayures coiffé d’un dôme que l’on trouve sur son île, sinon un temple consacré à quelque rituel satanique ? La fournée de documents inclut des témoignages plus que douteux reçus par les autorités, parfois traduits de façon hasardeuse, comme dans celui de cette dame qui affirme avoir été abusée par des stars, dans lesquelles elle inclut Britney Spears et Franck Ribéry, ce dernier venu l’agresser dans son jardin, dit-elle. La traduction manifestement automatique ne rend pas le ton délirant du témoignage beaucoup plus crédible. Dans un autre témoignage, quelqu’un dit avoir été victime d’abus rituels de la part de George H. W. Bush qui lui aurait tailladé la plante des pieds avec un sabre mais sans laisser de traces. Loin de moi l’idée de prétendre que George H. W. Bush serait incapable de massacrer un enfant, mais la mention de blessures qui ne laissent pas de traces et le caractère proprement délirant de ce genre de témoignages me laisse plutôt penser que c’est ce qu’on récolte quand l’affaire Epstein dure depuis des années et que diverses personnes l’intègrent à leurs délires de persécution, plus proche des témoignages de gens enlevés par des extraterrestres que des victimes avérées d’Epstein. Bien sûr, c’est à double tranchant, les convaincus affirment que les blessures qui ne font pas de blessures sont la preuve des pouvoirs sataniques dont dispose le culte, même si ça paraît presque une délicatesse de la part d’un culte satanique supposément sanguinaire.

Ces quelques occurrences viennent enterrer tous les autres témoignages, tous les autres crimes avérés, toutes les victimes qui ont parlé de ce qu’elles ont subi depuis des décennies, et c’est le but. On ne prête qu’aux riches, et tous les méfaits d’Epstein sont comme détachés de lui-même et de ses complices pour être assignés aux démons qui leur auraient donné des ordres. 

Avec Pizzagate en 2016 et Qanon en 2017, les réactionnaires américains avaient pris l’habitude de représenter un complot des élites pédophiles sataniques (ou pédosataniques par brièveté), principalement attribué à leurs opposants démocrates. Mais déjà à l’époque, quand il s’agissait de dénoncer cela, de nombreuses personnes pouvaient pointer, puisqu’Epstein avait été arrêté en 2008 déjà, qu’il était bien la preuve que les réseaux pédophiles d’élite existaient, sauf que Trump, plutôt que d’être un outsider qui les combat, était en fait très proche d’Epstein et particulièrement compromis dans son réseau.

Cette audace est rageante. D’un côté, les journalistes respectables nous expliquent qu’il ne faudrait pas traiter l’affaire ainsi puisqu’on entretient le complotisme, et qu’il aurait mieux valu faire un travail sérieux. On a surtout envie de répondre : pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? C’est votre travail ! Epstein a été d’abord condamné en 2008 et est mort en prison en 2019, cela fait longtemps que des pans entiers de cette affaire sont publics. Plutôt que de nous donner des leçons, ces journalistes auraient peut-être dû s’en occuper eux-mêmes, puisqu’ils ont eu plus d’une décennie pour le faire, pour traiter les nombreux éléments qui étaient déjà publics, interroger les victimes qui avaient pris le risque de s’avancer, les complices qui étaient encore en vie avant les nombreux suicides mystérieux qui émaillent cette affaire. Epstein avait un appartement à Paris, il y a tout un versant français de l’affaire. Brunel, son complice, est mort en prison en 2021, officiellement d’un suicide — la dépression fait décidemment des ravages. On n’a rien fait là-dessus et maintenant on vous insulte si vous essayez de trouver des réponses. En face, de nombreux complotistes ne valent pas mieux et ne parlent de crimes rituels sataniques que pour se protéger du contenu des Epstein Files et s’épargner leur lecture et leur analyse, on peut focaliser sur ces images sensationnelles, pas besoin de prendre connaissance de toutes ces preuves que le monde ne tourne pas rond, sur des domaines qui pourraient les déranger véritablement. Le thermostat de l’enfer est presque rassurant. 

