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Lays Farra

05/04/2015

L’homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, mais aussi haïr ses amisOn paie mal un maître, quand on ne reste toujours qu’élève. Et pourquoi ne voulezvous pas déchirer ma couronne ? Vous me vénérez ; mais que seraitce si votre vénération s’écroulait un jour ? Prenez garde à ne pas être tués par une statue ! Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe Zarathoustra ! Vous êtes mes croyants : mais qu’importe tous les croyants ! Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous m’avez trouvé. (Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra, I, « De la vertu qui prodigue)

« There will be a short period of mourning as befits a master craftsman », he said. He watched a bluebottle alight on one golden eye and fly away puzzled. « That would seem to be long enough. » (The Colour of Magic)

[Note : Je n’ai lu que les livres ici surlignés et je ne parle que du disque-monde, pas de Johnny Maxwell par exemple.

Je me referai aux livres en anglais ou en français, suivant quelle édition j’ai sous la main, ou quelles citations je trouve sur internet. Je ne mettrai pas toujours les deux titres, je suppose que la personne intéressée à lire cet article a lu une portion substantielle de Pratchett et sera capable de voir les références. Soyez conscients que je raconte beaucoup du scénario de ces livres, incluant la fin de ceux-ci.

L’image d’en-tête est composée d’une capture du film Hogfather et des armoiries de Terry Pratchett]

I

La mort de Pratchett me fait délayer un quatorzième article sur les convulsions qui entourent l’islam pour parler un peu du Disque-Monde.

Plus jeune, tout tournait autour de moi, d’une certaine façon.
J’allais écrire « quand on est jeune, tout tourne autour de soi », preuve supplémentaire de mon égocentrisme, je négligeais les jeunes pétris de meilleures natures.
Coup sur coup, plusieurs personnes dont j’étais proche me racontaient avoir subi un traumatisme dans leur enfance. Je ne savais jamais comment réagir, comment panser — encore une fois persuadé de mon importance, que c’était mon secours qui serait salvateur. Les ironies successives me firent songer qu’il y avait peut-être une régularité dans les malheurs déballés. Peut-être que j’avais mérité ça. Peut-être que j’étais un violeur, désormais réincarné, serti au milieu de ces vies abîmées comme pour me montrer ce que mes crimes antérieurs avaient détruit.
J’aurais plutôt dû simplement en conclure que le monde était plus violent que je ne m’étais pris à croire, épargné, et les viols effroyablement courants. Je n’étais que spectateur.

En 2008 je découvre que certaines chansons que j’aimais beaucoup sont de Matmatah : ils se séparent. Je commence à aimer et écouter R.E.M., notamment leur chanson Nightswimming : ils se séparent. Après qu’un ami ait échoué à me convaincre de m’attaquer au Disque-Monde, je regarde par hasard l’adaptation télévisuelle du Père Porcher sur M6, au petit matin (2-3h) du 25 décembre 2007. Je résolus de lire plus de Pratchett, et je trouverais tous les derniers traduits en français dans ma bibliothèque de quartier. Là, je n’eus la déception que par ma faute : il annonçait deux semaines plus tôt, le 11 décembre, souffrir d’une forme précoce d’Alzheimer. Quelques mois, quelques années, suspens total, on croit inachevée pour toujours la course du Disque-Monde, mais il dit avoir le temps pour un ou deux livres supplémentaires.
Qu’en conclure ? Que l’univers me haïssait ? Ou que tout ce que j’aimais un jour se disloquerais et ne serait plus que concerts verrouillés dans le passé, encre allongée sur le papier, enregistrements de voix bientôt éteintes, de cordes bientôt brisées ?

Au moins Pratchett donnait le message sans autres dans ses livres, allant faire de la mort un personnage de premier plan.

 

Je n’avais alors que lu peu de son oeuvre, donc je me disais que mort ou vivant, qu’est-ce que ça changerait ? Ses mots seraient toujours là, leur fraîcheur indépendante du battement de son sang.

Un ou deux livres. Chaque livre semblait le dernier. Puis on s’était habitué à ce qu’il fonctionne à nouveau, et après des signes annonciateurs inquiétants mais qu’on négligeait, sans doute rassurés par les cinq livres qu’il ajouta aux Annales du Disque-Monde. Ou peut-être qu’on avait déjà partiellement fait son deuil dès 2007 quand on craignait tous qu’il n’écrirait plus jamais et mourrait dans l’année.

Il fallait en conclure que Procrastination n’aurait jamais de suite, que Suzanne et Lobsang vivraient leur vie hors-champ, comme si à l’article de la mort ou en tout cas de l’oubli il avait tourné le dos à la dynastie du Faucheur pour parler d’un héros neuf, à l’échelle de son univers, Moite Von Lipwig, l’encasquetté d’or et conter les aventures de Vimaire, le policier briseur de chaînes, de Tiffany Aching, jeune sorcière.
L’arnaqueur, le redresseur de tords, la jeune prodige prennent le pas sur les personnifications.

Maintenant, après un milliard d’eulogies, un million de fanarts de Pratchett prenant la main de la Mort et marchant vers les ténèbres, je pose la question évidente, où sont les articles qui le traitent de sale raciste libéral impérialiste et nous rappellent que c’est encore un de ces salauds d’homme blanc qui monopolise les marchés littéraires ?

 

II

 

Même Arthur Chu a essayé de nous rappeler que c’était un homme blanc, comme il combat usuellement cette hégémonie, mais il craqua, et se confondit en dithyrambes, nous présentant Pratchett comme un parangon de progressisme remède à l’escapism fantastique. Il m’entendit apparemment persifler (« subtweet ») malgré la barrière linguistique et, peut-être à cause de celle-ci, se méprit sur mes intentions et le but de mes tweets.

Arthur Chu est connu pour être intransigeant. Il a argué contre Scott Alexander de Slate Star Codex, que la fin justifiait les moyens, en l’occurrence l’usage de statistiques proprement trafiquées pour propager le féminisme. Scott allait jusqu’à conclure :

More context: my article condemning Clymer got discussed on Facebook. Arthur weighed in saying I was wrong to criticize Clymer’s article, because it was on the side of feminism, and feminism is good, and sometimes people need to use dirty tricks and exaggerated statistics to fight for good things. He said my problem was that I was too focused on abstract virtue, rather than the gritty reality of needing to do whatever it takes to win a battle, in this case the battle of pushing feminist ideas. Mr. Clymer’s ends justified his means, so I should have let him be. (Living By The Sword)

Et je m’imaginais Chu comme un social-justicier implacable, le genre dont on pourrait regarder les propos et se dire « il va trop loin » pour se rassurer, se persuader de sa propre modération. Un adversaire de Gamergate, qui plaint qu’ils n’acceptent pas la critique légitime de leurs médias favoris. Quelle ne fut donc pas ma suprise de lire cet article, élogieux au possible sur le caractère révolutionnaire et progressiste de Pratchett.

Je m’attendais à ce qu’il voit Pratchett comme un libéral-raciste misogyne impérialiste qui se cache derrière du second degré.

Or, rares, très rares sont les critiques du genre. Un des seuls articles critiques féministes que je trouve c’est celui-ci, très bon, qui pointe principalement que

  1. Les premiers rôles féminins se suivent et se ressemblent et ne sont pas intéressants
  2. Sybil était un personnage intéressant/quirky mais qui a été rétrogradé à un rôle de matrone tranquille
  3. On ne voit jamais la suite de l’histoire de Esk.

Et l’article va même jusqu’à dire que « Tiffany Aching, possibly the most convincing and interesting teenage girl written by a 50+ man« . Pour n’importe qui d’autres, vous auriez des émeutes nous signifiant que c’est un scandale qu’un vieil homme imagine représenter des jeunes filles, il ne fait qu’écraser et obscurcir leur voix, occultant leurs témoignages, il fétichise leurs expériences, etc.

Sur le racisme, je trouve un article de Pratchett lui-même  (2009) qui dit que l’adaptation théâtrale de son roman Nation avait été dite raciste : « the play on the whole got such epithets as “racist”, “politically correct” and “fascist”, although to be fair, I think that whoever said that was probably confused. » et quelques rares autres articles dont je traiterais plus bas, mais ils sont effectivement rares.

Est-ce que Pratchett serait si bon, tellement au-dessus de tout soupçon ?

A l’origine, j’avais vu passer un tweet après sa mort qui disait en gros « Pratchett a compris que la fantasy était faite pour critiquer notre monde plutôt que s’en échapper » et ça m’a rendu furieux, dans le même genre que tous ces gens qui blâment Tolkien de ne pas avoir résolu tous les problèmes politiques du XXe siècle. Je pensais taire tout ça. Ce sentiment confus que Pratchett est surestimé, principalement parce que c’est mon auteur préféré et parce que tout le monde me tomberait dessus dans le deuil.

