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Lays Farra

24/12/2014

ou The War on Christmas

 

Be very, very careful what you put into that head, because you will never, ever get it out.

Attribuée à Thomas Wosley

 

 

 

 

 

Dans mon précédent article, « Donnez-nous notre païen quotidien » j’ai examiné avec scepticisme l’historiette visant à donner une origine païenne au sapin de Noël.

Cet article sera dans la même optique. Certaines personnes présentent des choses comme évidentes. Armé de Google et d’un peu de temps, je tente de trouver le fondement de leurs allégations sans avoir du tout la prétention de connaître mieux qu’eux le sujet, au contraire, j’inviterais tout le monde à la plus grande prudence tant notre savoir sur ces matières est maigre.

On avait abordé la fête de Yule brièvement, pour dire la difficulté à trouver des sources dessus hormis des sites païens. Les néo-païens essaient en effet de se légitimer en prétendant que sous pratiquement toute fête chrétienne on trouverait des pratiques païennes de même façon que les nationalistes hindous détruisent des mosquées en prétendant qu’il y a des temples de Rama dessous.

Mais il n’y a pas que le Sapin qu’on dit païen, à PEU PRÈS TOUT est dit païen. C’en est tragique.

Même faire du feu.

Ainsi un article Wikipédia parle de la tradition de la Yule’s Log une grande bûche à laquelle on mettrait cérémonieusement le feu lors de la plus longue nuit.

The Yule log has been said to have its origins in the historical Germanic paganism which was practiced across Northern Europe prior to Christianization. One of the first people to suggest this was the English historian Henry Bourne, who, writing in the 1720s, described the practice occurring in the Tyne valley. Bourne theorised that the practice derives from customs in 6th to 7th century Anglo-Saxon paganism.

Robert Chambers, in his 1864 work, Book of Days notes that « two popular observances belonging to Christmas are more especially derived from the worship of our pagan ancestors—the hanging up of the mistletoe and the burning of the Yule log. » James George Frazer in his work on anthropology,The Golden Bough (p. 736) holds that « the ancient fire-festival of the winter solstice appears to survive » in the Yule log custom. Frazer records traditions from England, France, among the South Slavs, in Central Germany (Meiningen) and western Switzerland (the Bernese Jura).

However, some historians have disagreed with this claim, for instance the Swedish folklorist Carl Wilhelm von Sydow (sv) attacked Frazer’s theories, claiming that the Yule log had never had any religious significance, and was instead simply a festive decoration with practical uses.

Le fait de faire cramer une grosse bûche en hiver. Quand il fait froid. Je ne crois pas que les Celtes ou les Germains auraient un copyright sur le fait d’avoir froid. Si vous expliquez que des chrétiens des XVIIe et XVIIIe siècles ont piqué l’idée de faire brûler du bois pour se chauffer à des Anglo-Saxons vous êtes juste à la masse.

Pas de bougies-bougies avant de faire vos prières du soir

Pire, le fait d’allumer des bougies, quand les nuits sont plus longues.

J’avais déjà cité le déplorable lien établi par cet article, toujours sans source, entre Yule et la couronne de l’Avent :

La fête s’observe en commémorant la mort du « Holly King » (Roi de houx) qui meurt tué par son successeur le « Oak King » (Roi de chêne). Ce sont tous deux des dieux-arbres. On retrouve aujourd’hui à Noël les couronnes de gui, une idée reprise par le christianisme. Il existait la couronne horizontale, d’origine scandinave ou germanique, qui portait 4 bougies. Chaque dimanche il était coutume d’allumer une nouvelle bougie, ce qui symbolisait la renaissance de la lumière. Rouge le plus souvent, les couleurs des bougies variaient cependant selon les régions. Les symboles de Noël sont inspirés de cette fête (sapins, gui, houx et cadeaux…).

On trouvera donc souvent le lien fait avec cela à mon avis pour deux raisons. Premièrement l’usage de végétaux est perçu comme païen à cause du lien fort avec la nature qu’on leur imagine ; deuxièmement, l’allumage de bougie fait très « folklorique ».

Bref, l’image du Celte qui va allumer des bougies vers son arbre sacré nous pousse à faire un lien avec la couronne de l’Avent.

Un post wiccan sur Tumblr dit que l’origine en serait wiccan, ce qui est étrange, les néo-païens affirmant d’habitude que les trucs qu’ils font sont d’origine païenne, pas néo-païenne, mais peut-être s’agit-il simplement dire que les anciens païens étaient Wiccans ?