Et ceux-là ont l’audace de résumer ces révélations à « les complotistes avaient raison depuis le début ». Non, ils n’avaient pas raison. Ils nous ont vendu Donald Trump, l’empereur pédophile, le complice et meilleur ami de Jeffrey Epstein, comme un chevalier blanc en croisade contre les pédophiles satanistes. Ils ont accusé des innocents et protégé les coupables. C’est le contraire d’avoir eu raison. Pour rester biblique, puisque c’est à la mode, il faut rappeler : c’étaient des menteurs depuis le commencement. Et maintenant que l’étau se referme sur leur pédophile-en-chef préféré avec des preuves indéniables, ils abandonnent tout, même à l’heure actuelle, ils refusent de nous livrer Donald Trump, et pour l’épargner nous proposent d’inculper le Diable lui-même à la place. 

Y a-t-il quelques adeptes de Qanon qui se sont retournés contre lui ? Certainement. L’un d’entre eux va peut-être même le tuer, qui sait. Mais dans l’ensemble, les gens font l’erreur de les prendre au mot, et de vraiment croire à leur hostilité envers les pédophiles. De même, on s’est récemment formalisé que Trump se représente sous la forme de Jésus-Christ, on crie au blasphème, et certains fidèles (soyons honnêtes : plus de journalistes à en parler que de fidèles à se plaindre) en viennent à le dénoncer comme étant l’Antéchrist, mais on sent bien que c’est la défaveur actuelle, notamment de la guerre contre l’Iran, qui force des gens à quitter la navire et qu’ils n’ont pas d’autre vocabulaire ou de prétexte pour ce faire. Est-ce que ça va se concrétiser dans une opposition plus solide et plus violente ? Je n’en suis pas sûr du tout.

Pensez aux Américains maniaques des armes, qui justifient leur passion par le Second amendement de leur constitution et la nécessité de posséder tout un arsenal pour se soulever contre un éventuel pouvoir autoritaire. Une fois que l’administration de Trump est purement et simplement corrompue et autoritaire, et que ses milices raflent et tuent dans les rues, ils ne bougent pas le moins du monde, à quelques rares exceptions près. Ce n’est pas hypocrite ou contradictoire, cette faction « patriote » envoyait un message clair avec ses flingues : pas moi. Prenez-vous en aux étrangers, aux inférieurs, et moi je collectionne les armes pour tuer mes proches ou quelqu’un qui m’énerve dans un embouteillage.

Quel message lire alors dans cette panique satanique qui nous propose d’enjamber les malfaiteurs de ce monde pour nous tourner vers le grand méchant : Satan, le prince de ce monde, le Murmureur, le Forjeté, le principe du mal.

Une lecture charitable et facile voudrait que ce soit une réponse folklorique et populaire face à l’injustice, très ancrée mais parfaitement inarticulée. On veut dénoncer des méfaits bien réels, et, surcouche symbolique, au lieu de simplement dénoncer le caractère maléfique de ce qu’on combat, on en fait une entreprise diabolique. Pensons aux révoltes de la pomme de terre en Russie, où les serfs du XIXème dénonçaient ce tubercule comme le fruit de l’Antéchrist, ne supportant pas les corvées intenses qui accompagnaient sa culture. C’est ce que disait Erica Lagalisse dans un livre de 2019, soutenant également le corollaire courant de cette lecture, que cette énergie subversive pourrait être amenée à soutenir des causes progressistes, et qu’il ne faut pas se couper de ces traditions populaires de critique du pouvoir. Malheureusement, l’année suivante s’abattait sur nous la pandémie de Covid-19, et on devait constater pour la millième fois qu’on ne pouvait pas guérir les complotistes habituels en leur disant que tout est de la faute du capitalisme, ce sont en réalité des constructions culturelles qui ont pour but de rendre impossible des mobilisations de masse dirigées vers des buts progressistes. Si une ville accessible aux piétons n’est en fait qu’un sinistre plan du Nouvel Ordre Mondial, pourquoi militeriez-vous pour ? Si chaque possibilité d’amélioration de votre cadre de vie fait partie du plan maléfique, autant renoncer immédiatement à améliorer le monde.

Il est un peu triste mais presque touchant de voir des musulmans nourrir ces paniques sataniques sur les Juifs qui ne seraient pas vraiment des Juifs mais des cabbalistes frankistes adorateurs du démon, de vils sémites pédophiles qui vénèrent le cube noir de Saturne, sans voir que toutes ces histoires parlent d’eux également. Que ces étranges litanies sur les cubes noirs incluent évidemment la Kaaba. Probablement qu’ils commenceront à s’inquiéter quand il sera trop tard pour eux. 

