Le blog de

Lays Farra



02/06/2020

Bien des hommes vaillants ont vécu avant Agamemnon, mais tous sont ensevelis, non pleurés et inconnus, dans une nuit éternelle, parce qu’ils ont manqué d’un poète sacré. La vertu cachée diffère peu de la lâcheté ensevelie.

Vixere fortes ante Agamemnona / multi; sed omnes inlacrimabiles
urgentur ignotique longa / nocte, carent quia uate sacro.
Paulum sepultae distat inertiae / celata uirtus.

Horace Odes IV.9

Les Grecs, puis les Romains, savaient bien qu’avant les chants antiques qui leur sont parvenus, des siècles et des siècles de héros inconnus avaient dû se succèder sous le défilement sans fin des cieux, mais pour eux, cette nuit insondable ne prenait fin qu’avec l’aurore sanglante de la Guerre de Troie, la violence des Achéens immortalisée pour toujours par le poète. Même si on veut croire qu’il y a une vraie guerre de Troie, une véritable histoire cachée derrière les vers d’Homère, et qu’elle fut digérée et gardée jalousement par des générations de tombes, une part regrettable des variantes de fantômes qu’elles abritaient subirent une seconde mort sous les coups de la dynamite de Schliemann, peut-être moins poétique mais tout aussi efficace que la lame d’Achille.

Et l’histoire nous dit bien : les Grecs ont vaincu Troie, mais justement le spectre de Troie n’a-t-il pas pris sa revanche en obsédant les Grecs pour toujours ?

Pythagore déclarait avoir été autrefois Euphorbe ; diriez-vous de même, Iarchas, qu’avant d’entrer dans le corps où vous êtes, vous fûtes un des Troyens, un des Grecs ou quelque autre héros?
— Ce qui a perdu Troie, répondit Iarchas, c’est l’expédition des Grecs; ce qui vous perd, vous autres Grecs, ce sont les fables répandues sur Troie. Pour vous, les seuls hommes sont ceux qui ont pris part à cette guerre ; et vous ne songez pas à des hommes plus nombreux et plus divins, qu’ont portés et votre terre, et l’Égypte et l’Inde.

Philostrate, Vie d’Apollonius de Tyane III.19

Songeant à la Guerre du Péloponnèse, Annie Bentoiu disait, songeant probablement à la comparaison aux lumières de la philosophie et du théâtre athénien :

Sparte, où toute révolte était impensable ne se rappelle à la mémoire des hommes par aucune oeuvre de beauté mais bien par la triste gloire d’avoir vaincu Athènes.

Phrases pour la vie quotidienne (celle-ci du 23 novembre 1989)

Mais les Lacédémoniens, les Spartiates, absorberont aussi un fragment de la cité vaincue :

Pour moi, j’aurais pour les Lacédémoniens l’estime à laquelle ils prétendent, s’ils vivaient avec les étrangers sans rien changer des mœurs de leurs pères: car le vrai mérite eût été de se conserver toujours les mêmes, non pas à la faveur de l’absence des étrangers, mais malgré leur présence. Or, qu’est-il arrivé? Malgré leurs lois contre les étrangers, ils ont laissé leurs mœurs se corrompre, et on les a vus prendre celles du peuple qu’ils haïssaient le plus dans la Grèce. En effet, la marine et les impôts qu’a entraînés son établissement, n’est-ce pas là une institution athénienne? Ainsi, ce que les Lacédémoniens avaient d’abord considéré comme un juste sujet de guerre contre Athènes, ils se mirent à le faire à leur tour, vainqueurs des Athéniens à la guerre, mais vaincus par leurs mœurs et leurs institutions.

Philostrate, Vie d’Apollonius de Tyane VI.20

Après tout ce n’est pas vraiment un choix, pas vrai ? Même quand on s’est voué à la force pure et à la guerre, surtout au degré caricatural qu’on nous décrit à Sparte, il faut bien suivre le courant quand la guerre change de muscles, si la force maritime devient l’atout décisif, on aura une marine, même si on craint les mauvaises moeurs de la classe de marins ainsi créée. Si on est encerclé par les flux de l’argent, on ne pourra pas se reposer uniquement sur notre armée d’esclaves, les impôts s’imposent à nous pour nourrir l’état.

Cette histoire du vainqueur rustre et brutal contaminé par la culture du vaincu sophistiqué se répétera quelques siècles après quand le centre de gravité de la Méditerranée penche vers l’Ouest, et les Romains prennent de plus en plus l’ascendant en s’alliant à diverses provinces grecques avant que la Grèce ne devienne un protectorat en 146 avant notre ère. Mais le rayonnement culturel grec bien sûr faisait effet à Rome bien avant et ne s’arrêtera pas.