Mais aussi parce que s’il y avait des critiques je serais rassuré. Je suis le seul à être un peu angoissé qu’un auteur qui prône tant l’esprit libre et la critique soit si peu critiqué ?

Et quand j’ai vu la soupe d’Arthur Chu, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive quelque chose.

 

III

Un exemple de critique très peu politique.

Le Père Porcher est fondé, Pratchett l’a admis, sur les théories de James George Frazer, établies dans le Rameau d’Or (The Golden Bough, 1912). Vous savez à quel point je les abhorre en ce qu’elles ont infiltré des parts énormes des sciences humaines, malgré leur scientificité douteuses, et qu’elles resurgissent régulièrement à la faveur de lecteur égarés.

Frazer pensait que tout autour de la méditerranée et même au-delà, la religion primitive était faite de dieux-arbres qui s’incarnaient dans des rois, dès lors liés à la nature. Le seul moyen de renouveler la nature, dans ce paradigme, serait de sacrifier le roi, et de le remplacer par un plus jeune, afin de renouveler le cycle de la nature. Frazer a tenté de déceler des traces de ces cultes supposés dans les endroits les plus improbables, ainsi le Twelfth Night Bean Cake, coutume anglaise de Noël où un Roi de la Fête est élu en ce qu’il a trouvé un haricot durci dans sa part de gâteau. Frazer l’identifie au Saturnalia Princeps :

The resemblance between the Saturnalia of ancient and the Carnival of modern Italy has often been remarked; but in the light of all the facts that have come before us, we may well ask whether the resemblance does not amount to identity. We have seen that in Italy, Spain, and France, that is, in the countries where the influence of Rome has been deepest and most lasting, a conspicuous feature of the Carnival is a burlesque figure personifying the festive season, which after a short career of glory and dissipation is publicly shot, burnt, or otherwise destroyed, to the feigned grief or genuine delight of the populace. If the view here suggested of the Carnival is correct, this grotesque personage is no other than a direct successor of the old King of the Saturnalia, the master of the revels, the real man who personated Saturn and, when the revels were over, suffered a real death in his assumed character. The King of the Bean on Twelfth Night and the mediaeval Bishop of Fools, Abbot of Unreason, or Lord of Misrule are figures of the same sort and may perhaps have had a similar origin. (Golden Bough, chap. 58)

« Perhaps have a similar origin ». Pratchett combine ça au cycle du soleil et à l’idée bien ancrée que la fête de Noël adapte en fait des rituels païens solaires en établissant l’origine du Père Porcher :

He was probably just your basic winter demiurge. You know… Blood on the snow making the sun come up. Starts off with animal sacrifice. y’know, hunt some big hairy animal to death, that kind of stuff. […] Anyway, then later on it sinks to the level of religion ad then they start this business where some poor bugger finds a special bean in his tucker, oho, everyone says, you’re king, mate, and he thins, «this is a bit of all right» only they don’t say it would’nt be a good idea to start any long books, ‘cos next thing he’s leggint it over the snow with a dozen other buggers chasing him with holy sickles so the earth’ll come to life again and all this snow’ll go away. Very, you know… Ethnic. (The Hogfather)

De la même manière que Frazer, Pratchett imagine que derrière des pratiques festives se cache une origine sanglante et barbare, ajoutant même l’image des druides avec des serpes (sickles).

Pratchett a admis dans le Folklore du Disque-Monde avoir lu Frazer adolescent et que plus tard il se rendit compte de l’erreur :

Frazer decided that it was really the survival of a bloodthirsty primitive ritual, long, long ago, in which the King of the Bean had been put to death when the revels were over. He had no shred of evidence, just a powerful hunch that mock kings must somehow also be sacred sacrificial victims. (The Folklore of Discworld [2010, p. 441, GBooks])

Both the authors discovered Frazer in their teens and were bowled over, as probably most readers are, but became more sceptical later on. Folklorists have learned to be careful ; if it looks like a jolly good story, it may very well be one. (Ibid.)

Terry, tu vas pas me la faire : en 1996, quand tu écrivais the Hogfather tu avais quarante-huit ans. C’est une erreur honnête, courante, et ce serait légitime que même conscient tu parodies les tropes créés par Frazer, mais ce n’est clairement pas ce que tu faisais, ni une erreur d’adolescent. L’anecdote du haricot durci dans le gâteau de la douzième nuit comme fruit d’un rituel primitif de sacrifice royal revient d’ailleurs sous sa plume dans la bouche de Mémé Ciredutemps (je ne sais plus quel roman, par contre) et de Samuel Vimaire (Night Watch, 2002). Oh, mais bien sûr, ce sont des faits que les gens racontent ici ou là, qui n’ont pas forcément de réalité, cependant, l’anecdote est contée spécifiquement pour qu’on comprenne que cela fait référence à quelque chose qui existe dans notre monde. Le lecteur britannique ne manquera pas de comprendre de quel gâteau il s’agit (en France on pensera à la Galette des Rois) et les serpes sont ajoutées là pour convoquer le stéréotype du druide. Cette anecdote est comme soulignée : fait réel.

Expliquez ça à n’importe quel fan de Pratchett, et regardez-le abandonner son bagou philosophique, regardez-le entrer dans le territoire du « mais c’est pas important ! C’est un roman ! ». Quelle que soit la critique, soit on a mal lu, soit personne ne comprendra ça comme ça, soit c’est pas important, soit il s’est rendu compte qu’il y avait un problème et il est en fait en train de le subvertir ! Et c’est pareil pour tous les semblants de vérité qu’on trouve dans son oeuvre. Sa théorie monétaire dans Making Money se résume à dire que les banques inventent de l’argent parce que les gens leur font confiance parce qu’elles ont un bâtiment qui coûte cher et les caves lestées d’or, que c’est insensé et que ça fonctionne. La théorie de Vimaire sur l’injustice économique se résume à « les riches font plus de dépenses d’investissement, les pauvres de fonctionnement » :

At the time of Men at Arms, Samuel Vimes earned thirty-eight dollars a month as a Captain of the Watch, plus allowances. A really good pair of leather boots, the sort that would last years and years, cost fifty dollars. This was beyond his pocket and the most he could hope for was an affordable pair of boots costing ten dollars, which might with luck last a year or so before he would need to resort to makeshift cardboard insoles so as to prolong the moment of shelling out another ten dollars.

Therefore over a period of ten years, he might have paid out a hundred dollars on boots, twice as much as the man who could afford fifty dollars up front ten years before. And he would still have wet feet.

Without any special rancour, Vimes stretched this theory to explain why Sybil Ramkin lived twice as comfortably as he did by spending about half as much every month.

Et je veux bien qu’il le fasse dans un roman, mais cessons de prétendre qu’il s’agit d’une analyse matérialiste révolutionnaire, surtout si dès qu’on les soumet à la critique on nous hurle que c’est un roman et puis que le monde y est plat alors.

Et quant à le prendre au mot, quand des fans de Pratchett vont chercher des parallèles dans les romans de Lindsey Davis, ils parlent de « universal midwinter festival » pour la pratique :

« Fishing from the same stream », as Terry phrases it, Lindsey Davis also has the Lord of Misrule at Saturnalia be « randomly » selected by getting the fateful bean in their lunch. Compare this to those earthly avatars of the Hogfather, who were « randomly » selected for sacrifice by getting the bean. And the Roman Saturnalia and Discworld’s Hogswatch are, of course, aspects of the same universal midwinter festival.

Et certains néo-païens citant le Disque-Monde, récupèrent le narratif, ce qui me fait songer à une influence :

He dances in the shadow of the trees, waiting for an ancient chase across blood-speckled snow, a Bean King sacrificed to birth the new Sun. His song howls across the wasted wheatfields and underneath the kitchen door. His antlers spin white thread from mist; His clawed hands are thick with mud and moonlight.

Le Père Porcher est un roman génial, mais ce n’est en aucun cas de par les vérités qu’il recèle.

C’est une bonne histoire qui nous explique que les bonnes histoires sont essentielles.

Un des pire tords qu’on peut faire aux histoires c’est de croire qu’elles peuvent nous faire réfléchir. Dans les faits, nous seuls pouvons.

 

IV

Observons le temps approprié au deuil avant de nous enfermer dans des petites batailles stériles.

Then he looked down at the arrowhead protruding from his chest, and nodded wearily. A speck of blood bloomed on his lips. There was no sound in the entire square (save for the buzzing of a few expectant flies) as his silver hand came up, very slowly, and fingered the arrowhead.

Dactylos grunted.