En affirmant que nous ne nous battons pas contre la chair et le sang seulement, mais contre les princes de ce monde de ténèbres contre les Principautés et les Puissances dans les hauts lieux, Paul était peut-être le fondateur définitif de l’occultisme : il y a un monde derrière le monde où se joue le véritable affrontement. Nous ne sommes que des pantins ballotés dans la guerre des archontes, qu’ils soient bons ou mauvais. Cette guerre étant une guerre spirituelle, notre seule prise sur celle-ci devient donc de prier pour ajouter quelques points aux forces du bien, et d’être attentifs aux signes cachés des forces du mal. La popularité de la recherche de symboles illuminatis dans les clips de Lady Gaga était très populaire dans le christianisme évangélique, et elle y retourna vite après sa brève sécularisation dans le milieu complotiste. Idem pour le même va-et-vient côté Qanon, qui ne s’écarta que très superficiellement de son modèle chrétien. Là se situe sans doute la logique de J. D. Vance affirmant que les OVNI sont en fait l’œuvre des démons : tant qu’on est en campagne électorale, on brandit des secrets d’État qu’on se promet de dévoiler. Les ufologues sont un public particulièrement réceptif se laissant systématiquement mener en bateau depuis sept décennies par les services secrets américains. Leur livrer de temps en temps de petites images floues d’aéronefs suspects en noir et blanc suffit à dompter l’instinct complotiste qui se méfie du gouvernement. Si ça ne suffit pas, on peut très facilement remettre en scène la guerre contre les Principautés et les Puissances en voyant tout cela comme un psychodrame entre les méchants et les gentils aliens, certaines factions du gouvernement étant alignées avec ces derniers. Vance tente la passerelle suivante, claquer des doigts et ramener l’attention de son public de veaux à la première distraction : les démons. Les OVNI sont des démons.

L’affaire Epstein a suivi la même trajectoire. Trump la jetait aux pieds des Démocrates, et l’avançait à tout bout de champ, il a prétendu livrer des documents (déjà dévoilés) à des influenceurs nazis. Et maintenant qu’il s’avère être une des personnes sur terre les plus impliquées dans l’affaire, y compris par des accusations directes et explicites d’abus sur des jeunes filles, il est presque sauvé par la divulgation massive des fichiers. Puisqu’il n’y a pas de véritable enquête, voilà des millions de documents en vrac, à charge pour les enquêteurs les plus obsédés d’internet de connecter les points. Mais ils ne feront même pas ça. Ils prendront un témoignage manifestement délirant, un mauvais scan qui dit « Baal », et on se retrouve avec un complotisme qui ne cherche même plus de coupables, puisque le complot sert simplement à mobiliser de l’animosité contre des cibles qui ont été déterminées a priori (étrangers, LGBT, Juifs, musulmans, etc.).

Il faudrait ici se libérer de plusieurs illusions. Certes, la panique satanique mobilise de l’animosité populaire, mais une animosité que l’on n’arrive même pas à reporter sur les coupables, et qui finit presque par les exempter, à enterrer les véritables crimes et complots d’Epstein et ses complices dans la glaise très fictive d’un satanisme de cartoon. On arrive parfois aussi à se tromper, je pense, sur la nature exacte de l’opération. On part ainsi du principe, dans les cercles complotistes, que son but premier était de rassembler du Kompromat, du matériel compromettant. Faire chanter des gens à partir de photographies ou de films documentant leurs pratiques sexuelles compromettantes, il faut dire que la pratique existe. Roy Cohn, un des mentors de Trump, a baigné dans plusieurs affaires du genre. Il nous faudrait alors imaginer qu’Epstein invite tel notable sur son île, qu’il le laisse fricoter avec une jeune ou très jeune fille, et que le lendemain il lui met sous le nez les photos et vidéos où on le reconnaît très bien en lui annonçant, le fourbe, qu’en réalité cette fille était mineure. Donc s’il ne veut pas qu’elles soient diffusées, il a intérêt à se tenir à carreau. Probablement que c’est arrivé. Ça m’étonnerait qu’Epstein n’ait jamais fait chanter personne.

