[ Accueil ]

Lays Farra

16/12/2022

[Je ne sais pas si je suis toujours convaincu des réflexions que j’étale ci-dessous, tant mieux si vous y trouvez matière à réflexion mais il ne faut probablement pas trop prendre tout ça trop au sérieux. Si vous voulez simplement me dire que mes dessins sont moches pour me vaincre en combat singulier dans le cyberespace, vous trouverez une de mes illustrations un peu plus bas — en plus de celle qui illustre le haut de cette page.]

 

 

Peintres, illustrateurs, dessinateurs… Ces derniers temps je vois les artistes en ligne s’agiter. Internet leur a permis d’atteindre leur public, se constituer des fans, obtenir des commandes et des emplois, bref : de se vendre. Tout cela est en péril. Ce n’est pas la première fois, et on verra d’autres agitations les secouer.

D’abord, comme toutes les professions «indépendantes» il y a eu la réalisation douloureuse d’à quel point cette indépendance est relative. Twitter héberge leur réseau de fans et de collègues, un hébergement qu’on perçoit de plus en plus incertain de jour en jour entre les mains du grand génie Elon Musk. Les litanies grandiloquentes habituelles se sont succédé, nous comparant avec plus ou moins d’humour au naufrage du Titanic. Les petits comptes qui se lamentent de n’être pas parvenus à la célébrité, les gros comptes qui lamentent tous les followers accumulés en pure perte, et qui n’auront pas le temps d’échanger ces jetons contre de véritables avantages maintenant que le casino ferme en avance. (Il y a de grandes chances que le casino ne ferme pas du tout, mais nous sommes très dramatiques)

L’autre grande secousse : l’art produit par intelligence artificielle (IA) frappe à la porte de manière de plus en plus insistante. L’amélioration impressionnante des résultats les rend de plus en plus à même de passer pour des illustrations professionnelles, et de nombreux générateurs d’image par IA sont devenus bien plus ouverts au public et utilisables par tout un chacun, laissant loin derrière la mince curiosité soulevée par Deep Dream jadis. Entrez quelques mots clés décrivant ce que vous voulez et le programme génère une image avec une précision parfois inquiétante. On les estime assez bonnes pour faire les assets de jeux vidéos, ou pour générer un livre pour enfants un peu moche, ou une affiche pour du ballet. Elles commencent à gagner des concours (semi-amateurs, certes), illustrer le chapeau des articles de presse, les couvertures de romans de Christopher Paolini ou ceux de Veronica Roth (traduite chez Michel Lafon), sans oublier les vignettes de youtubeurs. Tant d’images vont être industrialisées, et tant d’imageurs vont devenir redondants. Ce bélier puissant frappe à la porte. Les gonds de la citadelle tiennent encore, dit-on, mais pour combien de temps ?

Les artistes en ligne se sont bien alignés, ils sont bien En Ligne, mais arriveront-ils à tenir la Ligne ? (Pardon, il fallait bien que je justifie un titre à cet article, oublions-le ensemble.)

La culture des Artistes En Ligne, sans surprises, consiste principalement à piailler contre tout ce qui menace ce marché, et donc leur subsistance. Cela passa par la défense du droit d’auteur à tout prix. Les Ârtistes (le circonflexe marque mon ironie, en écho à mon sourcil insolemment dressé) vivent dans un monde où tout l’univers est gouverné par une unique énergie cosmique — pensez à l’énergie orgone de Wilhelm Reich — mais ici c’est le droit d’auteur qui fait office de force primordiale animant toute vie. Vous penserez peut-être que j’exagère, mais parmi tous les sujets passionnants qui pourraient émerger de la pratique et de la commercialisation de l’art, il semble qu’on ne voie jamais passer de leur part qu’un barrage d’imprécations contre les diverses formes de vol d’image, qu’il s’agisse de plagiat ou de contrefaçon — imprimer mon illustration sans autorisation sur papier, sur des vêtements, se le faire tatouer ou même simplement le reposter et me voler des partages et des abonnés — tout ça est promu au rang des plus graves crimes et des péchés les plus mortels.

Mais le droit d’auteur, il faut le dire, est aussi une barrière très pénalisante pour la création, en visant l’originalité à tout prix on en vient à se mettre des œillères pour ne pas trop utiliser des images, motifs, phrases, etc. que spontanément on voudrait bien mettre dans nos œuvres. Nous devons constamment amputer notre vocabulaire. Tous les remix, réutilisations, etc. sont frappés d’interdit dans l’espoir mal placé que cela permettra de garantir nos rentes, que nul ne profitera de mon coup de pinceau sans mon approbation.

Les catalogues de tatoueurs, par exemple, ne s’y sont jamais conformé, le copier-coller reste la règle. À leur imposer le respect du droit d’auteur, on détruirait cette sous-culture et tant d’autres. Tintin est un personnage emblématique qui fait partie du paysage mental de plusieurs générations dès l’enfance, beaucoup de gens auraient probablement envie d’utiliser son image pour dire quelque chose avec, mais Moulinsart Inc. Corp. Sàrl s’y oppose avec une vigueur qui impressionne.

Nous sommes dans un cas où le développement de la technologie a évidemment débordé le droit, et respecter le droit demande de restreindre artificiellement le potentiel de cette technologie. La copie d’œuvres est devenue tellement facile (littéralement un clic) que les producteurs culturels ne peuvent plus s’assurer aussi inévitablement un revenu par la mainmise sur les moyens de reproduction et de diffusion. Double tranchant pour les artistes : ils peuvent plus facilement contourner les « monopoles naturels » des imprimeurs, producteurs etc., mais le piratage contourne tout aussi facilement les profits qu’ils comptaient se faire grâce à ce court-circuit.

J’ai toujours été ambivalent vis-à-vis de ce genre d’arguments. «Je peux pirater donc j’ai le droit». Si je reste méfiant des pronostics utopistes des Parti Pirates (ou ce qu’il en reste) j’ai progressivement cessé de défendre avec acharnement le droit d’auteur comme je l’aurais fait il y a une dizaine d’années. Notamment car s’imposait de plus en plus le fait indéniable qu’il échouait à rémunérer les artistes équitablement. Le piratage ne paie pas la création, mais le système actuel non plus, visiblement. À lutter contre des usages qui sont pratiques et faciles, en exigeant sans cesse que les gens se compliquent la vie et nous paient davantage, on nage à contre-courant, et seulement dans le maigre espoir de maintenir un système injuste. Que ceux qui y trouvent leur compte le défendent en piaillant, personnellement je n’y mettrai plus mon énergie gratuitement.

Suis-je en train de signer un blanc-seing qui s’étend à toute forme de plagiat ? Pas vraiment, je pense d’abord qu’il y a une question d’échelle. Fanarts et fanfictions sont régulièrement la proie de menaces de procès, leur qualité de publicité gratuite parfois compliquée quand elles sont à but lucratif. Mais pour juger avec équité il faut admettre qu’une fanfiction Game Of Thrones ne fait que peu d’ombre à la plus grande série de tous les temps, et peut-être devrait-on admettre que passé un certain seuil de diffusion, une œuvre fait partie d’une forme de domaine public. Conséquence malheureuse du droit d’auteur à l’ère de l’industrie culturelle : les entreprises qui ont les manettes de la diffusion culturelle peuvent inonder nos imaginaires avec des séries à gros budget, mais on n’aurait même pas le droit d’y répondre ou en proposer des variations sans limer les numéros de série. De nombreux artistes défendant le Droit D’Auteur à longueur d’année ne sont d’ailleurs pas les derniers à faire des fanarts (et à les défendre comme leur création).

Bien sûr, ce sont d’énormes conglomérats de l’industrie culturelle qui règnent réellement sur le droit d’auteur et son application, ce que proclament à longueur de journée des twittos illustrateurs avec quelques milliers d’abonnés n’a pas tant d’influence en dehors. Mais ceci peut expliquer la débâcle prolongée autour des NFT.

On aurait pu penser que le bilan ridicule de la technologie l’aurait déblayée de prime abord, mais si vous avez passé des années à défendre le Droit D’Auteur, et que les Auteurs font absolument tout ce qu’ils veulent avec leur œuvre, seuls les esprits mauvais pourraient y trouver quelque chose à redire, les seuls NFT que vous pourrez critiquer sont ceux qui ont piqué l’œuvre de quelqu’un d’autre.

Ils ont aussi été tentés par la promesse du Smart Contract. Pour un tableau physique, l’artiste ne touche que la somme de la première vente, peu importe à quel point le prix en monte après avec la spéculation. Suivant quel code est intégré dans les NFT, il peut être spécifié dedans que tel pourcentage de chaque revente ira à l’artiste, garantissant donc des profits sur la longueur. Bien sûr il semble facile de contourner ça, s’il est possible de donner ou brader le NFT (contre une liasse de dollars par exemple). Comme la technologie avait débordé le droit, on espérait que les chaînes d’airain du code informatique et de la blockchain feraient office de loi et permettent de réparer la brèche. Espoir peut-être vain, pour l’instant. Certes, les NFT ont suscité une vague « d’artistes bio » qui affichent fièrement qu’ils n’utiliseraient pas cette technologie maléfique, l’injonction à la boycotter complètement faisant même partie de leur publicité. Mais c’était sans commune mesure avec la réaction presque unanime contre les générateurs d’images.

Le début de la riposte contre l’IA fut donc, encore une fois la défense du droit d’auteur. Les IA s’entraînent sur le stock d’images qu’ils ont pu récupérer en écumant les internets plus ou moins légalement : pompant les artistes proéminents d’Artstation, les réseaux sociaux, les sites de Stock Photo, les images illustrant les articles de journaux et leur légende, les répertoires de photographies médicales, etc.