Une quarantaine d’années avant, Caton l’Ancien craignait déjà l’immixtion de la culture grecque dans la Rome rustique :

Je redoute […] que ces biens n’aient pris possession de nous, plutôt que ce soit nous qui en ayons pris possession. Croyez-moi, ce sont des statues en formation de combat (infesta signa) qui ont été apportées de Syracuse dans notre ville. J’entends trop de gens aujourd’hui qui louent et admirent les ornements de Corinthe et d’Athènes, mais qui rient des antéfixes d’argile des temples des dieux romains.

[…] horreo, ne illae magis res nos ceperint quam nos illas. Infesta, mihi credite, signa ab Syracusis illata sunt huic urbi. Iam nimis multos audio Corinthi et Athenarum ornamenta laudantes mirantesque et antefixa fictilia deorum Romanorum ridentes.

Cité par Tite-Live XXXIV.4.3-4

(traduction, comme les citations latines suivantes, par Catherine Baroin)

Juvénal s’exclamera aussi :

Je ne peux, Quirites, supporter une Rome grecque. Et encore ! qu’est-ce que représente la part achéenne dans cette lie ?

Non possum ferre, Quirites, Graecam urbem ; quamvis quota portio faecis Achaei ?

Juvénal, Satires III.60-61

Un sentiment résumé dans le fameux vers d’Horace :

La Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur et apporté les arts dans le rustique Latium

Graecia capta ferum victorem cepit et artes / intulit agresti Latio

Épitres II.1 (à Auguste)

 

Une certaine dialectique de la conquête et de la culture, de la force et de l’esprit. Qu’hérite-t-on de ceux qu’on conquiert ? Des angoisses, des spectres ? Les arts, les techniques ? Leurs histoires, leurs pensées ?

Et combien de vaincus au contraire furent complètement ensevelis avec leurs poètes ? Et dès lors nul ne les pleure, nul ne les connaît.

13/05/2020

Je voulais faire quelques remarques sur deux vidéos récentes qui essaient de s’attaquer à la Théorie des Anciens Astronautes.

D’abord, la suite d’une réfutation du documentaire L’Autre Terre des Dieux par la chaîne Temps Mort. J’ai dit sur Twitter que la partie mythologique était pas mal, surtout pour un petit catalogues de géants qui m’a surpris, mais j’avais quelques pensées supplémentaires.

L’Autre Terre des Dieux, c’est un documentaire de Deï Mian, bizarre mais malheureusement pas très original. Gambit classique des Anciens Astronautes : on a tellement envie de féerie qu’on se persuade que les mythes existent pour de vrai, on prend des récits parabibliques sur le fait que des géants auraient été engendrés par l’union des « fils de Dieu » avec des femmes humaines, on croise ça avec des récits de création mésopotamiens où l’humanité est créée pour être les esclaves des dieux et on dit que c’était en fait des extraterrestres. Qui ont donc créé l’humanité pour les servir et des espèces intermédiaires auraient été des géants, etc. Ensuite le documentaire essaie de prouver que les Daces étaient genre des géants aidés par les extraterrestres, en mentionnant des gens qui pensent avoir trouvé des gros ossements, en exagérant toute trace d’un mec un peu costaud dans l’antiquité, ou en prétendant que des gros cailloux sont vivants et sont des prototypes de géants aliens (?).

La vraie réponse à ça c’est qu’on pourrait prendre n’importe quel récit de création de l’homme et affirmer que les dieux à qui la création est attribuée sont en fait des extraterrestres, mais ce qui s’est vraiment produit c’est un biais anthropomorphe où les hommes se sont demandés d’où ils venaient et ont imaginé que les pouvoirs qui les avaient façonnés devaient avoir à peu près la même forme et le même fonctionnement qu’eux — et ont donc produit des récits ou Yahwé, Prométhée ou Khnum façonnent les humains. Ceux-ci ne sont même pas vraiment des récits indépendants, le thème de la création à partir d’argile ayant rayonné du Proche-Orient puisqu’on le trouvait en sumérien. Bien sûr le récit se trouve dans la Genèse, mais c’est un peu trop familier, faut prendre des mythes plus exotiques pour commencer.

