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Lays Farra

04/04/2020

J’organise des WE scout de forge depuis quelques années, et je voulais mettre à jour la brochure tutorielle qui va avec. En plus de mises à jour techniques, je voulais y rajouter un prologue mythologique. Voici :

 

 

Qvis fuit, horrendos primus qui protulit enses ? Quam férus et uere ferreus ille fuit !

Tum caedes hominum generi, tum proelia nata et breuior dirae mortis aperta uia est.

Qui fut celui qui le premier donna aux hommes l’épée horrible ? Quel homme féroce, vraiment, quel cœur de fer ! Alors apparut le meurtre pour le genre humain, apparurent les batailles et une voie plus courte s’ouvrit à la mort cruelle.

Tibulle (~54-18 av. n. è.), Élégies X.1 (trad. Bedel 1990)

Quand le fer fut trouvé, les arbres commencèrent à trembler, mais le fer les rassura : ‘Ne laissez aucun manche fait à partir de vous entrer en quoique ce soit fait à partir de moi, et je serai incapable de vous blesser.’

Bereshit Rabba 5.

Déjà à l’âge du Bronze (autour de -3300 en Égypte pour le plus tôt) les Hommes travaillaient le métal, en fondant ou martellant des alliages de cuivre. On trouve parfois des objets en fer à cette époque (comme la dague de Toutankhamon), mais tirés de météorites, seule source de fer utilisable sans la technique du bas-fourneau pour fondre et purifier le minerai souterrain. De par leur rareté, c’est toujours des objets décoratifs ou cérémoniels, plutôt que des armes et il faut attendre l’âge du Fer (~1300-500 avant notre ère pour le Proche-Orient) pour que la forge proprement dite tire parti des propriétés de ce métal, et de ses larges gisements.

Dans son étude classique Forgerons et Alchimistes, Eliade remarquait que dans les sociétés traditionnelles le forgeron est toujours un peu magicien. Puisqu’il peut si facilement tordre la matière, rammolir les métaux comme par magie, pourquoi ne pourrait-il pas aussi repousser les sortilèges ou rendre la santé ?

Sa tâche échoit parfois à un club d’elfes ou de cyclopes, mais le héros ou dieu forgeron reste un personnage courant des mythes du monde entier. Si le Goibhniu irlandais ou le Héphaistos grec se cantonnent surtout à leurs outils, le forgeron prend parfois du galon, et devient un dieu créateur ou civilisateur, tel le Nommo-forgeron des Dogons. Ailleurs, chez les Tu’jen du Qinghai, c’est pendant les orages qu’on entend les coups de marteaux de Däntsien San, qui se sert pour enclume de l’espace entre les cornes des bêtes qui lui sont sacrifiées. Dans le Shahnameh iranien, le forgeron Kaveh se rebelle contre un roi cruel, utilisant son tablier de cuir comme étendard. Côté scandinave, après s’être vengé sur la famille du roi qui lui avait coupé les tendons pour l’asservir, Völund se forge des ailes et fuit par les airs. En allemand il devient Wieland, et dans les chansons de geste françaises, c’est sous le nom de Galand qu’il fabrique les armes merveilleuses des héros.

La Bible elle-même introduit vite la forge, au chapitre 4 de la Genèse. Quand Dieu préfère l’offrande de viande de son frère Abel, l’agriculteur Caïn est pris de jalousie et le tue. Pour l’avoir souillée avec le sang de son frère, Caïn est maudit et ne peut plus cultiver la Terre, ce qui le force à errer, et pousse aussi sa lignée vers d’autres métiers, apparemment. Dans les arrière-arrière-arrière-petits-fils de Caïn, Yabal est l’ancêtre des bergers nomades ; Yubal, des musiciens ; tandis que Tubal-Caïn, “qui forgeait tous les instruments de bronze et de fer” fut le premier forgeron. Pas accidentel qu’il redouble le nom de son ancêtre, Caïn, le premier meurtrier au nom parallèle à l’arabe qayn [قين] et au syriaque qi’nah [ܩܲܝܢܵܝܵܐ], mot sémitique désignant le forgeron.

Ces artisans puissants, indispensables à la civilisation, Dieu les enjoint aussi à l’humilité :

Voici : c’est moi qui ai créé le forgeron qui souffle sur les braises et tire un outil à son usage ; c’est moi aussi qui ai créé le destructeur pour le briser. Toute arme forgée contre toi sera sans effet ; Et toute langue qui s’élèvera en justice contre toi, tu la condamneras. Tel est l’héritage des serviteurs de l’Eternel, Tel est le salut qui leur viendra de moi, dit l’Eternel. (Esaïe 54:16-17)

Mais les armes forgées ne sont pas sans effet. De Babylone aux Croisades en passant par l’Empire Romain, c’est sur le bout de milliers de lames que le pouvoir se tenait. Pendant ces dizaines de siècles avant que les armes à feu ne les remplacent, c’est par les œuvres des forgerons qu’était tracée cette terrible ligne entre qui était du bon et du mauvais côté de l’épée.