Les IA ne copient pas véritablement, elles façonnent un « espace latent » qui cristallise des associations entre formes graphiques, certains mots, etc. qui ensuite peut façonner des images qui y ressemblent, nuance importante, mais puisqu’elles ne peuvent fonctionner sans s’être entraînées sur ces corpus, cela court-circuite la discussion. Puisqu’injecter mon œuvre est nécessaire au fonctionnement de ce machin, il ne m’importe pas qu’il la copie indirectement ou directement, cela reste essentiellement identique à du plagiat diront ce qui semble être la majorité des artistes.

Certaines IA recrachent certes des résultats très proches de leur corpus d’entraînement. On a fait beaucoup de foin sur This Person Does Not Exist, la capacité à générer des visages inexistants par IA, mais il se trouve que certains de ces visages inexistants sont en fait extrêmement proches de visages qui existent, juste légèrement modifiés. Ici on ne prétend pas tant créer des visages à partir de rien qu’avoir assez de données et de hasard pour brouiller les pistes et créer des visages inédits. Mais quand le modèle a à peine modifié une photo existante, certains critiques peuvent à bon droit pointer une forme de leurre dans ces promesses. Admettons cependant que la technologie a dépassé cela, ou qu’elle va le dépasser sous peu. La question du corpus sur lequel elles sont entraînées reste un problème.

Cela crée déjà un premier conflit, après les magasins en ligne qui changeaient automatiquement toutes vos illustrations en t-shirts qui ne vous rapportent pas d’argent, maintenant en plus chaque fois que vous postez un dessin vous prenez le risque de nourrir la Bête qui remplacera bientôt les artistes, terrible sentiment d’injustice d’avoir contribué gratuitement à votre perte. (D’ailleurs on se demande combien de gens cesseront ainsi de rédiger des descriptions alternatives d’images à destination des malvoyants pour lutter contre l’IA…) Bien sûr, on sait qu’il y aura toujours de l’Ârt irremplaçable, le problème c’est n’est pas la fin de l’Ârt, c’est que tous les canaux de diffusion profitables soient saturés par des gens qui maîtrisent les dernières techniques de pointe en illustration (dont l’IA) — ce qui historiquement s’est à peu près toujours vérifié.

 

Les artistes se sont donc déchaînés afin de rallier le public contre cette injustice. Comme il est de coutume pour le plagiat, la contrefaçon et à chaque fois qu’ils estiment qu’on néglige les égards qui leur sont dus, ils le firent en alignant les métaphores se basant sur les boulots les plus concrets qu’ils ont réussi à imaginer, sans jamais que l’analogie soit pertinente.

La comparaison obligatoire à un ébéniste qui fabrique une chaise semble avoir plutôt été invoquée par les défenseurs des IA. Par contre je n’ai pas échappé aux autres classiques : Imagine un boulanger qui se fait voler son pain euh non ses céréales. Imagine quelqu’un qui compose un gâteau à partir de parts tirées d’autres gâteaux. (ça semble davantage un argument contre les collages) Imagine si je tricote une écharpe et que tu me la voles.  (…Et est-ce que ce ne serait pas plutôt analogue au fait de copier le design d’une écharpe ? Or c’est une pratique plutôt centrale côté tricot de regarder des tricots et de s’en inspirer ou d’essayer de les imiter !) Imagine un robot qui construit des maisons gratuitement. (???)

Il semble que pour devenir un artiste visuel il faut conclure une sorte de pacte après lequel on ne sera jamais capable de faire une bonne analogie.

Un grave désarroi aggrave cette malédiction et la cohue qui en résulte, désarroi devant cette parade maîtresse contre toute cette culture du diktat des Âuteurs : plutôt que de plagier un artiste et de se faire prendre, on va entraîner des machines à reconnaître des schémas dans toutes les œuvres possibles et imaginables, jusqu’à ce qu’elles arrivent à associer des formes relativement précises à certains mots et copier des styles avec aisance. Même si on y voit du plagiat indirect, un utilisateur cynique se contentera largement du bénéfice du doute que le brouillage de piste lui accorde, qu’il puisse nier raisonnablement qu’il y a un emprunt direct. Certes, ce n’est pas parfait, c’est une machine à produire des images génériques, mais ça suffit à combler un grand nombre de besoins en matière d’image, et ça devient difficile de parler de plagiat pour l’ingurgitation de milliers d’influences, qui au fond fait partie du processus artistique normal. (Rien de plus classique quand on apprend la peinture de faire des « études » où l’on copie les « grands maîtres » que ce soit le tableau lui-même, le code couleur, des photographies, etc.) D’ailleurs je serais curieux de voir si on aura des IA artistiques « éthiques », qui ne s’entraîneront que sur des œuvres libres de droit. J’imagine qu’un générateur entraîné sur les grands maîtres de la peinture à l’huile du temps jadis pourrait déjà satisfaire beaucoup de monde — et révéler que le véritable problème n’est pas tant le plagiat que nous piquer des parts de marché.

Dans certains cas c’est plus outrancier. Quand Stable Diffusion vend explicitement comme un argument marketing la capacité à imiter le style de nombreux artistes actifs ou décédés récemment, ou qu’un site dédié vous vend des prompts pour générer des œuvres épatantes qui incluent les nom de tels artistes, je crois qu’un tribunal aura plus de facilité à voir que le plagiat n’est pas accidentel ou ne vient pas de l’utilisateur, mais est délibérément proposé comme le but : on vous vend une machine à émuler le style des artistes. C’est une chose d’incorporer le travail d’un artiste au sein d’un million d’autres, c’en est une autre quand un modèle a visiblement été entraîné dans le but exprès d’imiter son style.

On verra ce que donnent les procès, mais je pense que ce n’est pas la réponse judiciaire qui aura le plus de succès en ligne. On en voit en fait trois à mon avis.

Continuons comme d’habitude dans la démence à thème indo-européen et proposons une pseudo-tripartition des moyens proposés pour combattre l’art génératif:

  1. Démonisation
  2. Artisanat
  3. Communauté

 

I. Démonisation

Longtemps, on n’a pas pris ces générateurs d’images au sérieux, leur opposant le même traitement que Renan réservait à ses rhumatismes : le mépris. Le seul facteur qui a balayé tout ça, c’est la qualité des résultats laissant la place au catastrophisme et à la peur d’être remplacé déloyalement par des machines. Tous ceux qui continuent à insister sur la laideur des œuvres (il en reste) se voient facilement opposer qu’il reste des défauts et des laideurs, certes, mais le progrès de ces cinq dernières années est déjà impressionnant, donc qu’en sera-t-il dans cinq ans ?

Dénoncer sa mocheté est donc remplacé par un argument plus ou moins métaphysique : ce type d’art est aseptisé, nuit au principe même de l’art, est une hérésie, est contre-nature, n’a pas d’âme. En déplaçant le débat sur des qualités éthérées et très subjectives, voire mystiques, on s’épargne la discussion sur les conséquences douloureuses économiques de tout ça avec une supériorité morale facilement gagnée. On affirme comme une évidence que ce n’est Pas De L’Art, que seuls les êtres humains avec leur petite étincelle divine de créativité au cœur de leur âme, peuvent véritablement Créer avec un C majuscule.

Je ne veux pas m’avancer sur le processus créatif de tous les artistes, peut-être que certains possèdent effectivement un éclair divin qui pousse leurs créations au-delà de la simple association d’idées passées et de techniques, mais je pense que pour beaucoup d’entre nous, le dessin est une application d’une suite de techniques (composition, perspective, couleur, etc.), un tableau n’est qu’une somme de coups de pinceaux, et ces techniques peuvent être imitées, d’ailleurs c’est comme ça qu’on les apprend. Les théories les plus convaincantes mais les plus déprimantes aussi, réduisent la créativité à de l’association d’idées, rien de neuf ne serait donc véritablement créé, seulement une combinatoire piochée dans le monde, et à ce titre, rien n’empêche une machine de répliquer cette mécanique.

Certes l’argument contraire est facile. Quand on essaie d’élucider le processus créatif, de réduire le mystère de la création, de l’innovation, à divers mécanismes, il y a toujours le risque que le mystère se réfugie dans la partie qu’on n’explique pas. Prenez le modèle de Wallas (1926) à quatre étapes (Préparation, Incubation, Illumination, Vérification), ou bien les six étapes de Harris en 1959 (reconnaissance du besoin, recueil de l’information, pensée traitant l’information, imagination des solutions, vérification, mise en application). Comme le remarque Michel-Louis Roquette, le problème est ainsi « désigné mais non pas éclairci » (« La Créativité », Que Sais-Je?, 1973, p. 18) la création reste ce miracle irréductible, on l’a simplement remisée dans une étape dédiée (Illumination, Imagination des solutions), comme si on expliquait quoi que ce soit en la casant ainsi en sandwich :

Et quand bien même vous seriez un être de lumière qui parvient à transcender la combinatoire des associations d’idées pour créer de l’Ârt Neuf, inatteignable par la machine, ce n’est pas dit que ça garantisse votre succès, ou que la machine ait besoin de ce supplément d’âme pour vous supplanter.

Il faut dire, lamenter le «manque d’âme» ne renvoie pas forcément à une notion métaphysique, certes. Patricia Taxxon y voit par exemple un raccourci pour signifier la transparence de l’intention, l’univocité, le fait d’y lire un message émis à travers, connaître sa place dans le métarécit, quelque chose qu’on ne peut obtenir avec une production automatisée.