« Sloppy workmanship », he said, and toppled backwards.

The Arch-astronomer prodded the body with his toe and sighed

« There will be a short period of mourning as befits a master craftsman », he said. He watched a bluebottle alight on one golden eye and fly away puzzled. « That would seem to be long enough. » (The Colour of Magic)

Voilà.

Premièrement je trouve qu’opposer Pratchett à l’escapism est d’une bêtise sans nom et Chu a l’air d’accord. Est-ce que vous allez me dire que parce qu’il y a des messages et de la réflexion on ne s’arrête jamais pour mettre en scène un merveilleux et un fantastique authentique ? C’est un monde où les rêves sont souvent littéralement réalité, où on peut manifester des dragons (The Colour of Magic, Guards! Guards!) ou des dieux (The Hogfather, Small Gods) par la pensée. Vous croyez vraiment qu’on n’a aucune envie de s’y échapper ? Que l’humour n’y est pas salvateur ? En cela je suis d’accord avec l’introduction et la conclusion de Chu

Pratchett was a bundle of contradictions in his lifetime. He was “conventional” and “commercial” in comparison to China Miéville, certainly–his books were wildly popular, and he was wildly prolific, to a degree normally seen only among writers who are actually pseudonyms for several people. Somehow he pushed out an average of two books a year, and his oeuvre, in the 1990s, made up an astonishing 6.5 percent of all books sold in the UK. In the celestial sphere of UK fantasy authors J.K. Rowling is the sun, Pratchett was the moon, and everyone else merely scattered stars. […]  The escapism I always sought to escape from was the seductive escapism of thejust world fallacy, the fantasy that Eru Iluvatar or Aslan is watching over the world and everything will turn out all right.

But it’s not enough to escape from. I also need something to escape to–not just relentlessly grim and cynical “realism”. If I can’t believe that God can fix the world and make things fair, I need to believe we can.

Il a raison, plus une personne est inoffensive, plus le système l’accepte.  Pratchett est un des auteurs qui vend le mieux au Royaume-Uni. Et pour cause : le cheminement du Disque-Monde était un monde de fantasy qui tombait en lambeaux et qui petit à petit devient notre monde. La modernité industrielle advient,avec la presse (The Truth), l’argent et la Banque modernes (Making Money), les télégrammes métaphores de l’informatique (The Fifth Elephant, Going Postal) et enfin le chemin de fer (Raising Steam). Son monde avance littéralement vers le nôtre. Je ne sais pas pourquoi on n’a pas déjà des articles Gawker de 50 pages sur le fait qu’il promeut ainsi une vision impérialiste et linéaire du progrès.

Pratchett’s was one of the most “progressive” writers I can think of, not just in the sense of his political positions matching up with what I’d call progressive but in the sense of believing in the idea of progress, of shattering idols and overturning comforting lies, of subverting tropes at every turn. Men at Arms is a direct attack on the idea of monarchy and aristocracy that so much “high fantasy” is based on;

Une attaque directe contre l’idée de monarchie ? Pourquoi cette attaque ne se voit-elle pas quand on parle du Petit Roi des Nains ? Quand on parle du Roi de Lancre ? Pratchett n’a pas pour habitude de prétendre des systèmes de pouvoir intrinsèquement mauvais, c’est juste qu’il y a des mauvais rois. Une fois que le bouffon Vérence a été couronné, tout va bien, parce qu’il a à cœur le bien de son peuple, il va même jusqu’à dormir devant sa porte, comprenez, parce que c’était un bouffon et il dormait devant la porte de son maître et maintenant son maître c’est le peuple. Mais le peuple bof, il aime pas trop ces rois progressistes :

The most noticeable results of his attempts at modernising the kingdom have been a Parliament that no-one attends, a handy pocket knife that needs to be carried by a cart, and an invasion of vampires due to a diplomatic gaffe. It has been suggested that while his subjects appreciate his attempts to make life better, they would really prefer a king who orders them around and carouses a lot. At least you know where you are with them. (x)

The people of Lancre wouldn’t dream of living in anything other than a monarchy. They’d done so for thousands of years and knew that it worked. But they’d also found that it didn’t do to pay too much attention to what the King wanted, because there was bound to be another king along in forty years or so and he’d be certain to want something different and so they’d have gone to all that trouble for nothing. (Carpe Jugulum)

“Yes, whenever you comes across a king where everyone says, ‘Oo, he was a good king all right,’ you can bet your sandals he was a great big bearded bastard who broke heads a lot and laughed about it. Hey? But some king who just passed decent little laws and read books and tried to look intelligent . . . ‘Oh,’ they say, ‘oh, he was all right, a bit wet, not what I’d call a proper king.’ That’s people for you.” (Interesting Times)

Ah ça, les gens aiment l’autorité et la monarchie dans le disque-monde. On insère juste une phrase après sur le fait que la solution c’est un roi qui fait pas grand-chose (Vérence) ou bien les bonnes choses (Vétérini). Côté Vétérini, sa realpolitik est constamment réaffirmée, sa vision du monde comme un terreau de violence qui requerrait une violence étatique supplémentaire pour le maintenir en équilibre revient perpétuellement, et avec ça l’idée que sa tyrannie est profitable à tous. Il y a des bons rois.

“But he doesn’t wear a crown or sit on a throne and he doesn’t tell you it’s right that he should rule,” said Vimes. “I hate the bastard. But he’s honest. Honest like a corkscrew.”

“Even so, a good man as king—”

“Yes? And then what? Royalty pollutes people’s minds, boy. Honest men start bowing and bobbing just because someone’s granddad was a bigger murdering bastard than theirs was. Listen! We probably had good kings, once! But kings breed other kings! And blood tells, and you end up with a bunch of arrogant, murdering bastards!” (Men at Arms)

La royauté c’est mal (explication génétique), mais le despotisme éclairé, c’est cool.

Dans Night Watch, on voit de même que le problème de la police n’est pas l’ascendant structurel qu’elle a sur la population, non, le problème c’est les méchants flics corrompus qui torturent les gens, contrairement à Vimaire qui est l’archétype du bon flic, avec Carotte, qui est littéralement l’être le plus gentil du Disque. La morale de Pratchett est trop souvent une morale individuelle, et la plupart des problèmes moraux sont un problème de personnes : il y a des gens corrompus. Je vois très peu de subversion là, et je pense qu’on trouvera beaucoup de littérature « escapist » high fantasy qui remplirait ces critères.

Personal isn’t the same as important. What sort of person could think like that? (Men at Arms)

Je vois pas comment un type qui passe son temps à critiquer les violences policières peut prétendre qu’un livre qui glorifie l’action de la police est subversif parce qu’il ne couronne pas de roi à la fin.

En outre, non, les romans du Guet ne sont pas si subversif : il est à de nombreuses reprises impliqué que la nature exceptionnelle de Carotte tient justement de sa lignée royale, le rendant semblable aux rois antiques, justes et bons, qui rendent la justice sous un chêne. Reprenons l’article de Chu :

Jingo is a fantasy war story that denies the reader the “fun” of seeing a war break out and ends up attacking the concept of war;

Admettons. A aucun moment du roman on ne se rejouit de la guerre, remarque. Et elle se conclut parce que Vimaire arrête les états-major des deux armées. On devrait essayer en vrai, je pense que ça ne marche pas. Ailleurs, Pratchett moque le pacifisme :

“All this scrapping over something that happened thousands of years ago! I don’t know why they don’t get back to where they came from if they want to do that!”

“Most of ’em come from here now,” observed Nobby.

Fred grunted his disdain for a mere fact of geography.

“War, Nobby. Huh! What is it good for?” he said.

“Dunno, Sarge. Freeing slaves, maybe?”

“Abso—well, okay.”

“Defending yourself against a totalitarian aggressor?”

“All right, I’ll grant you that, but—”

“Saving civilization from a horde of—”

“It doesn’t do any good in the long run is what I’m saying, Nobby, if you’d listen for five seconds together,” said Fred Colon sharply.

“Yeah, but in the long run, what does, Sarge?” (Thud!)

Poursuivons :

the character of Rincewind is a subversion of the whole idea of heroism.

L’anti-héros, ce trope tellement subversif et original.

Monstrous Regiment is a meditation on feminism,

Plutôt sur les rôles genrés.

Cherry Littlebottom and other female dwarfs a commentary on gender identity and trans people,

Vaguement. Non. Ce serait même plutôt l’histoire de femmes qui adoptent la vision de la féminité leur culture d’accueil ? Et effectivement, à avoir des nains qui se plaignent qu’ils voient les genoux de Petitcul (Littlebottom) on réfléchit aux rôles genrés, mais je sais pas si ça parle vraiment de transidentité. L’expression genrée des nains est indifférente entre hommes ou femmes, ils portent tous une barbe et trente couches de cottes de mailles donc forcément. Petitcul (Littlebottom) adopte l’expression féminine des humaines d’Ankh-Morpork, demandant conseil à Angua, notamment. Je vois plus un commentaire sur les différents modes d’expression genrée entre les cultures et comment on navigue de l’un à l’autre ?

