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Lays Farra

30/07/2016

J’ai récemment commencé à lire Mais où sont passés les Indo-Européens ? de Jean-Paul Démoule, qui analyse la construction de ce mythe d’origine de l’occident. Comment à partir de similarités linguistiques et de modèles bibliques d’origine de l’humanité on a supposé un peuple unique, les aryas/aryens qui aurait colonisé de l’Inde à la Scandinavie, et donc qui aurait des abilités ou une destinée hors du commun. Comment on a à partir de leur vocabulaire dépeint une civilisation d’une finesse remarquable, comment les bourgeois européens colonisateurs du XIXe se sont projetés sur leurs ancêtres et leur ont donc prêté des desseins civilisateurs, comment finalement un discours racial construisit une race blonde aux yeux bleus, dolichocéphale et source de la suprématie européenne.

Dans la lignée de Stefan Arvidsson dans Aryan Idols (2006) ou Bruce Lincoln dans Theorizing Myth : Narrative Ideology and Scolarship (2000) je suis partisan de cette analyse critique de l’origine de nos modèles. Il faut comprendre quels motifs ont poussé tel ou tel à défendre des reconstructions préhistoriques comme des évidences : c’est évident qu’ils viennent d’Inde, c’est évident qu’ils viennent du Pamir ou du plateau iranien, c’est évident qu’ils viennent d’Allemagne ou de Scandinavie, et aujourd’hui c’est bien sûr évident qu’ils viennent d’Anatolie mais c’est encore plus évident qu’ils viennent des Steppes au Nord de la Caspienne et participaient de la culture des kourganes…

Mon problème c’est quand le sarcasme ou la provocation de Démoule se marche sur les pieds. D’accord qu’il attaque cette hagiographie indo-européenne mais il n’est justement pas le premier à pointer que William Jones n’est finalement pas tant un pionnier. 2014 est un peu tard pour prendre la posture du sceptique démystificateur rebelle, ou plutôt, ce n’est ironiquement pas révolutionnaire de pointer que l’apport de William Jones n’était pas révolutionnaire.

En outre, à plusieurs reprises on le voit attaquer des hypothèses en ce qu’elles ne seraient que des resucées d’hypothèses précédentes, et qu’elles se prétendraient neuves, alors que pas du tout.

Par exemple, la théorie de Gimbutas sur les Kourganes ? Ce serait une reprise des théories de Otto Schrader, Alfred Haddon Herbert Fleure ou Gordon Childe qui ultimement reprendraient l’hypothèse « Scythique » notamment défendue par Marc Zuer van Boxhorn (1640) qui avait rapproché le latin, le grec le persan et le germanique et qui voyait leur origine dans la langue des Scythes. Ça a eu une certaine popularité jusqu’à la fin du XVIIIe, elle fut notamment supportée par Leibniz (Nouveaux essais sur l’entendement humain III.2) en 1704. La théorie de Colin Renfrew sur l’origine Anatolienne des Indo-Européens ? Elle ressemble bien à celle d’Alexandre Bertrand, Max Ebert, Adalbert Sayce (qui changea beaucoup d’avis, remarquez passant d’une origine asiatique en 1880, à une origine européenne en 1890 puis anatolienne en 1927) ou Pedro Bosch Gimpera.

 

Et comme je le disais :

Certaines théories qu’on dit précurseuses sont juste apparues avant qu’on ait de bonnes raisons d’y croire, ce qui est peu reluisant.

Néanmoins je pense que c’est de la mauvaise foi.

Mauvaise foi parce que si on réduit l’apport explicatif d’une théorie aux coordonnées d’origine des indo-européens qu’elle supposait, forcément ont peut apparier des hypothèses qui sont dramatiquement différentes. Avec une telle myopie, le modèle de Renfrew n’apporte rien de plus que celui de Sayce, le modèle de Gimbutas n’apporte rien de plus que celui de Leibniz. Les nouvelles connaissances linguistiques, archéologiques, génétiques qu’ils convoquent ne seraient d’un prétexte pour réssusciter des modèles défunts, soutenus uniquement par des biais idéologiques. La preuve : [chapitre sur le pangermanisme antisémite et les nazis]

Les théories de Renfrew et de Gimbutas restent des modèles de reconstruction préhistorique (ce qu’il ne faut jamais oublier) néanmoins ils ont un contenu scientifique bien différent des gens qui s’accordaient pour d’autres raisons sur leur choix d’Urheimat indo-européen, les steppes ou l’Anatolie.

Mauvaise foi parce que s’il suffit que quelqu’un d’idéologiquement biaisé ait déjà soutenu un aspect de votre théorie pour qu’on la disqualifie, effectivement les spéculations hasardeuses des XVIIIe, XIXe et XXe siècle ont profondément miné le terrain de la question — ce qui est sans doute part de l’argumentation de Démoule : la question est piégée sur toute sa longueur, il nous faut abandonner ces cadres de pensée pour poser de meilleures questions et cesser de dépenser de l’énergie dans des reconstruction hasardeuses. (je le rejoins certes en grande partie)

 

Néanmoins je vais proposer une analogie avec l’histoire de l’atomisme.

Chacun sait que l’hypothèse nait avec Leucippe et/ou Démocrite (460-390 av. n.è.), reprise ensuite par Épicure (341-270 av. n.è.) et Lucrèce (98-55 av. n.è.). Et nul doute que l’atomisme servait des buts polémiques, il permettait à Épicure de dire que les dieux étaient soumis au dépérissement matériel aussi bien que les humains. Et il est certain que cette optique servi à des idéologues matérialistes, souvent antireligieux : il n’y a que des atomes, donc tout objet de créance spirituelle est inutile, même dans la version moderne de l’atomisme. Nombreux pointent la complétude du modèle pour dire tous les arrière-mondes comme superflus, tous les dieux inexistants, tous les paradis intangibles. Il y a une certaine continuité de l’épicurisme à cette optique.

Dirons-nous donc tel Démoule face aux théories de Dalton, face au Tableau de Mendeleiev, face aux découvertes des Curies, face au Large Hadron Collider : « L’atome était originellement un concept antique infondé dont vous ne faites que prolonger l’existence à des fins polémiques parce que vous souhaitez attaquer l’Eglise et vider le cieux de métaphysique, vils matérialistes que vous êtes » ? Non, parce que ces théories apportent réellement des explications.

Et de même les parallèles indo-européens existent et méritent explication. J’attends de finir le livre de Démoule pour voir si de ce bouillon de scepticisme qui m’est sympathique il propose une alternative au moins à moitié aussi convaincante que le terrible modèle actuel, mais allez savoir pourquoi j’en doute.

 

L’indo-européisme est terriblement loin d’avoir apporté des explications aussi rigoureuses ou utiles que l’atomisme, mais s’il suffit de ressembler à de vieux modèles infondés et d’avoir servi des buts polémiques pour qu’on nie le potentiel explicatif d’une théorie, que nous restera-t-il ?

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