Claire Hentschker remarque que ce qui l’intéresse de plus en plus c’est de voir la chaîne de mots qui a servi à générer l’images, autrement dit, de retrouver une part d’intention et de processus, et que le résultat final, peu importe à quel point il est poli, ne retient plus vraiment son attention dans le bruit visuel de sa timeline twitter, elles ne se distinguent plus vraiment les unes des autres, et en effet je me suis déjà habitué au style de Midjourney, et à parfois le reconnaître, avec sa tendance aux textures de végétation luxuriantes, fioritures cosmiques, aux arches avec un arrière-plan lumineux, etc. — c’est d’ailleurs ainsi que la couverture de Christopher Paolini a immédiatement été reconnue comme une de ses productions.

Pouvoir inonder la scène par la quantité d’images produites est une qualité, mais elle peut aussi fatiguer le public, on fait défiler la page. Je ne sais plus qui (McKean ?) comparait ça aux dégradés de couleurs, une touche si chic et rétro des années 80 quand il fallait encore les peindre à l’aérographe, dès qu’on a pu en avoir instantanément et de toutes les couleurs grâce à Photoshop, on les a immédiatement surutilisés n’importe comment, sans la goût et la mesure qui allaient avec le savoir faire. D’où l’effet Wordart, les dégradés sont immédiatement devenus moches, kitschs, ringards, on les a un peu délaissés. Pensons aussi à l’imagerie 3D générée par ordinateur, qui au début était utilisée avec une grande parcimonie, un grand souci de l’intégrer à l’image, parce qu’on avait peur de brusquer le public, mais on l’a vite utilisée trop mécaniquement, les gens la trouvent encore régulièrement mal faite, malgré les progrès faits. Peut-être que la surutilisation sans tact de ces générateurs d’images va aussi lasser le public ? Qui sait.

Apparemment, les artistes arrivent un peu mieux à générer des images intéressantes, donc certains espèrent que la créativité pourra se réfugier dans la génération des prompts, des suites de mots qu’on met dans la machine. Je suis dubitatif, mais c’est déjà un élément qui fait que si la portion congrue de l’implication humaine dans le processus a été très réduite, elle n’a pas complètement disparu. On donne toujours le ton.

L’IA ne peut pas créer dit-on, elle ne fait que recracher des formes apprises sur les images qui l’ont nourrie, et ce serait un terrible désavantage. Certes. Mais :

1) D’abord si l’IA associe des formes qui n’ont jamais été associées auparavant, en imitant des styles qui n’ont jamais été utilisés pour cela, n’y a-t-il pas une part de créativité, un ajout marginal de nouveauté ? Si Dall-E nous crache une allégorie de la naissance des Etats-Unis peinte par Botticeli, des raviolis chassant des bisons dans la montagne dans le style de Will Turner, Harry Potter illustré en papier découpé, une secte encapuchonnée qui change la roue d’un SUV peinte par James Gurney, ou encore les elfes de Rivendell tirant un missile atomique vers le Mordor, n’y a-t-il pas quelque chose de créatif, si personne ne l’avait fait avant ? Ou comment oublier des films Pixar tels que le Roi Patate ou celui-ci où Stephen Hawking devient champion de joute.

hpetc

La créativité ce n’est pas seulement de créer à partir de rien, de créer quelque chose qui ne ressemble absolument à rien de connu, parfois c’est simplement proposer une variation inattendue, légèrement novatrice, une combinaison jamais ou rarement faite. Pour avoir ces images il faut les demander, donc on pourrait dire que la créativité est injectée par l’utilisateur qui tape ces mots dans la machine, et que lui-même n’a fait que jouer à associer des idées dans une combinatoire relativement prévisible. Le facteur magique inconnu, la variable x de la création, reste hors du système. Ce jeu, combiner des choses et voir ce qui colle, c’est l’essentiel du processus créatif. Quand on rêve, même quand on sait très bien d’où viennent les éléments du rêve, qu’on réalise quelle portion de notre journée est digérée dans les motifs qui se succèdent, notre esprit parvient parfois à les combiner d’une manière qui nous surprend. L’IA peut avoir la même qualité je pense.

2) Ensuite, tous les artistes du temps passé se sont nourris des œuvres qui existaient avant, du tissu de leur époque, des autres arts que le leur, et de hasards plus ou moins heureux. À mon avis il n’y a pas de création artistique à partir de rien, et s’il y en a c’est une portion minoritaire. Ça me semble particulièrement évident dans le cas de la littérature ou de la musique : il y a des artistes qui inventent des instruments, ou un nouveau son, et des romanciers qui inventent des mots, mais leur tâche c’est principalement d’associer des notes ou des mots existants, et nul ne nie la créativité dans l’exercice — mais en arts visuels il y a une croyance diffuse bien plus large qu’il faudrait une créativité totale à partir de rien pour oser parler de véritable créativité. Pour moi, au contraire, les artistes apportent surtout de la nouveauté par petites touches. Ce sont surtout des combinaisons originales, des variations de formes existantes, de nouvelles expériences exprimées, et par ces petites torsions, on ajoute à un grand arsenal de styles, de motifs, de textures, etc. dans lesquels les autres peuvent piocher. Quand un artiste donne l’impression d’avoir créé un style radicalement nouveau, je crois que plutôt que le tirer hors de l’éther, il a simplement sélectionné soigneusement les torsions les plus tordues qu’il a trouvées dans cet arsenal et les a combinées intelligemment. Ceci est aussi une nécessité de l’interaction avec le public, on ne peut repousser les limites de l’art que petit à petit, à mesure qu’il s’habitue à nos audaces. Et bien sûr, quand la perte de mémoire au fil du temps élague les ramifications qui avaient inspiré toutes les torsions pour lesquelles un artiste est connu, on peut plus facilement s’imaginer que c’est un génie solitaire.

3) Et enfin, quand bien même on admettrait, sur le plan philosophique, que l’IA ne crée pas, qu’on s’adjuge à bon compte l’exclusivité de cette médaille, et que l’IA ne ferait qu’émuler son stock d’images avec des étapes supplémentaires : il n’est pas impossible qu’à un certain point l’humanité aura produit un stock d’images tellement considérable que l’IA sera suffisamment entraînée pour combler une portion non-négligeable de nos besoins d’images. Pour ce qui concerne les IA qui produisent du texte, elles ont besoin d’être nourries d’une quantité de texte de plus en plus conséquente pour des retours décroissants, elles deviennent meilleures certes, mais de moins en moins, et pour atteindre le niveau qu’on attendrait d’elles, il est possible qu’il faille plus de texte qu’il n’en existe actuellement dans l’univers — donc cet argument vaut peut-être aussi pour les images. Mais même si on n’en fait qu’un kaléidoscope glorifié qui combine des clichés, c’est majoritairement ce qu’on demande aux artistes ! Et ce kaléidoscope n’a pas besoin d’être parfait pour bousculer les artistes, loin de là. Pensez à la traduction automatique qui, certes pratique, est loin, très loin, d’être parfaite, mais qui a quand même chamboulé le marché de la traduction. Comme le rappelle un commentaire, inonder le public avec de mauvaises traductions, mais gratuites, suffit à faire baisser le prix pour tout le monde, surtout quand la plupart des clients se foutent que la traduction soit fidèle. On attend encore la machine surpuissante qui peut tout traduire à coup sûr, mais on a déjà des baisses de revenus pour les traducteurs et tant de menus de restaurants très approximatifs.

Par contre, facteur important, les IA ne comblent pas les mêmes besoins que les illustrateurs. De toutes les bêtises qu’on a tapé dans Dall-E ces derniers temps, beaucoup n’auraient jamais vu le jour sans ce gadget. Même les poètes du prompt qui auraient été capables d’investir les heures qu’il fallait pour les dessiner ne l’auraient pas fait non plus. Le peu d’initiative requis a permis d’échapper à la courbe d’efforts normalement demandés pour les exprimer. Qui aurait pris le temps de dessiner tous ces montages absurdes ? Si vous allez peindre Shrek dans le palais de Saddam Hussein, il faut ensuite l’assumer, le justifier, pourquoi avoir passé tant de temps dessus ? Ça commence à devenir bizarre. Puisqu’il suffit d’un clic, puisque l’image est produite par un processus impersonnel, il se trouve plusieurs avantages : on n’engage pas notre intégrité artistique, on n’ajoute pas un montage absurde (et de mauvais goût) à notre portfolio, qui nous poursuivrait ensuite. L’usage impose une certaine désinvolture. Un grand nombre de ces productions humoristiques n’occupe pas vraiment le même créneau que la production des illustrateurs, et dire que celle-là va remplacer ceux-ci ne fait pas complètement sens, puisqu’on s’en est précisément servi pour illustrer un angle mort, dessiner des sujets que ceux qui savent dessiner n’auraient pas perdu de temps à dessiner même s’ils y avaient pensé.

Nous avons là un assortiment de millions de petites pensées plus ou moins créatives, qui manifestent effectivement notre talent pour créer ou en tout cas associer des idées de façon inattendue. Et comme l’essentiel de nos idées créatives, sans l’IA, toutes ces petites bribes auraient été oubliées, il n’aurait même pas valu la peine d’y repenser, comme autant de projets de romans qui finissent à moitié rédigés, ou à peine esquissée dans notre imagination, tant d’idées qui nous paraissent géniales, dont on pense que ça « ferait un super film » mais qui seraient nulles sorties de la brume de nos pensées, si bonne à nous persuader de leur propre génie.