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Notez que ce post fait la totale : le gui c’est les druides, le sapin c’est les saturnales (!), Thor Odin et Saint-Nicolas amènent les cadeaux, Sleipnir sur le toit et surtout Yule est un Dieu, plus une période de l’année. On y reviendra.

On peut se demander quels usages des bougies on trouvait chez les celtes, déjà, et pourquoi tout le monde semble penser que c’est leur truc.

Certes on leur a attribué leur invention, mais en même temps qu’on soupçonnait les Chinois ou les Indiens. On a bien quelques sources, chrétiennes, qui mentionnent depuis longtemps un usage rituel de luminaire, retranscrites ainsi dans un ouvrage de 1771 Histoire des celtes, et particulièrement des gaulois et des germains, depuis les tems fabuleux, jusqu’à la prise de Rome par les gaulois, par Simon Pelloutier. Il y cite un capitulaire de Charlemagne qui interdit d’allumer des chandelles aux fontaines, aux pierres ou aux arbres.

Histoire des celtes, et particulièrement des gaulois et des germains, depuis ... - Simon Pelloutier, Chiniac de La Bastide - Google Livres

Cette occurrence de pratiques païennes a effectivement été beaucoup reprise, de par la rareté des sources. Un livre de 1830 le cours d’antiquité monumentale de A. de Caumont cite quasiment la même formulation « des arbres, des pierres et des fontaines » en ce qui concernerait un arrêt rendu par le concile d’Arles en 452 :

Si des infidèles allument des flambeaux ou révèrent des arbres, des pierres ou des fontaines et que l’évêque néglige d’abolir cet usage dans son diocèse, il doit savoir qu’il est coupable de sacrilège.

et il cite également le capitulaire :

A l’égard des arbres des pierres ou des fontaines ou quelques insensés vont allumer des chandelles et pratiquer d’autres superstitions nous ordonnons que cet usage soit aboli que celui qui, suffisamment averti, ne ferait pas disparaître de son champ les simulacres qui y sont dressés  ou qui s’opposerait à ceux qui auraient reçu ordre de les détruire, soit traité comme sacrilège.

On trouve ce texte cité et Les Mémoires de l’Académie Celtique (1803) et un Essai sur les Antiquités du département du Morbihand (1825)de J.Mahé le citent aussi.Le second donne comme référence Cap. Liv. 10 titre 64, les autres donnent liv. 1 tit. 64, sans doute une coquille. Capit. Kar. Mag. tient pour Capitularia Karoli Magni, « capitulaires de charlemagne ». Référence citée pratiquement à l’identique dans L’Histoire de Chartres et de l’ancien pays chartrain (1801, vol.1), dans l’Histoire des Gaulois depuis leur origine jusqu’à leur mélange avec les Francs et jusqu’aux commencemens de la monarchie françoise (1804), dans un Essai historique sur la ville de Bayeux et son arrondissement (1829) ou dans la Description historique et scientifique de la Haute-Auvergne (1834). En bref, dans cette histoire des religions naissante on admire un pic de citations de Charlemagne combattant l’idolâtrie, mais quel est donc ce livre 1 titre 64 ? Un livre d’Arthur Beugnot (1835) sur la destruction du paganisme cite le capitulaire d’Aix-la-Chapelle en 789 citant le recueil Capitula regum [etc.], œuvre du moine Angésise.

Un capitulaire établi par Charlemagne en 789, ce sera donc probablement l’Admonation Generalis qui parle bien de la conversion des païens. Le texte est en latin sur Gallica. Si on regarde le paragraphe 64 :