Mais, d’une part, même les complotistes les plus exubérants, armés de cette lecture, ne l’articulent pas vraiment pour étaler en détail quelle affaire cela nous expliquerait concrètement, malgré des millions de documents désormais disponibles. Qui aurait-il fait chanter et pour obtenir quoi ? Est-ce vraiment une vidéo compromettante qui va nous expliquer pourquoi le gentil Bill Clinton avait un programme affreusement néolibéral ? Ou qui expliquerait que c’est par ce biais que Donald Trump est contrôlé par Israël, qu’on a fait chanter ce pauvre pacifiste pour le forcer à entrer en guerre avec l’Iran ? L’État d’Israël est un acteur qui influence ouvertement le champ politique américain où le soutien à cet état était, jusqu’il y a peu, un consensus presque inattaquable. Loyauté d’autant plus naturelle pour Trump de par sa grande alliance avec le christianisme évangélique. Que le gouvernement israélien, allié clé des États-Unis, milite pour une guerre avec l’Iran est un facteur de poids qui a encouragé une administration déjà très va-t-en-guerre. Dans cette grande chaîne de causalité, difficile de faire de la place à quelques fichiers Epstein incriminant Trump, d’autant plus que certains ont de toute façon été déjà révélés. Idem pour le complotisme autorisé à la RussiaGate qui affirmait que les Russes disposaient d’une sex tape de lui et le manipulaient ainsi — par ces histoires on évite d’examiner les véritables intérêts qui s’alignent entre ces puissances.

Qui plus est, quand on lit les Epstein Files, on a l’impression que les participants à ses sauteries étaient tout simplement enthousiasmés par la chair fraîche qu’il leur livrait dans un cadre luxueux. Qu’on y trouve plutôt les dynamiques standard de la corruption plutôt que de pauvres jet-setteurs pris au piège à l’insu de leur plein gré. Quand l’ex-prince Andrew lui transmet des documents confidentiels, ou que Peter Mandelson avertit immédiatement Epstein de la politique financière du Labour britannique pour qu’il puisse la contourner aussitôt et la diffuser dans la presse, c’est un simple échange de bons procédés entre membres de nos classes dirigeantes, qui ici partagent un penchant pour les très jeunes victimes. Les abus sexuels servent manifestement plus à satisfaire le désir des puissants pour exercer leur pouvoir sur des corps vulnérables, à afficher leur statut par une certaine indulgence décadente qu’on associe au luxe, et enfin à cimenter la solidarité de cette classe de complices en les faisant baigner ensemble dans la transgression. Évidemment, pour un financier comme Epstein, ces échanges sont souvent faits d’espèces sonnantes et trébuchantes, comme le révèlent ses emails de long en large.

Je réitère : d’après moi, il est pratiquement certain qu’Epstein a dû faire chanter des gens, et on va peut-être découvrir qui et comment de façon éclairante, et sans doute que ce sera en lien avec des services de renseignement, probablement israéliens. Après tout, dans ce qui a déjà été révélé, il a aidé l’État d’Israël, à conclure des accords avec la Côte d’Ivoire et la Mongolie. On sait aussi que le gouvernement israélien, à travers sa mission permanente à l’ONU, avait géré la sécurité d’un de ses appartements utilisé par Ehud Barak, et on connaît ses liens aux combines de Les Wexner avec la CIA. On résume souvent cela au fait qu’il aurait été agent du Mossad, ce qui me semble réducteur. De par sa relation avec Ehud Barak, il me semble plus approprié de dire que c’est le Mossad qui travaillait pour lui, ou plutôt qu’ils avaient une relation de travail et échangeaient des services. Mais pour l’heure je crois que faire reposer sa puissance d’abord sur une sorte d’empire du chantage déforme les dynamiques en jeu, et n’explique rien qui remplacerait les enquêtes passées ou anticiperait celles qu’on espère à venir. Il reste très symptomatique que même les complotistes qui prennent le plus de liberté avec les faits n’essaient même pas d’expliquer d’autres affaires à l’aide de cette hypothèse. Et à l’inverse, elle tend beaucoup à exempter ses complices sur deux plans : pour leurs manœuvres politiques et économiques (qu’on leur aurait arraché sous la contrainte), et pour leur participation aux abus (qui n’était qu’un piège dans lequel ils seraient tombés).