DendaraMamisiKhnum-10

(Khnum façonnant l’homme sur un tour de potier à Dendera, Wikimedia Commons)

Personnellement je pense que tout le monde a la choix de mettre son temps et ses ressources limitées pour défendre la thèse qu’il lui plait, ou combattre celles qui l’embêtent (j’ai moi-même plusieurs moulins contre lesquels je continue de me ruer) mais je dois dire que « les anciens Roumains étaient en fait des géants issus d’enculades extraterrestres » est un peu trop stupide pour que je m’y consacre.

Par contre je remarque des problèmes révélateurs dans la traitement de la mythologie. Pour prétériter un peu la surprise de ma conclusion, je crois qu’un des problèmes c’est justement qu’on s’acharne sur des détails, donc je vais ironiquement faire la même chose et répondre en m’acharnant sur d’autres détails.

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04/04/2020

J’organise des WE scout de forge depuis quelques années, et je voulais mettre à jour la brochure tutorielle qui va avec. En plus de mises à jour techniques, je voulais y rajouter un prologue mythologique. Voici :

 

 

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22/07/2019

Quand je ne suis pas en train de ne pas écrire ou de ne pas dessiner, il m’arrive de parler face à un dispositif qui permet d’enregistrer ma voix.

Depuis 2017, j’anime avec Antoine Rex Quondam Rexque Futurus, une émission discutant la littérature arthurienne sur Radiokawa.

Plus récemment j’ai été interviewé dans deux autres podcasts que je n’anime pas. Espérons que ça ne devienne pas une habitude :

Au cas où ça vous intéresse !

04/09/2018

(Couverture : black-raven200)

 

Je songeais récemment à ce que si quelqu’un devait piocher une tradition religieuse non-abrahamique dans l’histoire de l’Europe occidentale, le choix évident serait la religion romaine et ses ramifications grecques, dont les rites sont le mieux attestés historiquement mais on compte très peu d’adeptes.

Une série de raisons :

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05/09/2017

As we predicted last time we talked about them (at 33’44) Crash Course finally reached the part of the manuals they relied on that treated Campbell (a priori it was Thury and Devinney) and joined the millions of TED Talks already blabbering about the hidden virtues of the Monomyth, asserting them rather than discussing them. They were a bit critical, pointing out for example the obviousest of facts that the Monomyth is a bit heteronormative and that they only mentioned it as a broad outline, and the example they bring up in their second half has female protagonists, instead of the usual male hero.

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25/03/2017

Beware: English is not my maternal language so a few oddities might pop up in the following article.

Recently, Crash Course purported to take a look at myths and to teach you about « mythology », in a series presented by Mike Rugnetta. I quite like some of their other shows so as a learning scholar on the history of religion, and myself producing a few videos on the topic with a few friends I thought that I’d watch them.

The risk is, of course, falling into a simple listing of gods and stories that forgets to put them in context or analyse them. Feminine figures all become « mothers earths », any celestial being is a Sky Father or a Sky God or, god forbid, a Sun God. All nuance is lost to endless paralellism, attempting to erase difference or even influence : similarities become some sort of doorway into a shared human prehistory, although many times you can clearly see pattern of diffusion rather than shared inheritance. Of course who wrote down our sources is hugely important in such matters. For example, in colonial contexts, maybe the indigenous myths resembles christianity because of missionaries’ attempts to retrofit christianity into local myths to help convert the locals? Maybe if all our sources come from after they made contact with the West we should be wary to not extrapolate the state of their religion in the previous centuries from that? Maybe when the christian Church Fathers talked about paganism they weren’t entirely 100% objective? I don’t know, maybe carefully analyzing the material from which we create narratives about ancient religion and myth is important, something we attempted to do with Antoine and Camille in our video on the links between Samhain and Halloween.

As to Crash Course Mythology, as far as the credits let me see, by people with no training in actual religious studies.

  • Raoul Meyer is credited as writer. He seems to be trained mainly in history/litterature?
  • Alexis Soloski is credited as content consultant, seems to be mainly a drama critic.
  • Meredith Danko and Zulaiha Razak are listed as script editors, and Zulaiha Razak alone as script supervisor. They worked on Mental Floss I think, I don’t know their background.

That’s not a huge problem, but if they draw from a wide varieties of approaches and schools of analysis they might just provide an introduction to the vast and varied study of myth.

Which I think they didn’t for now.

In fact, I think they lifted pretty much the entirety of the episodes written for now from David Leeming’s The World of Myth : an Anthology (1992). I think there’s a good case for plagiarism, or at least copy-pasting of the utmost laziness and dishonesty and as I’ll attempt to show, it doesn’t require much research to show it. Let’s look at their episode #2 « Creation Myths : Creation from the Void« .

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