64. Omnibus. Item habemus in lege, Domino praecipiente: non periurabis in nomine meo, nec pollues nomen domini Dei tui’, et nec adsumes nomen domini Dei tui in van uni’. Ideo omnino ammonendi sunt omnes diligenter, ut caveant periurium, non solum in sancto enangelio vel in altare seu in sanctorum reliquiis, sed et in communi loquella; quia sunt aliqui qui per caritatem et veritatem iurant et cavent se a iuramento nominis Dei, et nesciunt quia idem est Deus quod est caritas et veritas, so dicente Iohanne apostolo quia ‘Deus caritas est’; item ipse Dominus in euangelio ‘ego sum via et veritas’; ideo qui in veritate et caritate iurat, in Deo iurat. Item cavendum est, ne farisaica superstitione aliquis plus aurum honoret quam altare; ne dicat ei Dominus: ‘stulte~ et caece, quid est maius: aurum vel altare quod sanctificat aurum?’ Sed et nobis honestum videtur, ut, qui in sanctis habeat iurare, hoc ieiunus faciat cum omni honestate et timore Dei; et sciat, se rationem redditurum Deo uniuscuiusque iuramenti, ubicumquo sit, sive intra aeclesiam, sive extra aeclesiam. Et ut parvuli qui sine rationabili aetate sunt non cogantur iurare, sicut Guntbodingi faciunt. Et qui semel periuratus fuerit, nec testis sit posthaec nec ad sacramentum accedat nec
in sua causa vel alterius iurator existat.

S’il semble bien parler d’adoration d’autel (« quid est maius: aurum vel altare quod sanctificat aurum? ») point trace du passage recherché. D’autres capitulaires sont ici listés pour l’an 789 : le Breviarum Missorum Aquitanicum (p.65), mais il n’a que 17 articles, pas de titre 64, et le Duplex Legationis Edictum (p.62) qui n’en a que 37 et tous apparemment trop courts. Fausse piste, erreur de paragraphe ? On trouve assez vite le passage suivant, un paragraphe plus bas.

65. Omnibus. Item habemus in lege Domini mandatum: ‘non auguriamini ‘; et in deuteronomio : ‘ nemo sit qui ariolos sciseitetur vel somnia observet vel ad auguria intendat ; item: ‘ne sit maleficus nec incantator nec pitbones consolator’. Ideo praecipimus, ut cauculatores nec incantatores nec tempestarii vel obligatores non fiant; et ubicumque sunt, emendentur vel damnentur.

Item de arboribus vel petris vel fontibus, ubi aliqui stulti luminaria vel alias observationes faciunt, omnino mandamus, ut iste pessimususus et Deo execrabilis, ubicumque inveniatur, tollatur et distruatur. (pp.58-9 de l’édition de 1888)

Soit ça montre une édition des Capitularia qui à l’époque (avant 1850) comptait un paragraphe de moins, soit ils avaient la flemme d’aller chercher la référence et ont tous copié un type qui s’était planté. On peut leur prêter bonne foi, mais la similitude dans l’énonciation me semble montrer qu’ils se sont copiés les uns les autres.

Mais de quels luminaires parle-t-on ? Il semble qu’une torche ou une bougie ce serait un tantinet différent, même si elles peuvent se rejoindre par la fonction. Le Cours d’Antiquités monumentales parle de flambeaux (p.119) pour ce qui est du verdict de concile d’Arles (452) mais traduit le luminaria latin par « chandelles » (ibid.) L’Essai sur les antiquités, de même(p.32). . L’histoire de Chartres parle aussi de chandelles pour le texte du capitulaire (p.87), les équivalant à des torches (« culte à la lueur des flambeaux […] chacun se rendait avec sa chandelle ou sa torche allumée qu’on déposait au pied d’un arbre, auprès d’une fontaine […] »). Beugnot  (p. 336) dit pour le Capitula Regum qu’il s’agit de flambeaux (faculas) plutôt que de bougies et traduit luminaria par « lumières », sans prendre de risques. L’Essai historique sur la ville de Bayeux (p.25) parle de chandelles pour le capitulaire I:64 mais de flambeaux pour un autre (liv. 7 tit. 236).  J’ai renoncé à trouver ce dernier capitulaire. Sans vouloir pinailler je crois que ce qui était flambeau en 452 a plutôt pris la forme d’une chandelle à l’époque de Charlemagne. Je pinaille sans doute.

À l’époque de Charlemagne, les Germains avaient même des bougies en cire comme le montrent les trois chandelles trouvées dans la tombe d’Oberflacht (VI-VIIe) .

Et si on peut concéder ce point aux néo-païens – les germains usaient de luminaires en leurs lieux sacrés – il faut aussi noter l’effet de loupe de cette fascination et de ce qui semble un cercle de paraphrase. Comme la citation de Pline qu’on verra plus bas, on prend les quelques informations circonstancielles qu’on a sur leurs pratiques (luminaires utilisés vers des arbres sacrés) et on en fait le cœur de leur identité, alors qu’on n’en sait rien. On sait juste qu’ils usaient de luminaires auprès d’arbres, de fontaines et de pierres, on ne sait ni le sens de ces dévotions, ni l’importance qu’elles avaient pour les acteurs, ni si elles avaient un lien quelconque avec le solstice. Si dans mille ans on trouve un discours de Marine le Pen blâmant les musulmans et leurs prières de rue, cela nous dira effectivement que les musulmans priaient dans la rue, mais ça ne nous dit pas les circonstances qui amenaient ça, si cette pratique était dotée de sens ou même si c’était une pratique de tous les musulmans.

