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Lays Farra

23/11/2016

Et tu diras, laisse-donc là les journaux
Aragon, Petite suite sans fil.

 

 

 

À la suite de l’élection présidentielle américaine j’ai été victime comme tant d’autres d’une sorte de surcharge médiatique, saturé par les multiples diagnostics contradictoires, les brahmanes qui prétendent tous qu’il faut continuer de faire ce qu’ils font depuis toujours et si-seulement-tout-le-monde-les-écoutait, les radicaux qui sont prêts à tout sauf à voter, les tièdes qui ne sont prêts à rien d’autre qu’à voter, les pires poètes du monde qui se targuent d’oindre de leur Ââârt des plaies encore vives, etc.

Mais si ça nous a rappelé à quel point le problème politique fondamental est de gérer des classes divergentes, ça m’a surtout fait réaliser à quel point j’étais fatigué de vivre par procuration la politique d’autres nations.

Les rêves et les soirées des suisses romands sont habitées des pugilats parlementaires français, des enjeux électoraux américains. Et pour un temps cela semble satisfaisant à suivre, ces affrontements ont plus d’ampleur que la morne Helvétie, les effets de manche font plus vrais sans doute.

On s’accoutume aux césars et aux tribuns d’autres plèbes, peut-être même oubliant les nôtres. Certes, les Suisses tendent proverbialement à ignorer  le nom de leur président, notamment parce que c’est une position annuelle principalement honorifique au sein des sept conseillers fédéraux, qui sont élus par le Parlement – pas d’élections présidentielles ! Pas de scrutin périodique où tout le monde s’enflamme périodiquement pour trouver un potentat temporaire, et, trois secondes après son intronisation, s’enflammer de nouveau pour la prochaine élection. J’imagine qu’on va chercher cette adrénaline dans les élections outre-Léman et outre-Atlantique. La Suisse Romande s’immerge dans l’actualité française par une sorte de solidarité linguistique, un débordement inévitable des ondes radiophoniques et télévisuelles ; et aux États-Unis par la réalisation plus ou moins consciente qu’ils sont toujours les chefs de file de l’Occident.

Outre-Sarine, je suppose qu’une telle menotte linguistique lie les suisse-allemands à l’Allemagne, puis dans une même imbrication, aux États-Unis également. Suisse alémanique et suisse Romande sont ainsi dos à dos, adossées à Berne et regardant des horizons divergents, là où leur langue règne seule, et, au-dessus, l’inévitable sceptre américain.

De toute évidence ce n’est pas limité à l’occident, une large part du monde regardait cette passation avec anxiété, mais c’est étrange, n’est-ce pas ? Cette dépendance ? Que quelqu’un soit capable d’énumérer les 50 états plus vite que les 26 cantons, qu’on s’inquiète plus de la Rust Belt que de nos Steifresser, plus des nazis américains que des nazis suisses.

Et ça ne concerne pas que l’actualité. Aujourd’hui encore, quelques heures avant de rédiger ces lignes, je passai devant un colloque, ou plutôt un lunch séminal avec son affiche dessus, annonçant :

L’islamophobie populiste (politique et médiatique) autour des attentats de Paris en 2015 (Charlie Hebdo + Bataclan) aux USA, en France et en Suisse Romande

USA, France, Suisse Romande. Encore ces terres imbriquées.

Régulièrement, je me rendais la nuit chez ma tendre moitié, parfois après le passage du dernier bus idoine, rendant mon ascension piétonne et donc plus longue. Et quand c’était le samedi soir, traversant la ville, je voyais au travers des fenêtres les salons éclairés et surtout se découpant clairement au travers les écrans plats diffusant Ruquier. Un, deux, cinq, dix, vingt fois croisé sur mon chemin.

Et je ne vais pas faire comme si je n’en étais pas coupable. Je regardais les moqueries de Jon Stewart et Stephen Colbert, qui m’apprenaient le nom de je ne sais quels magistrats avant de m’apprendre pourquoi il fallait en rire, je regardais même Ruquier un temps, en dessinant le samedi au soir, il faut dire que ça se laisse regarder.

Je lisais le Canard Enchaîné, je suivis même les #DirectAN de l’Assemblée Nationale durant les débats sur le mariage pour tous, les joutes oratoires et toutes les paroles vaines, et avant cela je me souviens encore quand un lent (mardi?) matin de 2011 j’avais vu Alliot-Marie proposer en direct à la télévision le soutien sécuritaire de la France au régime de Ben Ali. Étrange moment d’ailleurs : bien qu’heurté par le message évoqué, je ne pensais pas qu’on s’en souviendrait à telle force. Mais suivre le #DirectAN d’ailleurs et l’adoption du mariage homosexuel en France ne changea pas son inexistence en Suisse, et ne m’incita même pas à militer pour, à le réclamer de quelque manière que ce soit. Je me satisfaisais d’une sorte de solidarité, de victoire par procuration ?…

Peut-être le charme réside-t-il dans cette distance : on ne risque rien à ces affrontements, on peut miser sur notre cheval préféré sans que l’issue ne meurtrisse nos chairs quotidiennes. En conclusion de l’élection Stephen Colbert laissa un moment transparaître son catholicisme :