Sur l’enclume, le fer devient une arme destructrice ou un outil précieux. Comme il est dit dans la sourate du Fer : “Nous avons fait descendre le fer, qui comporte une force redoutable mais aussi de multiples avantages pour les hommes” (Coran 57:25) Cette affreuse ambivalence était aussi ressentie par le forgeron mythique par excellence, Ilmarinen, qui a forgé la voûte des cieux dans le Kalevala, poème collecté auprès de chanteurs traditionnels finnois au XIXe siècle. Au neuvième Runo, Väinämönen s’est gravement blessé au genou avec une hache, et pour arrêter la quantité de sang phénoménale qui s’en écoule, il doit se rappeler et réciter l’origine de l’acier, l’origine du monde…

L’eau est la sœur aînée du fer et du feu, tous engendrés par leur mère, l’air.  Le fer rend visite à son frère le feu, mais il prend peur devant sa fureur et se réfugie sous terre. Ilmarinen vient au monde avec un marteau de bronze et une tenaille dans ses petites mains. Après avoir monté sa forge, il parvient à trouver le fer, en suivant les traces d’animaux qui l’ont mis au jour en creusant.

Quand il veut le mettre dans la forge, le fer est toujours terrifié, mais Ilmarinen le rassure : le feu ne fera pas de mal aux siens, il ne blessera pas son frère. Rassuré, il peut ainsi le façonner. Mais quand le fer demande à en sortir, Ilmarinen craint qu’il ne devienne méchant, et lui fait donc prêter serment :

Siinä vannoi rauta raukka,
vannoi vaikean valansa
ahjolla, alasimella,
vasaroilla, valkkamilla;
sanovi sanalla tuolla,
lausui tuolla lausehella:
Onpa puuta purrakseni,
kiven syäntä syöäkseni,
etten veistä veikkoani,
lastua emoni lasta.
Parempi on ollakseni,
eleäkseni ehompi
kulkijalla kumppalina,
käyvällä käsiasenna,
kuin syöä omaa sukua,
heimoani herjaella.
Lors le fer crasseux fait promesse /
le fer jure en rude serment
par la fournaise, sous l’enclume /
sous le marteau, dans les tenailles
le fer sermente par droiture /
et jure par telle devise :
Le bois suffit à mes morsures /
le cœur de la pierre à ma faim
je n’irai point tailler mon frère /
ni couper l’enfant de ma mère
La vie me sera plus benoîte /
mes jours auront meilleur aloi
En compagnon pour le marcheur /
arme de poing du randonneur
qu’à croquer tous ceux de ma gent /
à souiller ceux de mon lignage

La chanson Rauta (“Fer”) du groupe finnois Korpiklaani y fait référence :

Iske ! Iske rauta, synny rauta /
Muutu kuumassa tulessa
Vanno rauta, tapporauta /
Älä koskaan omia iske
Frappe ! Frappe le fer, noir fer /
Transforme toi dans le feu chaud
Promets, fer, fer meurtrier /
que tu ne frapperas pas tes semblables

Mais quand Illmarinen envoie une abeille chercher du miel pour adoucir l’eau dans laquelle il va tremper le métal, une guêpe s’interpose et y verse à la place le venin des serpents, l’acide des fourmis et le poison des crapauds. Trempé dedans, le fer devient fou de rage, renie son serment, et devient l’acier tueur :

Siihen tempasi teräksen,
siihen kasti rauta raukan

pois tulesta tuotaessa,
ahjosta otettaessa.

Sai siitä teräs pahaksi,
rauta raivoksi rupesi,

petti, vaivainen, valansa,
söi kuin koira kunniansa:

veisti, raukka, veljeänsä,
sukuansa suin piteli,

veren päästi vuotamahan,
hurmehen hurahtamahan.
Il y plonge l’acier dans la bave,
il y trempe le fer piteux,
à peine tiré de la flamme,
ôté juste de la fournaise
L’acier tourne d’humeur méchante /
le fer se prend de rage folle,
le misérable renie sa promesse /
ravale son serment comme un chien
le croquant tailade son frère /
à pleines dents larde sa gent
il ouvre la ruée du sang /
le bouillon de la trombe rouge

Le vieux Väinämönen grogne de douleur, on revient au présent, au plancher inondé de sang. Maintenant qu’il a récité l’origine de son méfait, sa promesse brisée, c’est comme s’il tenait l’acier en son pouvoir, qu’il pouvait rembobiner la blessure par ses hymnes, car une plaie se guérit là où elle a été infligée…

Nous vivons dans un autre monde, mais l’acier nous saigne toujours. Bien sûr, le charme persiste. Même remisée à l’héraldique, l’épée reste le symbole du pouvoir. Et comment ne pas être fasciné par le métal chauffé au rouge, au jaune, au blanc, et par les lois qui gouvernent cet arc-en-ciel, dans lequel on touche par moments aux secrets de l’atome ? En regardant la campagne, ne voyez-vous pas à travers la longue chaîne des siècles, le tour de fer des roues qui arpentaient ces routes, les socs de charrue qui fendaient ces champs ? Qui ne voudrait pas faire partie de la confrérie qui alors à force de feu tordait la matière dure et aveugle pour rendre la vie possible ?

Si vous avez pris cette brochure, ces rêveries doivent aussi vous saisir parfois.

Mais quiconque lit ces lignes passe aussi un serment avec nous : que le couteau que vous y apprendrez à fabriquer ne sera pas pour faire couler le sang, mais un outil, au service de tout ce qu’il y a ici-bas de juste et de bon.

 

Qu’il en soit fait bon usage.

forge

 

 

Notes :

Neuvième Runo du Kalevala sur Runeberg. Passage IX vv. 177-192vv. 255-266 de l’édition de 1867. Traduction de Gabriel Rebourcet (1991), légèrement modifiée en pensant à la traduction de Léouzon le Duc (1867, voir aussi en 1845 sa traduction de la première version du Kalevala, de 1839, passage ici plus court) et aux traductions anglaises de Crawford (1888), Kirby (1907) et Magoun (1985).

Illustrations :

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