Ainsi, des raisons « pratiques » peuvent tout aussi bien jouer : peut-être que le cadre nocturne rend les bougies logiques et qu’ils étaient sans doute plus que des coupeurs-de-gui, allumeurs-de-bougie-vers-des-arbres. Pelloutier en 1771 souligne deux choses. Premièrement l’aspect matériel souvent oublié :

Mais au reste, il étoit très-naturel que des gens qui alloient faire leurs prières de nuit dans des campagnes, & des forêts ne si rendissent pas sans lumière. (p.239)

Pour revenir à notre sujet, il est bien difficile de pénétrer les raisons que les Celtes pouvaient avoir de faire le service pendant la nui. Des assemblées nocturnes ont quelque chose d’étrange et de dangereux qui ne conviennent guère qu’à des Eglises qui n’ont pas le libre exercice de leur Religion. Mais cette coutume de s’assembler de nuit, devoit surtout paroitre facheuse à des peuples qui , célébrant leurs mystères en plein air et dans des lieux éloignés de leur habitation étoient obligés de faire de longues traites pendant la nuit et de la passer à la belle étoile. Il faut avouer qu’on a de la peine à comprendre comme une coutume si extraordinaire avait pu s’introduire et se maintenir […] d’autant plus qu’on ne trouve rien dans leur Religion qui put servir de fondement à cet usage. (p.240)

Pelloutier semble lier exercice nocturne du culte et le fait que les païens n’avaient pas de liberté de culte, principalement à cause de Charlemagne qui interdisait ces pratiques dans le texte même qui est notre source.

Et aussi que le christianisme n’était pas fondamentalement opposé aux bougies, mais à quoi on les consacrait :

L’Eglise Chrétienne avoit raison de condamner cette superstition parce qu’elle faisoit partie de l’Idolatrie Payenne. C’etoit un hommage religieux que l’Idolatrie rendoit aux Arbres, aux Fontaines, aux Pierres, qu’on regardoit comme le symbole ou le siège de la Divinité. […] Ce qu’il y a ici de particulier c’est que l’Eglise Chrétienne qui célébroit ses assemblées en plain jour ne laissa pas de permettre et même d’ordonner au nouveau couverti d’offrir au Seigneur les cierges qu’ils avoient coutume de présenter à leurs idoles. (p.239)

Bien vu, Pelloutier.

Quand bien même, me direz-vous, on a des traces de pratiques liant bougies et végétaux, ce qui ressemble un peu à la Couronne de l’Avent. Certes, mais vous savez à quoi ça devrait vous faire penser, aussi, des gens qui allument des bougies devant des autels ? Aux Romains.

On y a d’ailleurs pensé. En 1931, la Revue du Christianisme Social conduit une enquête sur le « paganisme contemporain » qui semble particulièrement dirigée contre l’héritage gréco-romain. Eric Dardel note ainsi :

Les chrétiens […] allumèrent à l’imitation des païens des cierges dans les cimetières. (p.367)

Païen veut ici dire romain. il note ensuite « le rite de l’eau bénite, copie fidèle de la lustration » des Pontifes et Flamines. En 1776, Nicolas Colin note déjà cette connexion dans un traité sur l’eau bénite. Il voit dans ces similitudes les traits d’une « religion naturelle » et « de la connaissance qu’ont tous les peuples d’un Etre Souverain qui demande des marques sensibles de notre respect ».