Thud! a statement against ethnic hatred.

Arthur Chu dit lui-même qu‘il ne peut pas saquer les métaphores fantasy pour le racisme.

Plutôt que de mettre autre chose que des humains blancs (et des parodies de la Chine et du Moyen-Orient) on va mettre des trolls ! Le conflit entre les nains et les trolls, particulièrement développé dans Thud m’a toujours semblé bête. Pratchett en hérite de la fantasy plus générale. Et au final, la conclusion de Thud! (Jeu de Nains) c’est qu’il faut faire la paix, parce qu’au final la bataille-qui-a-commencé-la-méchanceté on sait pas trop qui l’a commencée, et puis un message-hologramme dit en fait que ils se sont réconciliés sous la montagne et ont joué à Thud (aux échecs) jusqu’à devenir des stalactites donc en fait ils doivent se réconcilier. Il y a certaines phrases bien senties :

He preached the superiority of dwarf over troll, and that the duty of every dwarf was to follow in the footsteps of their forefathers and remove trollkind from the face of the world. It was written in some holy book, apparently, so that made it okay, and probably compulsory. Young dwarfs listened to him, because he talked about history and destiny and all the other words that always got trotted out to put a gloss on slaughter. It was heady stuff, except that brains weren’t involved.

Mais en aucun cas une analyse réaliste de relations interraciales. Encore une fois, pas de rapport structurel d’ascendance, tout le monde est méchant. Dès qu’on aura trouvé une relique secrète qui nous explique la Guerre des Six Jours, on aura sauvé la Palestine.

Allons plus loin que ça : de nombreuses tirades dans son œuvres font montre d’une vision profondément conservatrice du pouvoir :

They think they want good government and justice for all, Vimes, yet what is it they really crave, deep in their hearts? Only that things go on as normal and tomorrow is pretty much like today. (Vétérini, Feet of Clay)

Il se moque en passant de l’image romantique du révolutionnaire :

« Tu es une cellule d’un seul membre, Raymond. Les vrais révolutionnaires sont des hommes au regard de joueur de poker, ils ne savent d’ailleurs pas que tu existes et s’en contrefichent. Tu as la chemise, la coupe de cheveux, la grosse écharpe et tu connais toutes les chansons, mais tu n’es pas un guérillero urbain. Plutôt un rêveur urbain. Tu renverses les poubelles, tu noircis les murs au nom du peuple, qui te tirerait les oreilles s’il te prenait sur le fait. Mais tu as des convictions. » (Ronde de Nuit, trad. Patrick Couton)

« […]well, Reg, tomorrow the sun will come up again, and I’m pretty sure that whatever happens we won’t have found Freedom, and there won’t be a whole lot of Justice, and I’m damn sure we won’t have found Truth. But it’s just possible that I might get a hard-boiled egg. » (Night Watch)

Tout comme la révolution même :

Vetinari: « ‘You know, it has often crossed my mind that those men deserve a proper memorial of some sort. »
Vimes: « Oh yes? In one of the main squares, perhaps? »
Vetinari: « Yes, that would be a good idea. »
Vimes: « Perhaps a tableau in bronze? All seven of them raising the flag, perhaps? »
Vetinari: « Bronze, yes. »
Vimes: « Really? And some sort of inspiring slogan? »
Vetinari: « Yes, indeed. Something like, perhaps, ‘They Did The Job They Had To Do’? »
Vimes: « No. How dare you? How dare you! At this time! In this place! They did the job they didn’t have to do, and they died doing it, and you can’t give them anything. Do you understand? They fought for those who’d been abandoned, they fought for one another, and they were betrayed. Men like them always are. What good would a statue be? It’d just inspire new fools to believe they’re going to be heroes. They wouldn’t want that. Just let them be. For ever. » (Night Watch)

« Don’t put your trust in revolutions. They always come around again. That’s why they’re called revolutions. People die, and nothing changes. » (Ibid.)

..Et le révolutionnaire cynique, alors même que la plupart de ses romans présentent plusieurs fois un peuple naturellement « small-minded and conservative » :

There were plotters, there was no doubt about it. Some had been ordinary people who’d had enough. Some were young people with no money who objected to the fact that the world was run by old people who were rich. Some were in it to get girls. And some had been idiots as mad as Swing, with a view of the world just as rigid and unreal, who were on the side of what they called ‘the people’. Vimes had spent his life on the streets, and had met decent men and fools and people who’d steal a penny from a blind beggar and people who performed silent miracles or desperate crimes every day behind the grubby windows of little houses, but he’d never met The People.

People on the side of The People always ended up disappointed, in any case. They found that The People tended not to be grateful or appreciative or forward-thinking or obedient. The People tended to be small-minded and conservative and not very clever and were even distrustful of cleverness. And so the children of the revolution were faced with the age-old problem: it wasn’t that you had the wrong kind of government, which was obvious, but that you had the wrong kind of people. As soon as you saw people as things to be measured, they didn’t measure up…. (Night Watch)

L’ascendant policier sur la population est plusieurs fois mentionné en rigolant (mais c’est pour leur bien) :

Everyone was guilty of something. Vimes knew that. Every copper knew it. That was how you maintained your authority. Everyone, talking to a copper, was secretly afraid you could see their guilty secret written on their forehead. You couldn’t, of course. But neither were you supposed to drag someone off the street and smash their fingers with a hammer until they told you what it was. (Night Watch)

Vimes itched to arrest him. Technically, he was doing nothing wrong, but that was no barrier to a copper who knew his business. (Thud!)

Il y a aussi l’idée que la police n’est là que pour équilibrer les rapports sociaux en place, pas les corriger. Carotte se fait réprimander quand il arrête le patron de la Guilde des Assassins ou la clientèle du Tambour Rafistolé. (Guards! Guards!)

Ce qui est fascinant chez Pratchett, c’est généralement la profonde fibre morale de ses personnages principaux, Mémé Ciredutemps, Vimaire, Carotte, Vétérini : dévoués, incorruptibles. (Cela ne compte pas pour Rincevent, qui fait les plus mauvais tomes de la série)  Mais quand c’est pour s’enfermer dans l’idée que Vimaire est un flic parfait parce qu’il a un petit flic dans la tête, qu’il s’auto surveille et s’est rendu compte que toute autorité n’était pas à respecter aveuglément ?

“I suppose you won’t be able to find one of your famous Clues on the thing?”

“Shouldn’t think so, sir. Not with all these fingerprints on it.”

“It would be a terrible thing, would it not, if people thought they could take the law into their own hands . . .”

“Oh, no fear of that, sir. I’m holding on tightly to it.”

Lord Vetinari plunked the axe again. “Tell me, Sir Samuel, do you know the phrase ‘Quis custodiet ipsos custodes?’?”

It was an expression Carrot had occasionally used, but Vimes was not in the mood to admit anything. “Can’t say that I do, sir,” he said. “Something about trifle, is it?”

“It means ‘Who guards the guards themselves?’ Sir Samuel.”

“Ah.”

“Well?”

“Sir?”

“Who watches the Watch? I wonder?”

“Oh, that’s easy, sir. We watch one another.” (Feet of Clay, Après que Vimaire ait planté une hache dans la table du conseil de ville.)

‘Yes, your grace. Nevetheless, I must represent the public interest here. I shall try not to be obtrusive. Quis custodiet ipsos custodes? your grace.’
‘I know that one,’ said Vimes. ‘Who watches the watchman? Me, Mr. Pessimal.’
‘Ah, but who watches you, your grace?’ said the inspector, with a brief smile.
‘I do that, too. All the time,’ said Vimes. ‘Believe me.’  (Thud!)

It meant he looked to Authority for orders and obeyed them, whereas Vimes found it better to look to Authority for orders and then filter those orders through a fine mesh of common sense, adding a generous scoop of creative misunderstanding and maybe even incipient deafness if circumstances demanded, because Authority rarely descended to street level. (Night Watch)

One of the hardest lessons of young Sam’s life had been finding out that the people in charge weren’t in charge. It had been finding out that governments were not, on the whole, staffed by people who had a grip, and that plans were what people made instead of thinking. (Ibid.)