C’est certes ça qui rend tant de professions artistiques demandées : faire appel à leurs service ça permet à ceux qui ne dessinent pas de manifester graphiquement leurs images, à ceux qui ne savent pas composer de trouver une bande-son qui leur plaise, à ceux qui ne savent pas écrire, que leurs idées soient transformées en prose. C’est la difficulté d’acquérir les techniques nécessaires à transformer ces “idées géniales” en œuvres digestes qui leur permet de vendre leurs services, mais du coup à des tarifs qui ne sont pas pour toutes les bourses. Les prompts se limitaient aux images qu’on saurait rentabiliser et s’il y avait fantaisie elle devait suivre les caprices de riches mécènes. Mais donc, on dessinait pour ceux qui ne savaient pas dessiner, si maintenant ils peuvent se tourner vers l’IA, si ils ont une machine à cracher des images, pas toujours meilleures, jamais parfaites, mais de temps en temps satisfaisantes, et surtout moins chère et dont on peut demander des variations à l’infini ? Voilà tant d’artistes qui perdent des jobs « créatifs » et qui pourront consacrer moins de temps à la « création », maintenant que le marché se rétrécit.

Comme tout le monde je suis frappé par ce succès, et profondément dépité en particulier par l’ironie du scénario. On espérait ou on craignait que l’IA nous prenne les jobs pénibles et rébarbatifs, mettant au chômage les manutentionnaires, les ouvriers, etc. On discutait en long en large des conséquences terribles et de comment s’y adapter (des millions de types s’y sont essayé et le résultat c’est systématiquement dire « euh, le revenu de base, peut-être » en faisant une grimace qui vous donne l’air intelligent) mais il s’avère que ça on n’y est pas encore, et vu la réalité de l’automatisation, on ne fera que repousser certains problèmes. Je parlais à quelqu’un qui bosse justement avec le Deep Learning, pour entraîner un bras-robot à aligner des objets tubulaires dans une caisse à la sortie d’une machine. Secouer ne marche pas trop, et sa solution pour l’heure était de bouger chaque tube individuellement, prenant 15 secondes chacun. On n’est pas encore à la machine autonome qui produit éternellement sans apport de travail humain, sur la plupart des chaînes de production, ce sont encore les ouvriers qui servent de variable d’ajustement entre les machines, retournant ceci, remplissant ça, triant le reste. On sait tisser automatiquement, mais ce sont encore des mains humaines qui ont traîné chaque couture de nos vêtements sous la machine à coudre.

Ted Underwood pointait que ce n’est pas si étonnant : on ne produit des images que depuis environ 50’000 ans, tandis que le corps humain et sa capacité à se déplacer et agir dans l’espace est le fruit d’une évolution de plusieurs millions d’années. Imaginer que les tâches physiques sont plus faciles à automatiser que les tâches artistiques est un mauvais réflexe qui vient surtout de ce qu’elles sont moins valorisées. Est-ce qu’on devrait vraiment s’étonner à répétition que l’automatisation des tâches pénibles, toujours promise, reste toujours incomplète ? Le premier domaine qu’on a industrialisé c’est la production de textiles. Et certes, le filage, le tissage, furent automatisés, on a inventé la machine à coudre. De grandes facilités. Mais plus de deux siècles après, ce sont encore des mains humaines qui ont laborieusement traîné toutes les coutures de vos vêtements sous une machine à coudre. L’être humain est un engrenage très flexible, c’est très difficile, et même coûteux, de s’en passer. La machine ne nous offre pas des vacances, elle nous fait choisir entre le chômage et travailler au rythme de sa cadence infernale. Comme on le disait déjà en 1856 :

« De nos jours, chaque chose enfante pour ainsi dire son contraire. Nous voyons qu’une machine douée d’une force merveilleuse, capable de réduire l’effort et d’effectuer un travail humain fécond, mène à la famine et à l’épuisement. »

Et par contre, à l’autre bout du spectre, l’IA sape en premier les activités créatrices.

Ah, qu’on aurait voulu continuer à piailler que c’est le propre de l’homme, que c’est hors de portée des transistors, que l’ordi ne pourra jamais produire que du photoréalisme stérile, mais qu’il nous restera notre style, notre expressivité, les marques de notre humanité. Et non ! Les constellations de motifs, rapports, contrastes, réflexes, qui forment notre style de dessin particulier, et qu’on passe des années à affiner pour se distinguer sur le marché, l’IA parvient merveilleusement bien à les enregistrer et les répliquer. Quelle ironie, et quelle image terrifiante du futur qu’on voit poindre : l’humanité qui continue à faire des tâches aliénantes et répétitives car il se trouve que grâce à notre flexibilité malléable on est plus efficace que les machines pour le faire, et qui pour s’en distraire se gave d’une soupe d’images produites par un algorithme, des films et des séries télés générés automatiquement — les scripts à succès étaient déjà des enfilades mécaniques de clichés, remarquera-t-on le changement ?

 

II. Artisanat

Si les IA peuvent produire des résultats instantanés et que nous ne pouvons plus nous distinguer du côté du résultat, il faut bien mettre en avant l’artisanat, ce que les anglais appellent le craft, la technique du dessin, le processus de création, autrement dit : insister sur l’aspect humain de la production. Plusieurs voies sont possibles.

Une réponse frontale à ce problème serait de dire : qu’à cela ne tienne je vais me retrousser les manches, me spécialiser dans ce que l’IA ne peut pas faire, et m’y perfectionner jusqu’à devenir imbattable, et défendre mon pré carré. En l’occurrence, l’IA a plein de failles, les mains comptent souvent six doigts ou passent à travers les cheveux, des boutons eschériens traversent les vêtements dans tous les sens, ses tentatives d’intégrer du texte dans l’image aboutissent à des mosaïques étranges.

Les dessins au trait restent également très mauvais. Stable Diffusion a l’air de copier l’univers d’Akira Toriyama plus que son style (pas spécialement connu pourtant pour sa subtilité), et sa version de Keith Harring n’arrive pas à boucler géométriquement ses labyrinthes. Autre ironie, d’ailleurs : l’IA a l’air de plus facilement reproduire la texture des styles dionysiaques, foutraques, chaotiques, maelstrom de couleurs, structures organiques proliférantes, plutôt que les structures géométriques plus apolliniennes, la perspective, etc. Il y a donc encore de la marge pour vraiment nous rattraper. La Chose de The Thing prend gentiment forme humaine. Oui, son mugissement n’imite pas encore assez bien notre voix, mais ça ne saurait tarder.

Ce pré carré dans lequel on peut espérer s’imposer haut la main, deviendra donc de plus en plus petit et de moins en moins carré, à mesure que les prouesses informatiques gagnent en maîtrise. Vue la vitesse du perfectionnement, investir beaucoup de temps à s’entraîner pour faire les petites choses qu’elles font mal me semblent un calcul hasardeux, elles risquent de vous dépasser. On revient au problème de l’homme contre la machine, John Henry qui s’éclate le cœur.

Asseyons-nous sous la cascade. Fermons les yeux. Examinons nos motivations. Est-ce que ça vaudra encore la peine de dessiner, si on peut avoir une image en un clic ?

En 2019 déjà, Stan Prokopenko bottait en touche d’une manière convaincante : si on fait un robot qui sait parler, et même parler mieux que moi, je ne m’arrêterai pas de parler. Et je préférerais parler à un être humain. Je ne vais pas m’arrêter de dessiner, même si une machine arrive à dessiner mieux que moi. C’est un moyen d’expression, et je continuerai à vouloir m’exprimer.

Certes, dans l’absolu, je pense qu’on va continuer à produire de l’art, mais c’est une faible consolation si des jobs artistiques se ferment et que la concurrence augmente pour ceux qui restent.

On nous dira que les paniques luddites devant les progrès de la technologie ne sont pas nouvelles : quand Manfred Mohr commence à produire des œuvres à l’aide d’ordinateurs à la fin des années 60, il était rejeté viscéralement, vu comme un corrupteur ou destructeur de l’art, l’ordinateur était encore vu comme une technologie fondamentalement militaire, sans la familiarité découlant de son entrée dans nos foyers.

Il est très facile pour les techos méprisants de ranger toutes les inquiétudes des artistes dans cette case.

Takyon 236 assène ainsi sur France Culture que la crainte d’être remplacé se base finalement sur un malentendu, les artistes croiraient que l’IA est véritablement intelligente, la doteraient d’une agentivité qu’elle n’a pas, alors qu’il ne s’agit que d’un outil. (46′) Je crois plutôt que c’est cet ingénieur qui se méprend : ces fameuses professions « créatives », graphistes et compagnie, ne sont pas si créatives que ça. Vous avez beau leur dire «ce n’est pas un robot surpuissant doté d’un esprit, ce n’est qu’une boîte noire qui recrache des images associée à des mots», beaucoup répondront : mais c’est exactement ça mon job ! Le patron vient en cravate vous donner votre « prompt » et critiquera le résultat.