On aimerait être charitable avec la dénonciation du satanisme dans certaines classes populaires, y voir une simple exagération qui met en relief un mal véritable. Le problème c’est que la causalité diabolique est à rebours du monde. Elle inverse totalement les rapports entre richesse et maléfice. Ce n’est plus que la fortune d’Epstein lui a permis de démultiplier sa capacité à nuire, c’est parce qu’il a conclu un pacte avec le Diable, et qu’il l’a rassasié de ses cruels sacrifices, qu’il a obtenu sa fortune. Dans le monde réel, un long long escalier descend du jet privé d’Epstein aux abus les plus banals. Avant de se faire virer de la Dalton School, il avait déjà la réputation de rejoindre les soirées de ses élèves et en abuser. Ce n’est peut-être pas étranger à son licenciement. Et sans ses moyens qu’il a accumulés en chemin, sans jet privé et île personnelle, il serait peut-être resté un prof abusif parmi tant d’autres. Virginia Giuffre, née Roberts, une de ses victimes, a d’abord été abusée par un ami de la famille, avant de fuguer et de tomber à treize ans sous la coupe d’un trafiquant sexuel de Miami, Ron Eppinger, qui dirigeait une agence de mannequinat. Elle travaille ensuite au spa de Mar-a-Lago, le domaine de Trump, avant d’y être recrutée pour Epstein par Ghislaine Maxwell. Elle est passée de l’abus domestique au trafiquant local, et enfin au trafiquant de premier plan, un des plus prolifiques et certainement le plus connu du monde désormais, Jeffrey Epstein.

Mais on croirait presque que ses abus sexuels n’intéressent pas vraiment les complotistes les plus perchés, pas assez sensationnel, ils préfèrent parler de bébés violés, découpés en morceaux, dont on boit le sang et « l’adrénochrome, dont on mange la chair, etc. Évidemment c’est affecté par le caractère collaboratif des théories du complot, de nombreux enthousiastes ajoutent leur pierre à l’édifice, ce qui favorise forcément la surenchère : ils sont corrompus, non ils violent des enfants, non, ils tuent des enfants, non, ils boivent leur sang, etc. Mais ça prend une telle place pour une autre raison : si en réalité Epstein a surtout abusé d’adolescentes et de jeunes adultes, beaucoup de gens considèrent en fait que ce n’est pas spécialement grave voire que ce n’est pas grave du tout. Si la victime était majeure, qu’elle a passé dix-huit ans, tant pis pour elle, elle connaissait les risques, elle n’a pas vraiment été violée, c’était une profiteuse etc. Si elle avait seize ans ? Eh bien, elle a presque dix-huit. Qu’elle en ait treize c’est presque comme si elle en avait seize, et ainsi de suite. On peut descendre très bas ainsi, et on le fait. Et il y a certainement des complotistes qui ressassent continuellement ces histoires d’abus parce qu’ils les trouvent excitants, pensons aux nombreux complotistes Qanon qui se font pincer avec de la pornographie pédophile. Mais plus généralement, Epstein et ses complices ont abusé des jeunes femmes et des jeunes filles, soit, une large portion d’hommes rêve tout simplement de faire pareil.

Mais pour jouer aux pourfendeurs des turpitudes de nos élites, il faut le nier temporairement et accepter que tout ça est grave. Et puisqu’on ne se soucie pas des vraies victimes, ou même qu’on ne les considère pas comme des victimes, il faudra les remplacer par l’incarnation même de l’innocence, et donc des enfants, des bébés, seuls êtres assez jeunes pour qu’on ne puisse pas remettre la faute sur eux. Et on peut garder des abus sexuels rendus d’autant plus sordides par le très jeune âge de ces nourrissons, mais le crime doit devenir outrancièrement gratuit, scarifications en tout genre, pour faire couler le sang et le boire, pour consommer leur chair, ou bien l’adrénochrome substance mythique qui aurait des vertus réjuvénantes.

On dira que le retour de ces accusations de crimes rituels sataniques marque un certain retour du religieux (c’est une explication qu’on ne peut s’empêcher de dégainer), mais je pense que c’est plus précis que ça. Après tout, il y a une morale chrétienne religieuse qui reconnaît la banalité de la concupiscence, à défaut de sa gravité, et qui l’ancre dans la nature déchue de l’homme. Ici, au contraire, pour ne pas s’avouer la banalité de ces viols, les abus sexuels sont évidés et remplacés par du cannibalisme fantastique.