Vimaire, Vétérini, Ciredutemps sont des personnages qui font ce qu’il faut. On ment sur la magie, on ment sur le pouvoir, on ment pour la police, tout ça pour le bien commun. Ils ne sont pas idéalistes. Ils ne rêvent pas d’abolir les structures de pouvoir, juste les injecter de vertu. Ils se retrouvent dans une position dont ils ne veulent pas vraiment (ah, ça c’est pas un trope de fantasy ?) mais ils le font pour le bien commun, ou parce qu’ils sont bons dans ce domaine et les gens sont ok avec ça parce que le roi/le commissaire/la sorcière est sympa.

Il y a bien quelques messages libertaires :

‘I’m sure we can pull together, sir.’
Lord Vetinari raised his eyebrows. ‘Oh, I do hope not, I really do hope not. Pulling together is the aim of despotism and tyranny. Free men pull in all kinds of directions.’ He smiled. ‘It’s the only way to make progress. That and, of course, moving with the times.’ (à Guillaume des Mots, The Truth)

Un cynisme certain vis-à-vis de la démocratie (en tout cas athénienne) :

« I like the idea of democracy. You have to have someone everyone distrusts, » said Brutha. « That way, everyone’s happy. »

The Ephebians believed that every man should have the vote. Every five years someone was elected to be Tyrant, provided he could prove that he was honest, intelligent, sensible, and trustworthy. Immediately after he was elected, of course, it was obvious to everyone that he was a criminal madman and totally out of touch with the view of ordinary philosopher in the streets looking for a towel. And then five years later they elected another one just like him, and really it was amazing how intelligent people kept on making the same mistakes.

Provided that he wasn’t poor, foreign, nor disqualified by reason of being mad, frivolous, or a woman. (Small Gods)

A nouveau, étrangement, Chu pense la monarchie et le Moyen-Âge des fantasmes si menaçants que les combattre c’est subversif :

Most petty escapism is an escape from–escaping from the horror of real-life war to a world where warfare is noble and justified, escaping from politics to a world where politics is unnecessary. Discworld is an attempt at an escape to–a world where, with hard work and sacrifice and empathy, war could be avoided, political problems could be solved, progress could happen. Rather than the Stock Fantasy City where technology and society remain frozen in pseudo-medieval stasis, Ankh-Morpork modernized and changed as time went on, and each change made the world a more interesting place to be in, because each change was a change that rescued more people from being treated as things.

A world where, with hard work and sacrifice and empathy, war could be avoided, political problems could be solved, progress could happen ? Oui mais c’est un monde où le progrès se fait de manière la plus tranquille possible et sous la houlette d’un dictateur bienveillant. La révolution des Golems vient de ce qu’ils économisent et achètent leurs compères (Going Postal) ! Le progrès arrive littéralement malgré les gens. Les guerres s’arrête par le pouvoir de Vimaire (Jingo) ou parce qu’une relique prouve qu’au plus fort de la bataille les ancêtres de nains et des Trolls s’étaient réconciliés (Thud!). Je réalise que je me répète.

Et pour des anticapitalistes, quel ravage que Pratchett ! L’introduction de la banque et de la finance moderne est source de joie (Making Money) et les discours tolérants du Patricien sont trop souvent soumis au fait qu’on peut tout aussi bien exploiter les différentes races qui peuplent le Disque, de même pour Vimaire qui embauche, nains, trolls, vampires et loup-garou dans le Guet. Si la violence des gens contre les Golems dans Pieds d’Argile (Feet of Clay) montre une facette des révoltes ouvrières premières dans lesquelles les révoltés détruisent leurs machines, conscient des changements qu’elles amènent à leur mode de production, la réflexion sur l’industrialisation s’arrête là, et si vous voulez y trouver les critiques des crises post-industrielles, bonne chance. Dans Going Postal, on voit bien les employés du clac exploités par les vils exploiteurs capitalistes qui s’en mettent plein les poches, ils ont des cigares et font des opérations douteuses, on sait pas lesquelles mais elles sont douteuses.

C’est un des problèmes de Pratchett, il n’y a aucune réflexion sur le capitalisme (ou même le féodalisme) en tant que système de production : il y a des vils capitalistes riches pourris à cigares qui exploitent le peuple et il y a les gentils capitalistes qui donnent de l’argent à la Soupe Populaire et qui aiment bien les pauvres. Je sors du Disque-Monde mais si on lit sa fanfic Dickensienne Dodger, où Dickens est carrément un personnage, on voit de même qu’on aime bien la finance capitaliste, finalement, parce que ça permet l’innovation et la locomotive :

[that] makes you a very well-off young man  who in m opinion definitely should pt most of this money in the banlk. You telle me of a lady by the name of Miss angela Burdett-Coutts; she is indeed extremely rich, having received a very large legacy from her grandfather, and you would be very wise to deal with her family The people at Msiter Coutts’ bank are your men, I think, and therefore I suffest that you put he money with them, where it will be safe and earn interest. A very good nest egg indeed! »

« Interest? What’s money interested in? »

« More money », said Solomon. Take it from me. »

« Well I don’t want people to be very interested in me! » said Dodger

The mmm from Solomon was an unusually fruity one, and he said « Not so much interested in you but very interested in your money. Mmm, su see, it is like this. Supposing one of these new-fangled railway gentlemen, tel us call him mister Stephenson, has a design for a wnderful new engine. Being a man interested in mostly bolts and atmospheric pressures, he might not be very versed in he world of commerce. Mmm, now Mister Coutts and hi gentlemen will find for him entrepreneurs – that is you, Dodger, in this case – who might lend him the necessery cash in order to get hist good idea to a state of solid reality. Mister Coutts acan take the measure of a man as to his trustworthiness and, in short, see to it that your money works for the aforesaid engineer, and also at the same time for you. Of course, they will take advice o ascertain that this genteleman with the shining eyes and grease down his breeches with a definite reek ofcoal dust about his persn is a sound investment, but mister Coutts and his family are very wealthy peoplee who didn’t ge that way by guessing wrongly. It’s called finance. Trust me; I’m Jewish, we know about these things. (Dodger, chap. 10)

On trouve aussi chez Pratchett cette critique de la démonisation des méchants alors qu’ils sont parfois victimes. Solomon parle à Dodger après qu’il ait arrêté Sweeney Todd et soit considéré un héros, Dodger disant que Todd a été traumatisé par la guerre et qu’il n’est pas tant à blâmer  :

Mmmm, it is not your fault if people call you a hero, but it is to your credit that you recognize that if he was a monster then it was other monstrous things which made him so. The iron forged on the anvil cannot be blamed for the hammer and I believe God will quite understand you took every opportunity to explain the situation to all those who listened. Mmm, don’t I just know that onto the world that is people paint eh world that the would like. Therefore the like to see dragons slain, and where there are gaps, public imagination will fill the void. (Dodger, p. 201)

Ca pourrait déboucher sur des critiques structurelles, des systèmes qui les produisent. Pourtant la plupart des méchants de Pratchett auquel je peux penser (hormis vampires et fées) sont des psychopathes de fiction : Le duc Kasqueth (Wyrd Sisters), Lheureduthé (Hogfather), Carcer (Night Watch), Jeanlon Sylvère (Going Postal), Cosmo Lavish (Making Money). Dans Men at Arms, le « gonne » est un pistolet qui possède l’esprit de celui qui l’utilise, qui l’investit d’une puissance narcissique démesurée. C’est ça l’idée ? Que les armes à feu induisent des maladies mentales ? Y’a pas quelque chose de plus social dans la problématique autour des armes à feu ?

Les romans sont ainsi souvent structurés par l’alternance entre les paragraphes des héros qui avancent dans leur enquête, et ces chapitres qui offrent une fenêtre sur l’esprit irrationnel des antagonistes.

Si Pratchett est progressiste c’est au niveau d’un social-démocrate petit-bourgeois dickensien.

Il crée un cadre pour légitimer l’Etat et la Police en leur faisant combattre des dragons, ce qui est une stratégie rhétorique usuelle : les systèmes nocifs se légitiment en combattant des maux plus évidents. Ça n’en fait pas un mauvais auteur, vous ne devriez pas avoir honte de le lire, mais vous devriez arrêter de prétendre que tout ce que vous lisez est fondamentalement révolutionnaire et admettre que vous aimez ces livres pour des raisons esthétiques.