Il y a des exceptions. Quand je parle d’Artistes En Ligne, justement, ce sont souvent des illustrateurs qui ont échappé à cette pesanteur et qui produisent ce que bon leur semble, qui prospèrent en développant leur œuvre, et qui défendent une vision foncièrement artisanale de leur travail, qu’ils effectuent en indépendants, en freelance. Mais beaucoup d’artistes ne sont pas des indépendants. Insérés dans de grandes entreprises, de grandes équipes, on les traite déjà comme de grosses imprimantes qui boivent du café. Ils sont déjà traités comme des outils et ils craignent donc logiquement la place que ce nouvel outil leur prendra. Je connaissais quelqu’un qui bossait à Paris comme graphiste pour je ne sais plus quel hypermarché français et qui produisait seulement les visuels annonçant leurs soldes, dans leurs magasines ou sur internet. En détourant des yaourts et des escalopes en promotion, je ne crois pas qu’il se faisait des illusions sur la portée artistique de son travail ou la perte d’âme qui en résulterait s’il était automatisé, pas pour autant qu’il se réjouirait de perdre son job pour en reprendre un pire. Et la plupart de gens qui bossent sur Fiverr pensent pareil j’imagine.

Côté production, on défendra donc l’art traditionnel par sa capacité à articuler des esthétiques, des idéaux, et donner sens au travail de l’artiste, ça ne correspond pas à la plupart des jobs dans les arts visuels — mais justement on le défendra à la fois comme un remède aux travers du milieu et drapeau autour duquel fédérer contre cette nouvelle industrialisation de l’image.

Ce n’est pas la première fois qu’une « industrialisation » change complètement le marché artistique. On cite la lithographie qui permet un essor de la reproduction des illustrations, la photographie, bien sûr, mais l’hécatombe n’est pas venue tout de suite. Lors de l’âge d’or de l’illustration américaine, au XXe siècle, la photographie existait déjà depuis de nombreuses décennies. Grâce à ses illustrations dans les journaux et pour des campagnes de pub, Leyendecker touchait 50’000$ par an au début des années 1900 (équivalent de plus de 1.5 millions aujourd’hui) et organisait des galas dans sa demeure qui ont naturellement invité la comparaison à Gatsby. Ces stars étaient certes une exception mais leur existence même va devenir impossible à mesure que le marché de l’image se transforme.

Le passage à l’illustration digitale fut un autre exemple de gros changement de ce genre, permettant un nombre infini de retouches et d’ajustements rapides. Marshall Vandruff mentionne qu’un de ses gros jobs avant la peinture digitale c’était par exemple de retoucher des photos (Pas un job très créatif, effacer des gens ou des câbles électriques au fond d’une photo, mais bien payé pour ce que c’est), et toutes les techniques de rendu réaliste que la publicité demandait, quand on faisait encore tout à l’aérographe.  Puis arrive Photoshop, qu’il adopte avec peine en 1996 (il considère ça comme une adoption tardive, Photoshop débarquant en 1990) conscient avec le recul que ceux qui n’ont pas pu faire ce passage ont mis un terme à leur carrière. L’illustration, la peinture traditionnelle, ont dû se reporter sur des marchés plus spécialisés ou luxueux.

Bref, en focalisant trop sur les vertus spirituelles de l’artisanat par opposition à la machine sans âme, on omet un peu que ce ne sont pas les tâches les plus enrichissantes qui sont automatisées, mais les artistes peuvent quand même les regretter quand elles étaient relativement bien rémunérées. Il est donc tentant en réponse de revaloriser l’artisanat et le rôle de l’artiste. Face à la machine aveugle on met en avant notre vision artistique, et du même coup on s’attaque aussi à l’industrialisation des métiers artistiques, qui rend leurs jobs automatisables en premier lieu.

En face, du côté du public, si on veut défendre les qualités de l’artisanat contre l’image industrielle, à commencer par sa beauté supérieure, il faut réaliser que pour la plupart des demandes d’images, le charme artisanal de la petite production n’est pas une priorité, on cherche à illustrer, pas besoin de beauté transcendante, surtout si ça coûte cher et qu’on n’a qu’un petit budget.

Toutes les images ont-elles besoin d’être des chefs d’œuvre qui nous transportent ? Je ne pense pas, elles ont des fonctions différentes.

En tant que youtubeur, j’ai un rapport assez industriel à l’image. Chaque fois que j’ai produit moi-même des dessins pour mes vidéos cela rallongeait considérablement le temps de production, déjà désagréablement long, pour un faible gain qualitatif. La plupart du temps je me contentais de piocher n’importe quoi sur Wikimedia Commons ou Google Images, quitte à y laisser post-ironiquement la marque des banques d’images dessus. Si l’IA se glisse dans ce processus on remplace une industrialisation de l’image par une autre, je crois qu’on ne perd pas grand-chose.

Prenez les vignettes youtube, d’ailleurs. C’est un parfait exemple d’une image qui

1) a une fonction très utilitaire : faire cliquer les gens sur la vidéo

2) est contrainte par des facteurs externes assez puissants, on voit empiriquement quelles vignettes marchent le mieux, donc on n’a pas de bonnes raisons d’innover une fois qu’on la formule

3) n’a pas la place de briller, c’est une image qui apparaîtra en très petit format, donc très peu d’occasion pour développer des détails, elle n’est pas faite pour être contemplée comme un tableau

Les youtubeurs à succès tendent donc à utiliser les mêmes ficelles, ce qui donne des vignettes peu remarquables mais fonctionnelles. Drafstmen prend typiquement des tableaux ou illustrations connus et rajoute la tête des deux intervenants dessus. Les remplacer par des images générées par Midjourney, comme je commence à le voir, ça pourrait ajouter un peu de fantaisie là-dedans, au fond on n’y perd pas grand-chose en créativité : l’IA ne remplace souvent pas une peinture artistique mais une photo, qui avait aussi un rôle fonctionnel.

Ceux qui peuvent se permettre de jolies vignettes originales sont soit des youtubeurs qui ne se soucient pas du succès, soit des youtubeurs à succès qui ne dépendent même plus des vignettes tant les gens cliquent sur tout ce qu’ils sortent, leur nom suffit à faire vendre. (pensez Squeezie et son prix de Formule 4 qui se paie un joli tableau comme vignette)

Ces temps j’écoutais donc des émissions de radio et autres interviews qui traitent de ce sujet pour écouter diverses perspectives tout en m’occupant alors que je dessinais une couverture d’album qui m’avait été commandée par un musicien indépendant. Et avec une certaine ironie, de nombreux intervenants soulignaient à quel point cette tâche serait facilement remplacée par IA. Dans la vidéo où Vox explore le sujet en demandant des prompts dans la rue, un passant donne une parole de la chanson Biomusicology, « chasing seafoam dreams« , (« chassant des rêves d’écume ») comme prompt, et devant le résultat, assez cool, il demande si ça peut être la couverture de son premier album. Les résultats assez trippy se prêtant particulièrement bien à ce genre d’images qui combinent différentes symboliques pour évoquer des ambiances. David Bruce, expliquant les limites de l’IA pour produire de la musique — pour l’instant — mentionne qu’il a utilisé Midjourney pour tenter de faire des couvertures d’album.

chasing seafoam dreams

Plusieurs artistes commentant les progrès de l’IA s’exclamaient tous en choeur : les couvertures d’album c’est fini, pour ce genre d’image l’IA va juste pulvériser les artistes. Que ce soit Rob Sheridan qui raconte avoir longtemps illustré des albums musicaux et être content que son revenu n’en dépende plus maintenant ou Dave McKean qui renchérissait sur Living the Line, ce qui est répété par Marshal Vandruff et Stan Prokopenko dans leur podcast : qui s’embêterait encore à dessiner des couvertures d’albums ?

Dans la question de si ces programmes vont dominer le marché de la couverture d’album et remplacer les pauvres hères comme moi, il y a deux variables qui peuvent changer les choses : le temps et l’argent. Le temps déjà, entre la commande et la livraison de mon image finale, avec son lot de corrections il s’est écoulé un mois. Ici ce n’était pas un problème, mais de nombreux projets sont contraints par le temps, et le fait d’obtenir un résultat qui n’est pas parfait (le mien ne l’est pas non plus) est compensé par la possibilité de l’amender et d’en générer rapidement cinquante autres — jusqu’à en avoir un satisfaisant.

Du côté de l’argent, pour l’instant ces IA sont (relativement) accessibles, et la plupart gratuites (Dall-E, Stable Diffusion) en tout cas pour une période d’essai (Photosonic, Midjourney) parfois avec une liste d’attente. Quand il s’agit d’un shitpost, ou dans le cas de David Bruce, d’un projet à but non-lucratif, qui ne lui rapportera rien et n’a pas un grand budget, le fait que l’IA n’ajoute pas au coût est un incitatif évident.

Ceci dit, beaucoup commencent à proposer des abonnements :

Je ne me fais pas d’illusion, à mesure que ces modèles produisent des résultats de plus en plus exploitables et qu’on peut rentabiliser facilement, les prix devraient grimper si les utilisateurs restent nombreux. Mais la lassitude devrait aussi s’emparer d’eux, et peut-être qu’une fois passée la curiosité, la plupart des gens verront que l’abonnement ne vaut pas la peine s’ils n’ont pas un énorme besoin d’images. Entre hausse du prix et lassitude du public, peut-être que les courbes ne vont pas se croiser.

Mais effectivement, en en composant une, je me posais aussi la question de si ça valait la peine.

Je voudrais aussi mentionner mon processus, parce que je pense qu’il illustre ce que je disais plus haut de la créativité relative qu’il y a dans la production d’images, et comment la copie remixée est une part assez centrale et essentielle du processus artistique standard.

RP_Vol_I_final_JPG

C’est une scène de l’arbre du jardin d’Eden, une des images qu’on se traîne depuis le plus longtemps, des siècles et des siècles d’images sous tous les angles. On m’a explicitement demandé que le serpent ressemble à celui du Livre de la Jungle de Disney. Est-ce que je suis en train de créer quelque chose de totalement novateur, inspiré par cette étincelle divine radicale dont seul l’humain est capable, ou bien est-ce que je suis plutôt en train de combiner des clichés ?