On trouve dans cette Revue un véritable réquisitoire contre ces dilettantes néo-païens que je trouve bien senti, et sans doute réutilisable, sans le jugement chrétien, à condition de se rappeler qu’on parle ici des romantiques fans de Rome et Athènes :

Être païen, néo-païen comme on disait il y a quelques années, cela signifie bien des choses. (Charlie Clerc, p. 296)

Si l’usage est multiple, que nous propose dès longtemps le monde gréco-romain, observons que les modernes ont à leur disposition une antiquité plus que jamais disparate. D’année en année, le spectacle se modifie. […] en moins de cinquante ans, toute la vision s’est plus renouvelée que de la Renaissance à l’aube du Romantisme. […] Les amateurs s’y ruent, tout d’abord par l’effet d’une habitude ancestrale. Il y a là des parures de style et de pensée, des images qui ont bravé le temps, des figures qui sont devenues symboles et nous hantent de génération en génération – Ulysse, Hélène, Héraclès, tant d’autres… — et se montrent riches de tous les sens possibles. Une religion qui ne se figea pas en formules (celle des Grecs), une morale où se manifestèrent toutes les variétés de l’équilibre, une littérature qui contint tous les genres, où jusqu’à le fin, se combinèrent mille naïvetés et mille raffinements, ce sont réalités bien faites pour une perpétuelle transposition. On est sûr d’y trouver quelque butin, d’ennoblir sa pensée par des mots qui déjà servirent, et se peuvent sans violence adapter à nos sentiments. (Ibid., p. 297)

Il y a ceci : le dédain qu’ils éprouvent du christianisme. (Ibid. p.298)

D’autres revivent sous le règne absolu d’Eros et d’Aphrodite. Songez au roman intitulé Païenne de Mme Juliette Adam (1883). Songez surtout à Pierre Louÿs : « Il y a en ce moment, écrivait Rémy de Gourmont, un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme sensuel, d’érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de ces religions purement charnelles, où la femme est adorée jusque dans les laideurs de son sexe, car, au moyen de métaphores, on peut adoniser l’informe et diviniser l’illusoire. » Lesbos était alors centre du monde, écrivait Pierre Louys, Ai-je besoin de mieux définir le paganisme que cet auteur glorifie ? (Ibid., p.304)

Comme les néo-païens persuadés que le monde germanique est une pâte homogène de paganisme qu’il s’agirait de carotter n’importe où, Pelloutier partage avec Colin et beaucoup d’autres cette idée que les païens ont un peu tous la même religion : les Thraces ou les Romains sont cités ensemble sur leur usage des luminions, comme s’ils pouvaient aider à comprendre l’usage celte. On passe de l’un à l’autre sans transition, et peut-être pour ce chrétien pas grande différence de nature entre les deux. Il cite ainsi Macrobe (370-430~) et ses Saturnales (livre 1 chap. 7) parlant plutôt de flambeaux de cire (φῶτα) que de chandelles, dans la cérémonie des Saturnales, notamment le calembour à l’origine de la substitution sacrificielle :

C’est de là que l’usage de faire de telles figures serait devenu une pratique religieuse. Quant à moi, l’origine de cette coutume me paraît plus vraisemblable telle que je l’ai racontée plus haut, savoir : que les Pélasges, instruits par une favorable interprétation qu’on pouvait entendre par le mot (tête), non des têtes humaines, mais des têtes d’argile, et que le mot φωτός signifiait non seulement un homme, mais encore un flambeau, se mirent à allumer des flambeaux de cire en l’honneur de Saturne, et consacrèrent des figurines, au lieu de leurs propres têtes, sur l’autel de Saturne, contigu au sacellum de Dis. De là est venue la coutume de s’envoyer, pendant les Saturnales, des flambeaux de cire, et celle de fabriquer et de vendre des figurines d’argile sculptée, qu’on offrait en sacrifice expiatoire, pour soi et pour les siens, à Dis-Saturne.

Mais Hercule, passant par l’Italie en ramenant le troupeau de Géryon, persuada à leurs descendants de changer ces sacrifices funestes en d’autres plus propices, en offrant à Pluton, non des têtes d’hommes, mais de petits simulacres de têtes humaines, et en honorant les autels de Saturne, non par des sacrifices humains, mais en y allumant des flambeaux; attendu que le mot φῶτα signifie non seulement homme, mais aussi flambeau. De là vint la coutume de s’envoyer, pendant les Saturnales, des flambeaux de cire. […]