« Politics is a lot of horse race, and horse race is gambling, and gambling is according to the Bible a sin. Because it itself is a poison. Worrying about winning and not what the consequences of winning is. And I think the people who designed our democracy didn’t want us in it all the time. Informed, yes. Politicking all the time, I don’t think so. Not divided that way… But now politics is everywhere and that takes up precious brain space we could be using to remember all the things we actually have in common. So, whether your side won or lost, we don’t have to do this shit for a while. » (youtube)

Indépendamment du contenu de la Bible, ou de la cohérence avec sa propre carrière, construite sur un fiel drôlement polarisé, je crois que c’est ce discours qui me fit réaliser que je ne tirais rien de ce spectacle. Les jours suivants, je ne cherchai plus à lire la masse de thinkpieces, leur simple nombre me rendait la sélection impossible, mais tous les réseaux sociaux que je suivais m’abreuvaient bien sûr de la même fièvre, et je réalisai au fond que je n’avais pas plus d’effort à faire que pour apprendre le résultat d’un match lors de la Coupe du Monde, tout venait s’échouer à mes pieds.

Du temps des dissertations scolaires j’ai toujours trouvé d’un cynisme déplacé les auteurs qui dénigraient les journaux comme une perte de temps, mais à mesure qu’on en est abreuvé en permanence, et que l’effort supplémentaire d’information est plus redondant qu’enrichissant, on ne peut s’empêcher de se dire qu’on a mieux à faire, et en l’occurrence, que je devrais peut-être m’intéresser un peu plus au voisinage.

Je n’imagine pas une seule seconde que la politique suisse serait un refuge de pureté champêtre contre le mondialisme spectaculaire, je sais bien que nos émissions gauchistes telles que la Soupe ou ensuite l’Agence ont toutes les indigences d’un Colbert ou d’un Stewart, je sais bien que la petitesse du pays n’empêche aucune des crasses ou partouzes usuelles, à aucun niveau.

Mais je crois que mon temps sera mieux servi là.

« Laisse donc là les livres ; ne tarde plus un instant ; car ce délai ne t’est plus permis. Comme si déjà tu en étais à la mort, dédaigne ce triste amas de chairs, de liquides et d’os, ce frêle tissu, ce réseau entrelacé de nerfs, de veines et d’artères. Bien plus, ce souffle même qui t’anime, vois ce qu’il est : du vent, qui ne peut même pas être toujours égal et uniforme, rejeté à tout moment et à tout moment aspiré de nouveau. Quant au troisième élément de notre être, le principe chef et maître, voici ce que tu dois en penser : « Tu es vieux] ; ne souffre plus que ce principe soit jamais esclave, qu’il soit jamais lacéré par un instinct désordonné ; ne permets plus qu’il se révolte contre la destinée, ni contre un présent qu’il maudit, ou contre un avenir qu’il redoute. »

Marc-Aurèle, Pensées, II, 2.

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Commentaires (2)

2 réponses à “Inféodé”

  1. Typhon dit :

    C’est clair que pour des raisons de poids démographique et économique, l’internet francophone est extrêmement franco-centré, et si les Québécois, pour des raisons de fuseau horaire différent et sans doute aussi un peu d’insularité (?) ont l’air d’avoir leurs forums et leurs chez-eux virtuels, les Belges et les Suisses Romands peuvent tout simplement pas lutter. (Et je suis assez content de suivre des burkinabés et des maliens sur twitter mais pour le moment j’ai l’impression qu’ils ne pèsent pas super lourd dans le tweetgame).

    Personnellement je ne peux pas me targuer de savoir grand’chose sur la politique Suisse, mais s’il y a un truc que j’en ai retenu (à part le nom ridicule de l’UDC et de son chef) c’est cette histoire de « formule magique » :
    Une stabilité telle qu’elle confine à l’immobilisme, à la sclérose, un pays où le changement social va à la vitesse d’un glacier alpin, où les femmes n’ont obtenu le droit de vote que dans les années 1970 (merci, grâce à la Suisse, la 🇫🇷France🇫🇷 n’est 🇫🇷pas dernière🇫🇷), voire, me semble-t-il, les années 1990 dans certains coins retardés de Suisse alémanique.

    Et pourtant il y a un élément de politique Suisse dont tu ne touches pas un mot ici, peut-être parce que vous en êtes blasés, mais qui suscite moult fièvre, admiration et envie à l’étranger, c’est les référendum sur tout et n’importe quoi, et peu importe s’ils servent à mettre dans la constitution des choses qui ne devraient en toute logique pas aller dans une constitution.

  2. LCF dit :

    Un article intéressant, autant par ce qu’il dit que ce qu’il ne dit pas.
    Nulle mention, par exemple, des suisses italiens ou romanches.
    Je déplore du reste que ces deux langues ne sont pas dans le même groupe, ça m’aurait permis un trait d’esprit savoureux (« les suisses italiques, qui malgré tout ne sont pas penchés… »).
    ( https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Romance-lg-classification-en.png )

    Enfin, par ton art, tes dessins, tes écrits, tu participe au rayonnement culturel de ton pays.

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