Et quand je dis « cliché », je le fais seulement pour souligner le peu d’inventivité qu’il faut pour convoquer ces images, et que même si vous pensez qu’un ordi ne peut que copier et combiner des clichés, c’est déjà une grande part de la création graphique. Après tout, on ne demande pas aux romanciers d’inventer des mots, simplement de les combiner d’une manière efficace pour transmettre leur histoire au lecteur, et pareil ici, on me demande de combiner des images qui rende la vibe nécessaire à augurer cet album de musique.

Pour la composition de cette couverture, voilà ce qui m’avait été envoyé :

Vous voyez donc que l’essentiel de mon travail fut de donner forme à une idée et des mots clés qu’on m’a envoyés, ou pour être moins poli de faire du remplissage et du coloriage. Je suis aussi une imprimante glorifiée.

Et je ne crois pas que dessiner des feuilles ou des brins d’herbe, chaque champignon individuellement m’ait véritablement enrichi. Qu’on pense à toutes les brosses numériques personnalisées qui existent aujourd’hui pour plus facilement dessiner des cheveux ou des rochers. (je devrais d’ailleurs m’y mettre) J’ai aussi trouvé un vieux livre, Les champignons dans la nature (1925), qui contenait de nombreuses planches de champignons peints, et j’ai largement repompé leur coup de pinceau. Le jour où l’ordinateur proposera de peindre les brins d’herbe à notre place suivant notre style, il faudra voir qui insistera encore pour le faire à la main.

Pire : peu inspiré pour la cité post-apocalyptique pleine de végétation en arrière-plan (encore un cliché), j’ai cherché à peu près les mots listés sur le plan dans google images pour m’inspirer, puis, pourquoi pas, dans Dalle-E mini. L’amalgame des images qui en sortirent me donna le ton pour démarrer.

inspi

Mais c’est normal : la plupart des artistes prennent tous les raccourcis possibles pour produire davantage ou plus rapidement.

Certains de ces raccourcis ont suscité des débats. Beaucoup s’adonnent au photobashing, intégrer de nombreuses photos dans leurs illustrations, ce qui implique parfois que très peu de pixels ont en fait été peints de leur main, que ces nuages, ces rochers, ces textures ont été convoquées telles quelles. La technique est mal vue, certains sont très fiers de ne pas s’abaisser à ces facilités et de tout dessiner à la main, mais il faut admettre que ça requiert quand même entraînement et compétence.

On en parle moins, probablement parce que l’investissement de départ est beaucoup plus élevé, mais pareil pour l’utilisation de la modélisation 3D, qui va probablement se diffuser aussi, et on peut rêver du potentiel combiné à l’IA si ça devient plus accessible de déplacer des mannequins dans des décors, puis de demander à telle IA de le peindre dans le style voulu…

Il y a donc une tension dans la défense de l’Artisanat : on veut défendre le sens intrinsèque au processus artistique traditionnel, sans reconnaître que la plupart des professions «créatives» ne bénéficient déjà plus de ces vertus, et qu’insister à tout prix sur une production artisanale aujourd’hui, renoncer à la technologie qui permet des raccourcis, revient à enfermer un grand nombre de gens dans des jobs bien peu créatifs, ou d’y prolonger la durée des corvées.

Prenez le film d’animation Persepolis, adapté de la BD de Marjane Satrapi. Sa création a pris près de trois ans, presque trois années, car les réalisateurs ne voulaient pas utiliser les raccourcis permis par l’informatique : ils feraient douze images par secondes entièrement à la main.

Marjane Satrapi donne plusieurs raisons : s’appuyer sur l’ordi c’est risquer que le résultat soit vite daté, l’image serait trop nette, trop froide, n’aurait pas la chaleur propre à la main humaine.

Mais qu’est-ce qu’il y a de créatif ici ? Déjà, c’est une adaptation. L’histoire a déjà été racontée. Et peu de place à la créativité pour les dessinateurs quand on leur a demandé d’imiter le style de Marjane Satrapi. Qui ira prétendre qu’il y a une merveilleuse créativité à dessiner des images intercalaires 35 heures par semaine pendant presque trois ans, des milliers d’heures que cette centaine de personnes ne récupéreront jamais, tout simplement pour garantir un pseudo-grain d’authenticité ?

Pareil pour le film Loving Vincent (2017), qui retrace la vie de Van Gogh et qui, logiquement, imite son style de peinture, mais est donc composé de peintures à l’huile faites à la main, ou plus exactement, on filmait des acteurs, parfois sur des écrans verts, on imprimait les images retenues, et 125 artistes ont peint par dessus, ou peint indépendamment. Ceci aboutit à 65’450 images, souvent peintes les unes par-dessus les autres, composant 450 prises. Là ça a demandé 125 peintres et la production a duré 6 ans. On était encore loin de l’état actuel de Stable Diffusion et compagnie, mais maintenant que l’ordi arrive de mieux en mieux à imiter le style du pauvre Vincent, la question se pose : est-ce que ça vaudrait la peine de le faire ainsi aujourd’hui ? Est-ce qu’alors ça valait la peine ?


Et c’est pas la question mais : là où certaines scènes tirent parti des textures attendries par les coups de pinceaux, qui se fondent les unes dans les autres avec le mouvement, dans d’autres le rotoscoping n’y donne pas un résultat très convaincant et j’aurais cru sans problème qu’on y avait juste ajouté un filtre photoshop. Peut-être que des spécialistes de l’animation plutôt que de la peinture à l’huile auraient pu insuffler un dynamisme plus adapté.

Pour un exemple qui fonctionne mieux, voir la récente vidéo de Em Cooper pour I’m Only Sleeping des Beatles. Mais je ne peux pas m’empêcher de me dire que ce genre de clips trippy où les images se fondent les unes dans les autres c’est précisément ce à quoi les IA excellent.

Est-ce que l’humanité ce n’est pas aussi se soucier de ça ?

L’amour de l’artisanat, du craft, n’est pas salutaire en soi. Ce qu’il y a d’humain dans les arts émane des messages et des émotions qu’on transmet avec, du coup d’œil qui met en valeur la beauté ou la laideur du monde. Les vapeurs de térébenthine et le blanc de cadmium ne sont pas plus humains que les transistors et les engrenages.

On tombe dans le fétichisme, comme les bouquinistes qui nous feraient presque croire que l’important en littérature c’est l’odeur du vieux papier.

Autre piste à fort potentiel pour l’IA d’ailleurs : l’animation, avec ses douze images à produire pour chaque seconde de film, demande une magnitude d’effort d’un ordre de grandeur supérieur à celui de l’illustration, ce qui explique la déshérence du film animé « traditionnel » et le règne sans partage de l’animation 3D générée par ordinateur, où on peut sculpter des modèles et les animer. Peut-être qu’ici l’IA permettra un pas en arrière, un retour à l’artisanal, en rendant certains styles d’animations plus rentable, peut-être que davantage de gens pourront se permettre de refaire des longs-métrages animés sans céder au style Pixar ou Calarts.

En plus des deepfakes, des forgeries et falsifications que cela permettra, on peut aussi lamenter l’effet négatif que cette baisse de coût de production aura sur l’état de la scène médiatique et des vidéos qui parviennent jusqu’à nos yeux, animées ou nom. On peut s’attendre à un flux de merde automatisée, si vous aimiez les pubs youtube d’arnaqueurs avec une voix synthétisée sur fond de vidéo tirée de banques d’images, l’IA va profondément les améliorer et baisser fortement ce que ça coûte d’inonder les gens avec des conneries. N’importe quel blog pourra plus facilement se faire passer pour un journal en ligne relativement respectable, alors que jusqu’ici, la capacité à avoir du matériel illustratif pour les chapeaux de tes articles signalait quand même un certain niveau de ressources, et malheureusement, malgré tout notre tintamarre sur l’esprit critique que nous cultivons en permanence, c’est souvent sur des critères aussi superficiels qu’on juge la crédibilité d’une source par manque de temps. Ça promet l’avènement de nombreux nouveaux blo— pardon, de nouvelles revues en ligne.

Une tentative de digérer l’IA par l’artisanat c’est d’en faire un outil et de l’intégrer dans notre processus. J’ai mentionné l’avoir utilisé comme référence, comme on taperait des mots-clés dans Google pour s’agripper à un ancrage visuel, et ça peut servir à produire de la documentation, des images de référence, ou peaufiner les pièces que Nekro assemble.

Mais au-delà des conséquences sur le marché de l’art, il faut se demander quelles conséquences ça aura sur les artistes, et surtout les artistes en formation. Quand ils sont en plein dans le creux de l’apprentissage, quand ce qu’ils produisent n’est pas à la hauteur de ce qu’ils espèrent produire, est-ce que d’avoir un concept artist miniature dans sa poche qui produit des images instantanément ne risque pas d’avoir un effet décourageant ? Beaucoup concluront que ça ne vaut pas les efforts d’apprendre à peaufiner des images si on peut juste retoucher les images générées ou laisser l’ordi finir les croquis qu’on lui a fourni.

Est-ce que le cœur de l’éducation artistique ce n’est pas justement la lutte avec le processus, le feedback constant entre la main et l’œil, avec ses heureux accidents, et ses tentatives aventureuses ? L’accès illimité à des images sur mesure risquerait de court-circuiter tout ça. Après si ça décourage toute une génération d’artistes, ça limiterait aussi la concurrence, je suppose.