V

Chu l’oppose à George R.R. Martin alors parlons un peu de A Song Of Ice And Fire. Comme chacun sait, ces livres et à plus forte raison la série adaptée sont terriblement racistes. L’histoire de Daenerys est « at its heart, a neocon wet dream » (dans Targaryen il y a Aryen). Géographiquement, on a l’occident mystérieux, les cités libres semi-orientales vénitiennes et l’Occident féodal. Comme d’habitude pas d’équivalent de l’Afrique. Pratchett fait il mieux ? Il ne parodie pas tant notre monde que nos clichés sur ce monde, ce qui aboutit, hé bien, à exactement la même chose :

Le Klatch, c’est un endroit où y’a des gens bruns qui mangent de la bouffe qui pue en charmant des serpents

L’empire Agatéen c’est la Chine et dieu du ciel que ce résumé me fait peur (Intersting Times) au point que je ne me suis toujours pas résolu à le lire :

As is typical for Rincewind, his dedicated efforts to run from any kind of danger quickly embroil him in momentous events, and coincidence makes it appear on several occasions that Rincewind is responsible for significant feats of magic. He encounters his friend Cohen the Barbarian, now accompanied by a « Silver Horde » of elderly warriors, who is planning to infiltrate the Empire and live a luxurious retirement by taking over as Emperor. Rincewind eventually learns that the first Agatean Emperor supposedly conquered the land with the assistance of a « Great Wizard » and a « Red Army. » Now, a new « Red Army » movement of young people, dedicated mainly to the promulgation of mildly worded slogans, has been inspired by a supposed revolutionary tract, which turns out to be a travelogue of Ankh-Morpork written by Rincewind’s erstwhile traveling companion, Twoflower, whom Rincewind ends up freeing from a dungeon and whose two daughters are leaders of the Red Army. It turns out that the villainous Grand Vizier, Lord Hong, has made the harmless Red Army appear to be a threat to the Empire and had Rincewind brought to Agatea so that he could blame the problems on foreigners, then put the « revolution » down violently and turn to the conquest of Ankh-Morpork, whose culture he secretly seeks to emulate. But when Hong murders the Emperor with the intention of framing the Red Army, it inadvertently creates the opportunity needed by the Silver Horde, who have infiltrated the palace. Cohen and Ronald Saveloy, a member of the Horde who is a retired schoolteacher, had hoped to conquer the Empire by simply installing Cohen as Emperor, since almost nobody has ever seen the Emperor’s face. But Lord Hong leads four other lords who had been vying against him for the throne to rally their armies against the Horde, to the chagrin of Saveloy who had been trying to civilize the barbarians.

As the battle begins, Rincewind flees and inadvertently discovers the actual Red Army, a multitude of terra cotta warriors that can be controlled by magical armor that he accidentally dons. The automatons destroy the Agatean forces. Once Cohen realizes that he is now recognized as the Emperor, he prepares proclamations to relax the regime’s oppression of the people. He invites Rincewind to serve as Chief Wizard and found his own university, which convinces Rincewind that something horrible is about to happen. Indeed, Lord Hong takes Rincewind hostage and plans to murder him on the steps of the palace. But, just then, the faculty of Unseen University teleport Rincewind away. Twoflower challenges Hong to a duel, as his wife was killed in a battle waged by Hong. The cannon, re-lit by the faculty, then arrives and kills both Hong and Saveloy; Saveloy, despite never having managed to be a barbarian in life, decides to go to the warrior’s afterlife.

Est-ce que Couton était sarcastique en traduisant « les tribulations d’un mage en Aurient » ? Pensait-il à quelque chose en particulier?

Toujours est-il que c’est l’histoire de mecs blancs qui conquièrent le vil royaume des chinois qui comprennent rien à rien à la liberté et ont d’ailleurs eu une révolution provoquée uniquement par des prospectus touristiques qu’ils ont pas compris (dès qu’un produit de la société de consommation tombe du ciel ces étranges gens en font  n’importe quoi) une fois le méchant empereur détrôné, ils proclament des lois libertaires pour soulager le peuple de la tyrannie de l’ancien empereur. Et dieu du ciel, le grand vizir traître, que d’imagination, que de subversion de nos tropes orientalistes !

Je suis certain qu’on trouve moult humour dedans, que c’est un bon roman et je vais pas juger un truc que j’ai pas lu, mais de là à voir de la déconstruction là ? Quelles critiques trouve-t-on sur ces problèmes ?

So where does it go wrong? It’s not the fact it’s all utterly ridiculous, nor the fact that much of it is culturally insensitive to the point of arguable racism. No, not at all. The problem is that it’s not stupid and insentive enough. (source)

C’est exactement pour ça que le disque-monde est acclamé, non ? Stupide et inconsidéré ?

[it] could be summarised: “Where Mao Zedong Went Wrong (And Why Everyone Else Is Wrong About Politics)”. This basically involves taking a bunch of stereotypes of Asian people and having Rincewind and/or the narrator lecture them about how stupid they are for their genetic trait of thoughtless antlike obediance, in a way that expands to take in everyone else in the world as well.

I have to admit, I often find Pratchett least effective when he’s talking about politics and political morality. His complexity and nuance sharpen to a hammer-face on these subjects. Perhaps he could have pulled off the politics lecture. But trying to add that extra level to a work that already feels torn in two thematically was just begging for failure. Failure that he gave himself no safety net to avoid, and failure that because of the way the book is set up is likely to give many readers an unpleasant aftertaste of racism.

In Pratchett’s defence, I don’t think he’s intentionally being racist. His Agatean Empire isn’t really China, it’s the bundle of tropes and clichés and assumptions that make up the common impression of The Orient; he’s not trying to explore what that lazy thinking really tells us about the Chinese (or Japanese, or Vietnamese), he’s trying to explore the role those tropes have in our own culture – he’s taking the parts of ourself that we project onto other cultures and analysing what they tell us about ourselves. He’s talking about ‘China’ that great mythical empire that lies within the European mind, not the China on the map with actual people in it. Now, maybe that falls into the sort of racism (well, one of the sorts of racism) Achebe accuses Conrad of, the racism of telling stories using other races without them being stories about other races – the racist assumption that the rest of the world is just there to let us learn about ourselves. I do see Achebe’s point here (though largely not elsewhere…), and I see how that argument works, and I can see that as a possibility that we should be aware of when we think we are contemplating any ‘Other’. But the thing about the Other is that it is Other, and all our attempts to tell stories about it will to some extent use it as a mirror for our own projections – unless we want to confine ourselves to autobiography (and even that underestimates the Otherness of our own lives, in my opinion), that by itself can’t be enough to condemn a book or an author. It is in the nature of mankind to make use of the world, including the other people in it – all our institutions are founded on the idea that people can be useful to one another. Perhaps the point is that there’s a difference between using someone for our own purposes and just using them for our own purposes – Achebe is wrong about Conrad because any knowledge of Conrad’s wider oeuvre, or his life beyond his fiction, or even an impartial and careful reading of Heart of Darkness itself must lead us to dismiss the idea that Conrad sees non-Europeans just as means to address European issues.

Pratchett’s problem, however, is that at least in this novel there is little to the Agateans but puppets for his political theory lectures. He does not humanise his Agateans in the way that Conrad humanises his Congolese – and while he does criticise his Ankh-Morporkians, he does so in a very self-congratulating, glossy way (we’re better than them because we’re free-spirit and commit crime unlike those lawful spiritless apparatchiks) that feels a lot more smug and precarious than the savagery Conrad shows to his Europeans. Perhaps most importantly, he gives them no real agency: the Agateans, with the sole exception of the villain, are naive idiots who have to sit around waiting for a well-meaning Westerner to get them out of their problems. I mean, the problem is ‘solved’ literally by having someone pick up and use some stuff that was literally just lying around and that anyone could have used if they’re been a free-thinking Westerner instead of a poor Agatean drone. Even the villain is made to intentionally ape Ankh-Morporkian ways: sure, the ancient families of Hong, Tang, Fand, Sung and McSweeney (very old established family) are able to bring misery and slaughter to the continent for hundreds of years, but if you want some inventive villainry of course you need a European spark… in fact it’s striking just how little Pratchett concedes to the very idea of not looking like a bigot. I do think that Pratchett is being merely culturally insensitive, rather than racist, but in this particular book he does very little to help his case. The comparison between this and a book like Witches Abroad is stark. Or rather, it isn’t – Interesting Times is an entire book at the level of cultural observation of the first, pre-Genua half of Witches Abroad. But in Witches Abroad we do get to Genua, and we find a rich and complex and narratively powerful culture of heroes and villains and people in between; in Interesting Times we remain firmly stuck in a cross between elementary political history and kung fu B-movies. Even the Race of Magic-Jews in Feet of Clay is less tone-deaf.(source)

A propos de Heart of Darkness de Conrad, Pratchett pensait faire un tome du Disque-Monde autour :

Once, he made a book-signing tour of Germany. I went along to another city to catch his session, and asked him there if he had any plans to set one of his DiscWorld novels in a parallel of Africa. He answered that he had been considering such a novel along the lines of Joseph Conrad’s « Heart Of Darkness ». I froze at that answer, and pleaded with him to please write a DiscWorld novel with an optimistic Africa. For I had spent my whole childhood in the underpopulated, hill-country regions of Tanzania, East Africa, and I had many fond memories of there. It was also that the times then were too much, […]

He was not convinced. There is a small reflection of Africa in his novel « Snuff », which explored both slavery and genocide. But now the DiscWorld book on Africa, of whatever angle, will never be written, for Sir Terry Pratchett died today. His death was natural, and because of the lethal complications of Alzheimer’s disease. Pratchett suffered from posterior cortical atrophy (PCA), an unusual form of Alzheimer’s which hits people earlier than classical Alzheimer’s does. Both the Alzheimer’s and the PCA form were cruel jokes of pathology, for Pratchett lived by his mind and by complex story-telling. The PCA would eventually make it impossible for him to read or write; his book-signature changed, from the very complex sigil he had used prior to his illness, to a substitute hologram sticker and simple sigil (shown in my photograph below). The Alzheimer’s would destroy much of his mind before it destroyed his body. A cruel joke of the universe’s indeed. (And now that book will never be written)

Ca aurait sans doute été super !