Tout le monde a bien sûr pointé le déchaînement d’antisémitisme associé à Epstein, ce qui n’est pas spécialement étonnant de par ses liens à l’appareil d’état israélien et, comme le rappelait David Klion, de l’usage qu’il a pu faire de certaines affinités au sein de la communauté juive américaine pour tisser des liens dans son réseau.

Mais rappelons aussi que le complot juif n’est pas la seule ramification de ce genre de causalité diabolique, et qu’il nous faudra reparler, ici ou ailleurs, des tentatives de rabattre toutes les logiques du complotisme sur l’antisémitisme. La crainte du complot maçonnique ou jésuite a précédé les Protocoles des Sages de Sion. Croire que le monde est dominé par des forces démoniaques est une croyance plus largement chrétienne, entre autres, et qui a pu s’incarner dans les grandes chasses aux sorcières. Un texte juif très populaire à partir du XVIème siècle, le Ma’aseh Akdamut, s’ouvre aussi sur le récit d’un conseil démoniaque de sorciers régnant sur le monde à travers leur réseau de châteaux et de monastères. 

Les accusations de crimes rituels ont visé les hérétiques, depuis très longtemps, et les lépreux, mais elles ne s’attaquent pas qu’aux minorités opprimées, elles ont également eu des cibles aussi altières que les rois de France — en leur temps on a ainsi accusé aussi bien Louis XI que Louis XV de se soigner avec du sang d’enfants.

Il s’agit donc bien aussi d’un mode d’inculpation du pouvoir qui existe depuis très longtemps, un point pour tous ceux qui continuent à lorgner à la loupe le contenu subversif du complotisme, et en faire une forme de critique politique aussi spontanée qu’incomprise. Malheureusement, ils en viennent toujours à se faire avoir et à vraiment croire, rassurés par ces théorèmes, que derrière toute rhétorique incendiaire se cacherait un mouvement positif tout à fait prêt à se mettre en marche vers des buts plus sains et constructifs. Mais le plus souvent il n’en est rien. 

Le malentendu est compréhensible, mais ce n’est pas parce que ces théories mettent en scène le pouvoir que c’est le pouvoir qu’elles vont finir par frapper une fois mises en branle. Je dirais même plus, les paniques sataniques tendent à très bien choisir leurs cibles, et au moindre facteur matériel sur leur chemin, elles tendent à se reporter sur des proies plus faciles. Prenez par exemple les codes-barres, qui arrivent dans nos magasins à la fin du XXème siècle, on ne fera jamais meilleur candidat pour la marque de la bête, cela marchait beaucoup trop bien, et on approchait de l’an 2000 et donc de la fin du monde, mais il s’avère que c’était tout simplement trop pratique. Les mouvements apocalyptiques qui auraient voulu refuser l’usage de code-barres s’y sont finalement habitués, comme tout le monde.

Le représentant de l’humanité entre Lucifer et Ahriman, sculpture conçue par Rudolf Steiner et sculptée par Edith Maryon, qui devait figurer dans le premier Gotheanum.

Dans notre titre, nous avons utilisé le terme tours du Diable dans le sens d’une entourloupe, d’une manœuvre habile ou rusée faite au détriment de quelqu’un d’autre, mais l’expression fait évidemment écho, dans l’autre sens du mot, aux sept tours du Diable décrites par René Guénon entre 1934 et 1937, sept forteresses où de vils contre-initiés projetteraient leurs énergies sataniques à travers le monde. Cette idée n’a pas tant de précédents dans le folklore, mais on pourrait la rapprocher, par exemple, du réseau de forteresses de de monastères opérés par des sorciers démoniaques dans le Ma’aseh akdamut. Guénon remarquait :

qu’une de ces tours soit située chez les Yézidis, cela ne prouve d’ailleurs point que ceux-ci soient eux-mêmes des « satanistes », mais seulement que, comme beaucoup de sectes hétérodoxes, ils peuvent être utilisés pour faciliter l’action de forces qu’ils ignorent.

(compte-rendu de Seabrook, Aventures en Arabie, dans Le Voile d’Isis, Janvier 1935)

Dynamique courante où les occultistes accusent d’autres religions marginales, voire d’autres occultistes, d’être des instruments plus ou moins conscients des forces du mal.