Macrobe s’applique à prouver que tous les dieux sont le soleil, augurant une longue chaîne de « Jesus = Mithra ». Par exemple, Mercure a des ailes, faisant allusion au vol du soleil. Mais parfois, lui dira-t-on, Mercure est représenté en un bloc avec juste la tête qui dépasse et une érection. Hé bien, cela fait référence au pouvoir générateur du soleil, etc. mais passons là-dessus pour noter qu’encore une foi une pratique dont on a des sources romaines qui la disent romaine (allumer des torches de cire autour du solstice) alors que moult pratiques chrétiennes viennent de là (e.g. Lustration, Rogations inspirées peut-être des Ambarvales) et est projetée sur des païens germains, plus folkloriques, plus pittoresques. On a des sources plus établies et beaucoup plus nombreuses sur le contact prolongé entre la chrétienté et le monde romain : comment le premier s’est romanisé et le second s’est christianisé. Autre tradition d’allumage rituel de bougies, Hannouca dans le Judaïsme. Dans la Mishna, dont la compilation s’achève autour de l’an 200 de notre ère avec Rabbi Juda Hanassi, on en mentionne effectivement les lampes. Bien sûr, cela me semble bien peu probable que ce soit ça qui ait amené l’usage rituel chrétien de bougies, mais cela montre justement que ce n’est pas quelque chose de très original.

Quant à l’usage de bougies dans l’Eglise même, on peut affirmer que ça a eu cours au moins dès le IVe siècle. Ainsi le IVe concile de Carthage de 398 mentionne la transmission d’un cierge (« L’acolyte reçoit de l’évêque l’instruction de sa charge, et de l’archidiacre le chandelier avec le cierge, afin qu’il sache que, par son ministère, il est destiné à allumer les luminaires de l’église. » Dictionnaire des conciles de Pelletier, p. 483) et Saint Jérôme aurait écrit une lettre à Praesedius sur le Cierge Pascal, dont l’authenticité a été discutée, puis réaffirmée par G. Morin (j’en trouve plusieurs mentions, mais malheureusement pas le texte même) sur la pratique, vous l’aurez deviné, du cierge pascal qui se répandait alors.

Cependant, de ce que je trouve (voir Nocent ci-dessous) Jérôme semble s’opposer à une évolution récente de la liturgie, qui inclut le faste des chandelles quand lui n’aimait pas ça.

Les sources qu’on a montrent que ce n’est pas dans l’optique de les voler pour gagner le cœur des païens que se font ces innovations, mais parfois malgré les pontifes.

Qu’est-ce à dire ? Peut-être simplement que l’usage de bougies dans un cadre religieux n’est pas quelque chose de si rare, que ce soit dans le contexte romain ou juif et dès le IVe siècle dans l’Eglise, où il semble que ce soit plutôt venu d’Orient.

Couronne de l’Avent : origins

Des gens tentent donc de montrer l’origine germanique de la Couronne de l’Avent parce qu’on n’ose pas imaginer que l’allumage rituel de luminaire en hiver se fasse aussi, par exemple, à Rome. Cette possibilité sera toujours occultée : peu de gens essaient de faire revivre Rome : nous avons trop de documents pour y faire tenir nos fantasmes. Je crois aussi que les Germains ont pris la place que prenaient les gréco-romains pour les romantiques.

Couronne de l’Avent donc. Bougies allumées sur des végétaux.

Les premières traces d’usage de bougies dans la liturgie de l’Eglise se trouvent au IVe siècle, un demi-siècle avant le concile d’Arles de 452,  quatre siècles avant Charlemagne et quatorze siècles avant la première trace de couronne de l’Avent. Elle semble en effet être une pratique fondamentalement récente :

La couronne de l’Avent a été inventée par le pasteur luthérien Johann Heinrich Wichern (1808-1884). Éducateur et théologien de Hambourg, il fonde la Mission intérieure d’Allemagne. Cette institution recueillait des enfants très pauvres dans le Rauhe Haus près de Hambourg, une vieille ferme et il s’occupait d’eux. Comme, pendant le temps de l’Avent, ils lui demandaient toujours quand Noël allait enfin arriver, il fabriqua en 1839 une couronne de bois, avec vingt petits cierges rouges et quatre grands cierges blancs. Chaque matin, un petit cierge de plus était allumé et, à chaque dimanche d’Avent, un grand cierge. La coutume actuelle n’a retenu que les grands cierges.

Depuis 1860, l’année où est née officiellement la couronne de l’Avent, on utilise des branches de sapin ; depuis le début du xxe siècle, elle est devenue en Allemagne une des traditions de Noël. En Alsace, elle apparaît entre les deux guerres mondiales, introduite par des mouvements de jeunesse protestants. En Autriche, la coutume ne s’est introduite qu’après 1945.