Regardons quelques citations de Interesting Times :

« The Empire’s got something worse than whips all right. It’s got obedience. Whips in the soul. They obey anyone who tells them what to do. Freedom just means being told what to do by someone different. »

Au contraire, parce qu’il se focalise sur les personnages principaux, Chu insiste que Pratchett donne de l’ « agency » à tous :

Much like Shakespeare is said to have been incapable of fully dehumanizing any character, even ones intended to be hateful caricatures like Shylock or Caliban, Pratchett gave agency to everyone–the nameless city guards (Sam Vimes and the other Watchmen), the wise old oracular crone (Granny Weatherwax and the other witches), and even the personification of Death, originally introduced in The Colour of Magic as a joke character.

Poursuivons pour plus d’orientalisme bateau.

“Down in Klatch they believe if you lead a good life you’re rewarded by being sent to a paradise with lots of young women.”

“That’s your reward, is it?”

“Dunno. Maybe it’s their punishment. »

Hahaha ! Les femmes sont chiantes ! Et les arabes croient qu’ils vont en recevoir des jeunes au paradis. C’est drôle parce que second degré regardez une vache qui vole. (EDIT : j’avoue que le sens de cette réplique m’est passé au-dessus de la tête, il dit en fait que les hommes envoyés au paradis sont la punition des femmes)

Je ne vous remets pas le personnage de Solomon Cohen dans Dodger puisque c’est hors disque-monde, mais je trouve assez lourd comme il s’acharne à nous rappeler qu’il est Juifs : il est orfèvre, il connait des receleurs joaillers juifs, il donne des conseils financiers parce que la finance ça le connait il est juif, chacun de ses sermons est ponctué par les références bibliques de la narration… Manque plus qu’un Golem qui fait des matzah.

Et dans un monde où on s’acharne à expliquer que le second degré, l’humour, la prétention artistique ou le fantasme ne protège pas du racisme, où American Sniper est combattu comme le pinacle de l’impéralisme, Fifty Shades Of Grey, le summum de l’oppression des femmes et de la mauvaise représentation du BDSM, où on semble décider à ne plus rien laisser passer, filtrer et critiquer toute production culturelle, pourquoi des activistes qui se veulent progressistes et souvent partisans de ces critiques acclament comme subversif un des auteurs les plus populaires du monde quand il fait ça ?

Quelles sont nos hypothèses pour expliquer le peu de critiques ?

 VI

1. Pratchett était malade et maintenant mort donc on l’épargne

Peu probable que ça explique la racine du problème. De son vivant, ses livres étaient des best-sellers épargnés de critiques.

2. L’effet Nintendo

Call of Duty c’est de la merde impérialiste, mais vous peinerez toujours à faire comprendre à quelqu’un que Mario ou Zelda présentent des schémas nuisibles. Sexistes, oui, mais jamais ils ne les admettront nuisible, parce que c’est de la fantasy. Nintendo s’engage rarement dans des mises en scène réalistes, ce qui lui évite de prêter le flanc aux critiques. Peut-être y a-t-il quelque chose de semblable dans le Disque-Monde, son côté farfelu le protège. ça permet de se déculpabiliser de lire de la high fantasy cliché puisque ça « déconstruit ».

3. L’effet déconstruction

Les gens sont persuadés d’être plus intelligents que tout le monde, et ils pensent que Pratchett déconstruit tellement que ça ne peut en aucun cas les affecter, par contre Fifty Shades Of Grey, les femmes seront incapables d’établir une distance avec et internaliseront de la misogynie et de l’abus, donc il faut parle de ce film 24/7 après qu’on ait parlé du bouquin 24/7 pendant deux ans.

Soit qu’on pense les lecteurs de Pratchett plus intelligents que la moyenne, pour se valoriser, soit qu’on pense Pratchett même plus intelligent et moins porteur de malentendus malsains.

4. Les milieux social-justiciers ont une intersection trop grande avec les fans de Pratchett

Pratchett est le fave ultime.

Le tumblr yourfaveisproblematic et le mode de pensée derrière tend à hérisser les gens, mais c’est – en partie – le but. Certains peuvent s’en servir pour démontrer que tu es une outre à pus parce que tu oses aimer le travail de x ou y mais j’imagine qu’il y a un but plus noble : quand on aime certains auteurs on va excuser absolument tous leurs travers, et il faudrait justement réaliser qu’on ne devrait pas défendre quelqu’un coupable de x ou y sous prétexte qu’il écrit ou dessine bien.

Et je pense que Pratchett est le fave ultime. Je peux penser à certaines autres séries adulées par les gens à tendances progressistes : Firefly, Buffy contre les Vampires (parce que empowerment).

Regardez Doctor Who, la série qui est devenu un champ de bataille pour idéaux social-justiciers. Ces derniers temps on peinait à trouver de quoi blâmer Moffat au point qu’on affirmât qu’un épisode, où Clara devait choisir entre tuer le monstre géant en gestation dans la Lune ou le laisser vivre, et prendre le risque qu’il détruise la terre, était en fait un manifeste pro-life anti-avortement. Mais avant cela, Moffat avait focalisé sur lui absolument toutes les foudres féministes. Mais récemment, il fut clair que Moffat était un abuseur professionnel : il avait pris à cœur les critiques et s’acharnait à courir derrière. Whovianfeminism ne fit qu’un seul billet sur Kill The Moon et l’avortement (très nuancé), nous affirma que la courbe officielle du Bechdel Test se redressait enfin et je peine désormais à trouver ma Moffat Hate hebdomadaire, étant donné qu’ils se rabattent désormais sur les piètres piques esthétiques : le Docteur il tue des gens maintenant et puis les effets spéciaux, et puis Moffat sait pas écrire, c’est un peu comme si la critique retombait au niveau des critiques normales. Alors qu’on pouvait faire des posts de 30’000 signes-espaces sur le fait que le Docteur demande à Rory sa permission pour enlacer Amy mais embrasse Rory sans demander la permission à Amy (ou à Rory), après quelques ajustements, la dent ne mord plus sur la série.

Mais pourquoi mordait-elle si bien ? Pourquoi des séries comme Supernatural n’étaient-elles pas attaquées ?

Je pense que c’est ce que Scott Alexander décrit comme la Toxoplasmose de la Rage :

[P]ublicizing how strongly you believe an accusation that is obviously true signals nothing. Even hard-core anti-feminists would believe a rape accusation that was caught on video. A moral action that can be taken just as well by an outgroup member as an ingroup member is crappy signaling and crappy identity politics. If you want to signal how strongly you believe in taking victims seriously, you talk about it in the context of the least credible case you can find.

But aside from that, there’s the PETA Principle (not to be confused with the Peter Principle). The more controversial something is, the more it gets talked about.

A rape that obviously happened? Shove it in people’s face and they’ll admit it’s an outrage, just as they’ll admit factory farming is an outrage. But they’re not going to talk about it much. There are a zillion outrages every day, you’re going to need something like that to draw people out of their shells.

On the other hand, the controversy over dubious rape allegations is exactly that – a controversy. People start screaming at each other about how they’re misogynist or misandrist or whatever, and Facebook feeds get filled up with hundreds of comments in all capital letters about how my ingroup is being persecuted by your ingroup. At each step, more and more people get triggered and upset. Some of those triggered people do emergency ego defense by reblogging articles about how the group that triggered them are terrible, triggering further people in a snowball effect that spreads the issue further with every iteration.

Supernatural est sexiste. Il y a pas vraiment à tortiller du cul, c’est mal écrit en plus. Tout le monde en est convaincu en environ cinq minutes. Même les fans vont difficilement pouvoir objecter.