Sur le papier, en effet, certains courants religieux alternatifs seraient très facilement repeints en cultes sataniques. En première ligne, permettez-moi de mentionner les anthroposophes. Les préparations de leur agriculture biodynamique impliquent par exemple, pour la préparation n°505, d’enterrer un crâne (souvent de bovin) rempli d’écorce de chêne pendant tout l’hiver, et qu’on déterre ensuite après Pâques. Enterrer un crâne. Geste d’autant plus facile à repeindre en magie satanique que Lucifer fait partie de la cosmologie de Rudolf Steiner, le « tentateur visqueux », spirituel, qui s’oppose à Ahriman, le « tentateur osseux », rationnel et technique. Le Christ étant le juste milieu entre ces deux forces qui tiraillent l’homme, entre l’enthousiasme mystique qui le fait se prendre pour un Dieu et le triste matérialisme qui lui fait oublier qu’il a une âme. Lucifer n’est donc pas ici une puissance à vénérer sans mesure, mais ça reste un instinct nécessaire à l’homme, qu’il faut tempérer, et les entités lucifériennes, si elles n’ont pas toujours nos intérêts à cœur, restent des êtres qui nous sont supérieurs et qui peuvent nous être utiles. Surtout que ça contrebalance un peu notre époque si matérialiste qui attend, d’après la prophétie de Steiner, l’incarnation d’Ahriman au tournant du XXIème siècle… (alors que Lucifer se serait incarné il y a quatre millénaires, fondement de la gnose et donc l’essentiel des spiritualités antiques) Et malgré la démultiplication des paniques sataniques, elles ne font pas figurer les anthroposophes aux places d’honneur, même s’ils jouent avec de telles forces inquiétantes et nommaient leur revue Lucifer-Gnosis. Pensons aussi aux scientologues, ils suscitent certes une certaine fascination, et une certaine haine, mais pour une société fermée qui cultive volontairement des stars pour maximiser son influence, et qui garde un silence très volontaire sur ses doctrines, on s’étonne de ne pas plus souvent les voir dépeints comme une secte au service du Malin. Pourquoi cette retenue ?

J’ai l’intuition, pas tout à fait établie, que c’est parce que la panique satanique, quelque part, cherche des proies dont la base pourrait être disloquée par le processus. Si ce sont des bastions assez difficiles à prendre, des tours assez fortifiées, des structures de pouvoir qui se reproduisent efficacement dans le temps, on s’en détourne. Comme des extrémistes de deux religions différentes qui finalement s’entendent bien parce qu’ils ne recrutent pas dans les mêmes créneaux, comme des gangs qui se partagent un territoire.

J’ai mentionné Trump qui est un très bon candidat au poste d’Antéchrist, voyons comment cela va tourner, mais il y a presque mieux.

Peter Thiel est un milliardaire qui veut soumettre l’Humanité à un régime de surveillance globalisé et total, proposant ses technologies à différents états pour mieux contrôler leur populace. Il a par le passé promu une thérapie expérimentale consistant à s’injecter avec le sang de jeunes personnes pour prolonger sa vie, un de ses jeunes amants est mort d’un mystérieux suicide (tiens donc). Il donne également des conférences sur le thème de l’Antéchrist, ce qui, à ce stade, est juste suspect. Même ses compères chrétiens dans la droite américaine en sont à lui demander si ce ne serait pas plutôt lui qui est en train de construire le royaume de l’Antéchrist avec son empire de technosurveillance (et lui-même a de la peine à le nier avec beaucoup de conviction dans l’interview !). Bref, un candidat idéal. Mais je pense qu’il ne se prend pas de paniques sataniques parce que ce n’est pas la peine. Sa fortune est faite. Son pouvoir est établi et semble inébranlable, prêt à nous exterminer et nous remplacer par des robots.

J’ai cette intuition que ce genre de persécution se trouve des cibles qu’elle peut détruire, des menaces domestiques, souvent. Dans les années 80, la grande cible de la panique satanique c’était le jeu de rôle, à la Donjons et Dragons. Peut-être que c’était effectivement une forme de sociabilité alternative, de contre-culture en émergence. Une panique du genre qui déchaîne les parents sur leurs enfants, peut se diriger contre de nouvelles possibilités sociales en train de se conjuguer, qui sont bien plus vulnérables que les châteaux des Princes de ce Monde de Ténèbres.

Nous approchons du Millénium.