Patricia Taxxon expérimentant régulièrement les deux versants de la relation de commande d’art, faisant de la musique pour d’autre et commandant des illustrations pour ses projets musicaux, recommande également l’équilibre qui se fait au sein de cette relation, et ce qu’elle peut avoir d’enrichissant, ce que ça peut avoir de stimulant d’avoir une personne tierce qui borne votre création, qui vous donne les tâches à accomplir pour varier de celles que vous vous assignez vous-mêmes, et qui juge du résultat, pour que vous ne soyez pas pris dans la boucle de votre jugement. Remplacer cette relation par une machine qui produit instantanément sur commande, ce serait… hérétique, dit-elle. Et autant j’aime trivialiser mon rôle d’imprimante, autant je dois dire qu’il y a quelque chose de stimulant à recevoir des paramètres pour produire une illustration. Cependant, à côté de ce fonctionnement optimal, il me faut quand même préciser que la moitié de mes expériences de commande, que ce soit en tant qu’exécutant ou en tant que client, se terminaient par l’artiste (qui parfois était donc moi-même) oubliant à moitié le projet puis ayant une crise existentielle artistique, perdant l’inspiration, et abandonnant ou bâclant le projet. Une fois, j’étais satisfait du résultat final, mais plus tard l’artiste m’a demandé de ne plus l’utiliser sans trop d’explications. Et je comprends parfaitement parce qu’il y a plusieurs commandes de dessins que je regrette d’avoir fait, ce qui me gêne toujours quand je les recroise sur le web, donc difficile de ne pas avoir d’empathie, mais ce côté très humain du processus n’est pas toujours un atout.

Ceci étant dit, à l’ère des réseaux sociaux, la manifestation la plus directe du craft, de l’artisanat, c’est d’en faire un spectacle, visuellement satisfaisant. Sur les rézosocio on ne montrera plus l’illustration finie, mais une vidéo soigneusement calibrée avec une jolie petite musique, qui montre le processus de création de votre illustration. Ca devient d’ailleurs presque nécessaire, elles servent carrément de preuves que c’est bien vous qui les avez peintes, car si vous êtes trop bon, on vous accusera d’utiliser une IA. (Heureusement je suis souillon et mauvais donc on ne m’en soupçonne pas encore.)

En outre, différents réseaux ont largement favorisé la vidéo, Facebook et Instagram, pourtant le site où les images avaient une place centrale auparavant, et TikTok a émergé entretemps comme la plateforme de lavage de cerveaux supérieure, parfaite pour mettre vos petites vidéos de coloriage entre deux salves de propagande masculiniste et des récentistes bizarres qui disent que le Saint-Empire n’existait pas. J’aime bien, je dois dire, les vidéos de James Gurney ou Cat Graffam, et Bob Ross avant eux. Mais beaucoup d’artistes réagissent : Non seulement je dois peindre ce truc, mais en plus je dois bouger ma caméra à chaque coup de pinceau, m’emmerder à faire le montage, et avoir l’air sympa, et mettre une chouette musique derrière la vidéo ? Mais si je dessinais c’était précisément pour créer des œuvres que les gens peuvent voir sans moi et ne pas avoir besoin de faire des claquettes devant chacun de mes tableaux.

Bref, Stan Prokopenko a raison on ne va pas s’arrêter de dessiner, mais comme pour tous les artisanats sans rentabilité, on risque la hobbyfication des arts graphiques, qu’ils se rapprochent de l’écosystème des arts textiles par exemple : l’humanité n’a pas arrêté la broderie ou le tricot, mais plutôt que de grands brodeurs, de grands tricoteurs, qui accueillent un large public d’admirateurs et de clients, ce sont surtout des hobbyistes indépendants qui s’échangent des conseils et s’apprécient mutuellement. Ça aurait aussi des points positifs je suppose.

Et dans cette communauté, si on n’arrive plus à se vendre des tableaux, on pourra se vendre des cours de dessin. Comme tous les domaines qui s’essoufflent, en dernier recours on peut devenir formateur en formatage.

Et en parlant de communauté, c’est la troisième réponse.

 

III. Communauté

Enfin, si se concentrer sur le facteur humain de la production d’art ne nous sauvera pas, il reste toujours le facteur humain de la consommation de l’art : le public et ses émotions, voilà les cordes sur lesquelles il faudra jouer pour constituer une communauté que vous pourrez utiliser pour assurer votre revenu et développer votre carrière. Jake Parker le revendique complètement, dans sa vidéo qui nous invite à rejoindre le combat contre l’art généré par IA.

La question de comment trouver son public et entretenir la fougue de ses fans n’a bien sûr pas attendu le carnaval de panique autour de l’IA pour être un sujet central de tous les guides du succès pour artistes débutants.

Cependant on aurait tort de résumer ce jonglage pour se constituer une communauté à la partie bénéfique, où un nombre d’adorateurs croissant vous entoure en vous couvrant de plus en plus d’admiration, le pire qui puisse arriver étant que leurs rangs n’augmentent pas assez vite, ou se vident. Deux décennies m’ont appris tout ce que les interactions en ligne pouvaient avoir de négatif, même en partant des enjeux les plus anodins. Bien sûr il y aura les habituelles fractures des fandoms, les shipping wars, les sujets dépeints jugés malsains et à combattre tandis qu’une autre partie du public vous les réclame, etc. Et je pense qu’il faudra continuer à compter sur une solide dose de négativité contre les artistes, particulièrement quand la nécessité de constituer une communauté se conjugue avec l’idéal artisanal décrit précédemment.

L’image romantique de l’artiste au travail peut charmer une partie du public et la mettre de votre côté, mais en face il faut aussi compter sur le profond ressentiment envers les artisans et les artistes. Dans un monde où l’immense majorité d’entre nous sommes enchaînés à un travail salarié, il est facile de s’emporter contre les sommes que certains artistes demandent pour leurs services, et de faire un calcul de coin de table pour démontrer mathématiquement comment ils s’adjugent un salaire horaire bien plus important que le nôtre — comment osent-ils penser que leur temps vaut plus que le mien ? Et par rapport à d’autres professions indépendantes on rajoute à l’équation que leur job est moins pénible que le nôtre, et qu’en plus il devrait être bien plus agréable, puisque c’est leur passion. Un exemple récent, une illustratrice a refusé une commande de Fortnite, pour laquelle ils proposaient 3000$, expliquant que pour renoncer à tous les droits il faudrait au moins 15’000$. Est-ce bien décent de demander deux fois, trois fois, cinq fois, dix fois plus que mon salaire mensuel pour un (1) dessin ?

Mais bien sûr

  1. Ce n’est pas le revenu net disponible, là-dedans il faut probablement cotiser à diverses assurances, mettre de côté pour la retraite suivant le système du pays, payer des impôts et anticiper les coups durs (notamment quand vous finirez avec un syndrome du canal carpien ou une tendinite chronique à 40 ans et que vous ne pourrez plus dessiner)
  2. Les jobs d’illustration sont parfois des occasions uniques qui ne se représenteront jamais sous cette même forme, difficile de le comparer avec un salaire mensuel assuré.
  3. Fortnite acquérant tous les droits ils peuvent mettre cette illustration sur tous les produits dérivés qu’ils veulent et largement s’en faire bien plus d’argent, ils ont un public massif auquel revendre cette illustration sous une forme ou une autre, donc ça parait pas absurde que la cession de tous les droits en perpétuité soit proportionnée à ce qu’ils peuvent en faire. Les rentrées d’argent de Fortnite tournent autour de 6 milliards par an, pourquoi est-ce qu’on leur ferait un prix ? Et surtout :
  4. Y’a probablement plein d’illustrateurs qui se bousculent pour ce job, qu’ils en prennent un moins cher s’ils y tiennent, pourquoi leur devrait-elle un dessin ? Quel mal y a-t-il à fixer son prix trop cher pour un truc aussi dispensable qu’une illustration Fortnite ?

Ces justifications n’aident pas, on ne les ignore pas vraiment à vrai dire.

Car brandir ce rôle de l’artiste qui s’épanouit dans l’acte créateur contre la machine inhumaine c’est s’assurer une victoire philosophique à moindre coût mais en s’attirant aussi le regard envieux d’une partie du public.

Dans cette envie, il y a une part de jalousie : tous les salariés qui auraient voulus être des artistes, qui ont la moitié d’un roman rédigée dans le tiroir de leur bureau ou dans les doigts quelques réflexes incomplets des leçons de solfège jamais continuées. Mais au-delà de la pratique de l’art, qu’avec regret on n’a pas pu mener aussi loin qu’eux, c’est l’échappatoire que ça procure qui nourrit le ressentiment. Ils ont réussi à aiguiser leur talent jusqu’à ce qu’il soit suffisamment demandé pour qu’ils puissent échapper au marché du travail et subsister en dehors en le vendant au plus offrant. Devant les critiques, on dira bien sûr, mes prix sont élevés car vous n’êtes pas mon public, je vise les budgets de mécènes plus fortunés, les états, les grandes entreprises et les bourgeois. Mais l’animosité rebondit sur cet argument de deux manières.

D’abord, ces budgets n’ont ils pas été fort mal acquis ? (par exemple, l’illustratrice en question a précédemment bossé pour Wells Fargo, affirmant qu’elle n’a malheureusement appris leur « sombre passé » que par la suite :( )

Ensuite, précisément, votre art est donc largement hors de portée de nos moyens, vous ne cessez de nous répéter qu’il faut payer les artistes, mais ça nous fait seulement comprendre que même nous le voulions nous n’en serons jamais capable. Comment réagir positivement à un culture d’injonctions qu’on ne pourrait même pas suivre si on le souhaitait ? Jamais nous ne pourrons vous commander de tableaux, alors qu’on mériterait d’en avoir.