Par contre, Doctor Who ? C’est le show qui est entre le grotesque et le sublime, entre le ridicule et le magnifique, entre l’accidentellement génial et le volontairement mauvais. L’écriture de Moffat s’inscrit dans cette tradition : suivant l’angle sous lequel on regarde, soit c’est des astuces narratives creuses, soit c’est une réelle profondeur. Et il parsème des épisodes mal écrits de répliques enthousiasmantes, bref, c’est controversé. Il n’est pas toujours facile de prévoir si on va aimer ou pas, et ce qu’on va aimer. Par conséquent, cela fournit de la matière constamment renouvelée pour le débat. Vous écrivez un article pour dire que Kill The Moon vous a gêné, on vous répond que vous êtes un abruti qui voit des messages anti-choice partout et le ton monte très vite, pour la simple raison que, effectivement, Kill The Moon a une morale qui, si elle est pleine de respect pour la vie (un peu de même manière que the Beast Below [5×2]) peut être dans d’autres contextes interprétées comme anti-avortement, puisqu’il s’agit là d’un œuf. C’est ambigu, et ça augmente d’autant plus le taux de rebond.

Tandis que certaines choses sont évidemment mauvaises. Peu de gens dissèquent la construction toxique de la masculinité dans Expendables 3, parce que… A quoi bon ? Qui aurait quelque chose à objecter ? Qui n’était pas au courant ? Même si on le faisait, la plupart des gens regarderaient l’article, n’auraient rien appris, et aucune controverse n’alimentera la publicité.

Cependant, je pense au contraire qu’on n’essaie pas de prendre toujours « the least credible case », sinon chaque camp passerait son temps à attaquer le Big Boss Cool Kid du moment, et les groupes se décomposeraient, et le cancer n’arrivera pas à tuer une baleine parce qu’il a lui-même chopé le cancer (III).

Tu ne gagnes rien à attaquer Pratchett, il y a trop de gens de ton camp qui le lisent déjà et l’aiment, et pas assez de gens qui s’en servent pour défendre des théories adverses. Et puis Pratchett ne fait pas du bon matos à conservateurs. Mais je pense que les gens vaguement progressistes anti-autorité mais fondamentalement conservateurs y trouvent leur compte.

Sauf que je pense que c’est un autre phénomène qui est à l’oeuvre : Lovecraft était tellement raciste que des racialistes pro-esclavages l’invoquent et le glorifient. Pourtant Ctulhu Phtagn blabla phtagn lol Eldritch Abominations crient les gens en chœur. Ctuhlhu est un mème des plus populaires, Lovecraft est un génie du genre, internet adore Ctuhlu, comme il adore le stupide nombre 42, comme il adore Pratchett. Tous font partie d’un lore qui, parce qu’il n’est pas adapté sur grand écran (quoique) peut se targuer de ne pas être mainstream et les gens qui les lisent être des connoisseurs.

Et je crois qu’il y a un autre phénomène, qui est simplement, que les social-justiciers voient sans doute cette plaie mais ils ne veulent surtout pas la gratter, parce qu’ils peinent déjà à trouver des choses à lire sans honte.

 

VII

If there was anything that depressed him more than his own cynicism, it was that quite often it still wasn’t as cynical as real life. (Guards! Guards!)

Pratchett est profondément cynique.

Le peuple est déteste ou délaisse une démocratie inepte, des tyrans que tout confirme, le monde est toujours bassement décevant et celui qui se prépare au pire confirmé dans ses peurs.

Ses romans sont imprégnés de l’idée de progrès, mais aussi de l’idée que rien ne change vraiment. On passe de mauvaises formes d’autorité à de bonnes formes d’autorité. La plupart des changements sont technologiques.

Ce qui change fut surtout la perspective de Pratchett. D’une parodie de fantasy à l’arrivée de la Révolution Industrielle dans ce monde. Des mages qui parodient les scientifiques et le monde universitaire à l’avènement des flingues et des locomotives. Et tous ses héros luttent, coincés entre la bassesse des humains et les altitudes de la Mort lui-même, que ni la justice ni la gentillesse n’atteignent, entre le cynisme des mendiants et celui des dieux, il y a quelques héros qui arrivent à sortir des aphorismes bien sentis, à apporter un peu de paix et d’ordre dans tout ça.

“All right, » said Susan. « I’m not stupid. You’re saying humans need… fantasies to make life bearable. »

REALLY? AS IF IT WAS SOME KIND OF PINK PILL? NO. HUMANS NEED FANTASY TO BE HUMAN. TO BE THE PLACE WHERE THE FALLING ANGEL MEETS THE RISING APE.

« Tooth fairies? Hogfathers? Little— »

YES. AS PRACTICE. YOU HAVE TO START OUT LEARNING TO BELIEVE THELITTLE LIES.

« So we can believe the big ones? »

YES. JUSTICE. MERCY. DUTY. THAT SORT OF THING.

« They’re not the same at all! »

YOU THINK SO? THEN TAKE THE UNIVERSE AND GRIND IT DOWN TO THE FINEST POWDER AND SIEVE IT THROUGH THE FINEST SIEVE AND THENSHOW ME ONE ATOM OF JUSTICE, ONE MOLECULE OF MERCY. AND YET—Death waved a hand. AND YET YOU ACT AS IF THERE IS SOME IDEAL ORDER IN THE WORLD, AS IF THERE IS SOME…SOME RIGHTNESS IN THE UNIVERSE BY WHICH IT MAY BE JUDGED.

« Yes, but people have got to believe that, or what’s the point— »

MY POINT EXACTLY.”

Les fictions, les mythes sont faux mais nous guident vers d’autres fictions, plus utiles, en cela je suis d’accord avec la conclusion de Chu : Pratchett est un cartographe. L’oeuvre de Pratchett est entre l’ange déchu et le singe qui se redresse, une carte de l’un à l’autre, mais j’ai peur qu’elle ne mène ni à l’un ni à l’autre, ce n’est qu’une carte, qui présente un monde très inhospitalier, fait des clichés recyclés de notre monde.

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Commentaires (6)

6 réponses à “Entre l’ange déchu et le singe qui s’est redressé”

  1. Typhon dit :

    « test »
    test
    [b]test[/b]
    test

  2. Typhon dit :

    « je pense que les gens vaguement progressistes anti-autorité mais fondamentalement conservateurs y trouvent leur compte. »

    « Changing was necessary. Change was right. He was all in favour of change. What he was dead against was things not staying the same. » (à propos de Masklin, The Bromeliad Trilogy Dig, Terry Pratchett)

    Moi j’ai découvert Pratchett avec le Grand Livre des Gnomes et je me suis instantanément identifié à ce passage. (Je sais pas si je tombe chez les progressistes, ceci dit.)

    « Et je pense que Pratchett est le fave ultime. Je peux penser à certaines autres séries adulées par les gens à tendances progressistes : Firefly, Buffy contre les Vampires »

    Whedon est quand même plus critiqué que Pratchett

    Il aurait pourtant toute sa place dans cet article, par exemple.

    « Ses romans sont imprégnés de l’idée de progrès, mais aussi de l’idée que rien ne change vraiment […] La plupart des changements sont technologiques. »

    Eh, ça a l’air à peu près réaliste, en fait.

    « Pratchett est profondément cynique. »

    Mais non, il est juste anglais.

    « entre le cynisme des mendiants et celui des dieux, »

    Tu connais A. Cossery ?

    Typhon

  3. Wastrel dit :

    Thanks for the link. I’m afraid I can’t pretend to follow the discussion more than superficially, and even that only thanks to machine-translation.

    But on the question of why Pratchett isn’t more often criticised by the left, despite what I think we agree are considerable Issues (and if you want to tie him to colonialism, just read The Fifth Elephant, one of the few modern novels to be fairly transparently pro-colonialism)…

    …I think your suggested answers (as I understand them) are right. But I think there’s also something deeper, which is that Pratchett’s political ideology is alien to modern dialogues. It would in some ways be more in keeping in 1880 or 1920, or even 1670, than in 2017. I don’t say that to condemn him, but just to point out that he stands, as it were, to one side of most modern debates. And because « We » see him attacking « Them » so passionately, we assume that he must be One Of Us – because we’ve forgotten that social-democratic progressivism and reactionary neoconservativism are not the only possible viewpoints. Whereas really, it’s true that he’s not one of Them – he hates Them! – but he’s not One Of Us, either. [disclaimer: I’m not One Of Us either, but I’m closer to Us than Pratchett is, I think]. If I had to explain him, I might call him a liberal Tory, in the very old sense of the word: his arguments are primarily directed against the Whigs, and against Whiggish tendencies in both the left and the right today.

    Anyway, hope you don’t mind the intrusion…

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