En 2030, dans la comptabilité traditionnelle nous atteindront les deux mille ans du début du ministère de Jésus. En 2033 les deux millénaires de sa mort et résurrection. Si vous lisez l’Apocalypse de Jean, on s’attend à ce que les échéances de mille ans soient l’occasion d’un évènement cosmique d’ampleur. On est déjà parvenu au bout d’un autre rouleau : la prophétie des Papes de Saint Malachie, le pape François étant soit le dernier de la liste, soit déjà dans la période de tribulation de fin des temps, attendant « Pierre le Romain ». Comme mentionné en passant, les anthroposophes et leur galaxie attendent les exactions d’Ahriman enfin incarné sur terre, etc.

Il est clair depuis un moment que les facteurs se rassemblent pour une panique satanique d’une ampleur que nous n’avons peut-être jamais vu, et en plus nous allons entrer dans une époque propice à toutes les effervescences apocalyptiques.

Robert Muchembled remarquait que la grande chasse aux sorcières avait été un moment particulièrement fondateur pour l’établissement de la Suisse, de cette fédération de cantons indépendants. C’est de lutter contre le règne universel du Diable sur le monde qui avait permis de se revendiquer d’une chrétienté tout aussi universelle pour lutter contre, et par cette prétention à l’universel, de pouvoir se séparer du Saint-Empire qui la revendiquait. (Le Roi et la Sorcière, 1993, p. 78) Évidemment, la Réforme a continué cette dynamique, se revendiquer d’un christianisme universel et purifié, contre la corruption universelle de l’Église catholique, pour s’affranchir des anciens cadres. Entrent ensuite les États modernes. 

Je ne sais pas ce que la prochaine panique satanique détruira dans son explosion, mais je crains que son ampleur sera telle que ce qui sera brisé ne pourra pas être réparé. Et qu’est-ce qui sera instauré dans les cendres cette fois ?

Coda 

Charles Ferdinand Ramuz réécrivait beaucoup ses œuvres. Presque chaque réédition ou traduction était l’occasion de reprendre ses épreuves. Mais la fin du Règne de l’esprit malin lui a particulièrement donné du fil à retordre. Comment conclure cette histoire du Diable s’emparant incognito d’un petit village de montagne ? Que faire de sa défaite ? La montrer, ou en faire un éclat de lumière qui filtre à peine dans des souvenirs flous ? Faut-il garder la révélation de sa figure de dessin animé, rouge avec les cornes et queue pointue, faut-il garder les flammes ? Et les anges descendant du ciel avec leur trompette ? Toutes ces variantes s’échelonnent dans ses diverses versions de 1914, 1915, 1922 et 1946.

Elle ne tomba point, pourtant. L’amour, sans doute, l’avait instruite, étant le véritable amour et l’innocence aussi vous enseigne ce qu’il faut faire. Simplement le geste de lever la main, et elle se mit à faire le Signe (pas celui que l’Homme voulait).

Le ciel avait noirci, il se fendit en deux dans un immense craquement. Et, ce qu’elle vit (ou crut voir) fut un grand feu qui descendait, comme des entrailles de feu de dedans le ciel entrouvert, et celui qu’on sait s’enflammer : alors ses vêtements tombèrent. Et cet autre vêtement trompeur qu’était son apparence humaine tomba aussi, sa vraie nature se montrant enfin, si bien qu’il était nu, et elle crut le voir, tout rouge, avec des cornes, qui tournait sur lui-même parmi ce tourbillon de feu, puis s’enfuit en levant les bras.

Et, la flamme courant de l’un à l’autre maintenant, tous ceux qui étaient sur la place le suivirent. Comme on voit des étourneaux, dans un grand vent, ou des feuilles mortes, ils étaient chassés à sa suite en grande troupe par les prés, vers la gorge du Calvaire ; et là, les grands bras de la croix se dressant au-dessus d’eux, l’Homme d’abord (ou celui qu’on nommait ainsi), puis tous ceux qui venaient derrière lui, l’un après l’autre, ils se précipitèrent.

Et elle, qui n’était qu’une petite fille, demeurait là, ne sachant plus. A peine le temps de bien voir, ce tourbillon de feu était venu, avait passé ; et un grand soleil rebrillait dans le ciel redevenu bleu, et une douceur d’air régnait, et une voix tombant d’en haut : « Rachetés ! » disait la voix.

C. F. Ramuz, Le règne de l’esprit malin (réécriture de 1915)

(L’image de couverture est un remaniement par nos soins d’une carte postale commémorant la fête nationale suisse en 1915 également.)


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