Destructif, ce dernier sentiment. Je soutiendrais davantage la pratique des arts chez tout le monde (c’est facile à dire, donc tout le monde le dit) que ce sentiment malsain qu’on mérite que tel artiste bosse pour nous à perte. C’est d’ailleurs un ressentiment qu’on trouve largement chez les défenseurs de l’intelligence artificielle, on voit les artistes comme des égoïstes qui ont accumulé des compétences mais qui refusent d’en faire partager l’humanité sans recevoir des sommes faramineuses en échange, privant les gens de leur dose d’art, et l’IA viendrait combler ce problème.

Bien sûr, on ne leur reproche pas seulement leur trop-plein d’argent, on sait bien que beaucoup vivent très chichement. C’est aussi leur rapport particulier au travail qui est envié : ils fixent leurs horaires, leurs tarifs, leur cadre de travail.

Il y aussi le rapport complexe entre le Travail et l’Œuvre. Le rythme de la plupart des jobs est un roulement incessant. Quand je recevais des chauffeurs de camion pour traiter leurs livraisons, corriger les dimensions de leur cargaison, imprimer les étiquettes pour que la marchandise parte dans le bon train, la fin du travail du jour n’augurait qu’un travail similaire le lendemain, cela ne cesserait jamais. Idem pour tant de caissiers, de chauffeurs, d’employés de bureau. Le labeur des artistes contient certes une bonne dose de répétition, les crayonnés et les études, les travaux préparatifs, les finitions similaires, tous les brins d’herbe et les feuilles d’arbre dont je parlais avant, mais ce moulin est régulièrement couronné par l’achèvement d’une Œuvre. Un tableau supplémentaire s’ajoute à votre portfolio, votre carrière est rythmée par l’augmentation incessante de ce stock, et par une autre accumulation plus subtile, vous avez aiguisé vos techniques et développé votre vocabulaire visuel. Votre travail a du sens, prend sens dans la continuité, et prend de la valeur.

Si on a imbibé un peu de théorie marxiste, on fronce le sourcil, on frotte son menton. Attendez un peu, les artistes possèdent leurs moyens de production ? Ne seraient-ils donc pas des capitalistes ? Ils accumulent des outils matériels, certes, mais surtout un portfolio d’œuvres qui garantissent leur publicité et leur trouvent de nouveaux clients, et ils affinent leur fameuses compétences artistiques pour ensuite les louer… S’il est plutôt classique de classer artistes et artisans dans la galaxie des petit-bourgeois, au même titre que les avocats ou les médecins, je pense que ce serait difficile de faire des compétences artistiques une forme de capital, qui s’étendrait du coup à toutes formes de compétences professionnelles, tous les ouvriers qualifiés.

Il est vrai que les artistes possèdent généralement leurs outils de travail, mais pas les modes de diffusion qui leur permettent d’en tirer le plus de profit. Je pourrais produire une illustration Fortnite tout seul mais le droit d’auteur me l’interdit et surtout Fortnite pourra en tirer bien plus de profit que je ne le pourrais tout seul. On résume parfois la relation capitaliste à un vol : le capitaliste vous paie votre force de travail, en tire le plus de profit possible, et ne vous en reverse qu’une partie, gardant la plus-value, vous la volant. Mais quand Marx est plus précis, il pointe que c’est techniquement impropre : c’est essentiellement que grâce à son capital, votre travail a pour le capitaliste une valeur d’usage supérieure à la valeur d’échange qu’il vous paie, grâce aux structures économiques qu’il maîtrise il peut en tirer plus d’argent que vous. Une part de cette dynamique se retrouve bien dans les rapports entre les artistes et leurs (gros) commanditaires. Internet a justement permis l’émergence des Artistes En Ligne en court-circuitant un peu ces monopoles naturels, mais la relation reste. Si les intérêts économiques de la classe créative divergent de la classe ouvrière, je ne sais pas si il y a grand-chose à gagner côté lutte des classes à les affronter frontalement, en faire des ennemis, et pour leur réclamer quoi ?

Mais revenons à Jake Parker. Je n’ai rien contre certains de ses conseils, l’idée de développer vos projets personnels et de les mettre en avant, bien sûr, il faudrait davantage de cela et moins de tentatives de tourner la roulette de l’algorithme en combinant fixations psychosexuelles courantes et franchises à la mode. Mais d’autres dans sa panoplie me dépriment : Les gens aiment le fait de consommer des choses créées par des humains sur lesquels ils peuvent projeter des sentiments, donc exploitez ce facteur. Les gens veulent vos œuvres, que vous avez touché donc créez des œuvres physiques, même si vous êtes un artiste digital, imprimez vos illustrations et signez-les, numérotez-les, bref créez de la rareté artificielle, encouragez la spéculation.

C’est ça la solution ? Les conventions de fans où les dessinateurs vendent des babioles produites par des gens sous-payés à l’autre bout du monde, parce que les gens ne veulent payer pour rien d’autre ? Où on doit signer gratuitement des BD en y ajoutant des dessins originaux, qui se retrouveront vendus sur le web à profit ? Tout ce que je déteste dans la culture de la convention.

Mais cette fausse proximité ne s’arrête pas là. Construisez une communauté, dit-il, faîtes du livestreaming, répondez aux commentaires avec des petits cœurs, interagissez avec vos fans, mettez-vous en scène, mettez votre personnalité en avant, devenez un influenceur. Une décennie et demi sur le web m’a largement abreuvé en exemples de dérives de ce genre de dynamiques. On parle beaucoup de relations parasociales (notion élaborée dans les années 50 pour parler de la télé, largement diffusée en dehors des Media Studies suite à Shannon Strucci et Bo Burnham entre autres) propres aux médias de masse, où les gens peuvent s’identifier à la personne qu’ils regardent, et développer une sympathie ou même une affection pour elle, se laisser aller à une familiarité déplacée, alors que la relation est à sens unique. À l’époque du Patreon bien sûr, vous avez fort intérêt à les susciter et les exploiter pour vous assurer une herse bien ordonnée de fans souscripteurs, qui pensent sincèrement que vous êtes leur pote.

Mes dessins n’ont jamais suscité une telle adoration, mais étant un (petit) youtubeur j’ai déjà pu toucher un peu du doigt divers cas de comportements déplacés virant parfois à l’obsession (m’étonnant aussi) mais j’essaie d’écraser ça dans l’œuf, d’éviter au maximum d’y prêter le flanc, quitte à paraître froid ou hautain. Je ne veux pas tirer ces ficelles malsaines, peu importe combien je pourrais y avoir intérêt si ma priorité c’était de m’assurer un revenu en trouvant des pigeons. Donc ça m’arrache le cœur : c’est ça notre piste pour ramener le facteur humain dans le monde de l’art ? Favoriser des relations factices mais exploitables ?

On me dira que je peins le diable sur la muraille, qu’on peut s’agglomérer une communauté de gens intéressés par son travail et sa personnalité sans créer une secte, certes. Mais le community management c’est un métier à part entière, un faux métier peut-être, mais c’est encore pire ça veut dire que personne ne sait le faire.
Et bien sûr il conclut sur la solution miracle qui doit sauver toutes les industries : il nous rappelle qu’il donne une formation, des cours de dessins. Comme toutes les industries à cours de jobs, on finit donc tous formateurs en formatage.

Ces conseils partagent un point faible, tous se résument à dépenser votre énergie en postant des trucs sur internet (postant des commentaires, postant vos travaux, postant votre pub, postant vos cours de dessin), une tâche ingrate qui vous usera à la longue. Combien d’artistes vont réussir à devenir des Community Manager assez efficaces pour se démarquer du lot avec des réseaux sociaux qui bousillent leurs algorithmes tous les six mois, tout en devenant en même temps réalisateurs de vidéos making of de peinture, et par-dessus le marché de bons profs de dessin — ce qui est aussi un métier à part entière ? Et qui peut garantir que ces efforts paieront ?

 

Mais au final, je crois que le malaise vient aussi de cette instrumentalisation du facteur humain. C’est une chose de souhaiter sa préservation, c’est autre chose de le soupeser au sein d’une stratégie.

Certains Ârtistes n’ont pas hésité à déverser (et déversent encore) moult imprécations sur les gens qui s’amusaient avec Dall-E et compagnie, les traitant de collaborateurs d’un développement technologique inhumain parce qu’ils ont tapé dedans « Shrek fait un discours à l’ONU ».

Mais, pour moi le type qui écrit, disons, une fanfic où des loups-garous s’accouplent fougueusement et qui est content d’obtenir immédiatement une fausse peinture à l’huile pour en illustrer la couverture sans avoir besoin de débourser 1000 balles me parait bien plus humain que le type qui a réduit son humanité à un argument marketing. Et je vois plus d’âme dans le shitposter qui s’amuse sincèrement avec ces kaléidoscopes que chez ces réalisateurs qui font bosser des centaines de personnes pendant des années juste pour que leur dessin animé ait un grain légèrement plus authentique.

 

Les Artistes En Ligne m’ont convaincu que l’art généré par ces modèles allait effectivement avoir des conséquences négatives de long en large.

Ils m’ont aussi convaincu que tout ce qu’ils y opposeront ne fera qu’aggraver les tendances néfastes qui infestent déjà le milieu.

 

 

 

Aucun commentaire

Laisser un commentaire