Faire un lien entre pratiques de Germains et couronne de l’Avent ne nous apprend strictement rien. Si la Couronne de l’Avent n’existait nulle part, même dans le monde germanique, avant 1841, supposer qu’elle vient de Germains planqués depuis Charlemagne dans des vallées secrètes est simplement stupide. Les chandelles font partie du decorum chrétien et il n’y a pas à exhumer des païens pour expliquer qu’un pasteur s’en serve pour décompter les jours de l’Avent.

Ca me semble plausible, mais justement, ça cadre avec mon idée que des pratiques performantes (ici les 4 bougies de l’Avent) peuvent submerger toute une culture en quelques décennies. Dans un article visant à pourfendre les bêtises bégayées sur les « survivances païennes » il conviendrait de ne pas laisser mes propres biais me faire valider tout ce qui va dans mon sens. L’article ne cite pas ses sources, fouillons. On n’est pas dans le païen, mais de nouveau, on assiste à un concours de copié-collé sur les internets. Une biographie de Johan Heinrich Wichern mentionne l’invention, attribuée assez unanimement, mais elle est en allemand. Elle ajoute que c’est en 1925 à Cologne qu’on en verrait le premier usage catholique.

Dieser Brauch hielt zunächst in evangelischen Familien Einzug, 1925 hing in Köln zum ersten Mal ein Adventskranz in einer katholischen Kirche

Advent Wreath se manifeste en Anglais autour de 1920. En Allemand, Adventskranz a le même destin. En français c’est peu avant 1960 qu’on voit les premières mentions et pareil pour l’espagnol, montrant peut-être la pénétration plus lente dans les pays catholiques, ce qui me semble cadrer.

Les catholiques ont plein de pages web informelles pour expliquer la signification qu’ils donnent à la couronne. (ils ont même le gloubi-boulga usuel : « the actual origins are uncertain. There is evidence of pre-Christian Germanic peoples using wreathes with lit candles during the cold and dark December days as a sign of hope in the future warm and extended-sunlight days of Spring. In Scandinavia during Winter, lighted candles were placed around a wheel, and prayers were offered to the god of light to turn “the wheel of the earth” back toward the sun to lengthen the days and restore warmth. » Nous serions ravis d’avoir ces preuves. )

Je doute qu’on trouve une prise de position des instances de l’Eglise mais ce que je trouve intéressant c’est de voir à quel point une pratique qu’ils avouent être neuve et même pas d’origine catholique se trouve dotée d’un sens et d’un code rapidement. Ainsi les bougies sont affublées de vertus et de couleurs :

La première est le symbole du pardon accordé à Adam et Ève La deuxième est le symbole de la foi d’Abraham et des patriarches qui croient au don de la terre promise La troisième est le symbole de la joie de David dont la lignée ne s’arrêtera pas. Elle témoigne de l’alliance avec Dieu La quatrième est le symbole de l’enseignement des prophètes qui annoncent un règne de justice et de paix

Peut-être pour compenser le fait d’emprunter une pratique, ça s’accompagne d’un rituel plus précis, notamment sur la couleur des bougies. Trois violettes et une blanche, par exemple, ou quatre violettes en Autriche. En pas même 150 ans, voilà ce qui se bricole visiblement du néant, et pourtant on cherche des origines païennes à tout, alors même que les hommes passent leur temps à se créer des rites et à leur créer du sens.

Des sources en Métal

Revenons à Yule et remarquons cette précision inespérée dans l’article Yule[fr] qui parlait justement de la Couronne de l’Avent. Une première histoire qui fait d’un Aesir un prédécesseur du Père Noël, d’abord avec Heimdall :

Dans la mythologie nordique, Yule est le moment de l’année où Heimdall (de son trône situé au pôle Nord) accompagné des Æesirs (l’Ansuzgardaraiwo) revient visiter ses enfants, les descendants de Jarl. Ils visitent ainsi chaque foyer pour récompenser ceux qui ont bien agi durant l’année, et laissent un présent dans leur chaussette. Ceux ayant mal agi voyaient à l’aube leur chaussette emplie de cendres. Yule est aussi une fête où les gens de leur côté, et les dieux du leur, se rencontrent pour partager un repas, raconter des histoires, festoyer et chanter. Le Yule est célébré chaque année le 21 décembre.

Déjà, la plupart des histoires veulent que Yule soit célébré le 25 (peut-être justement parce qu’aligné à Noël). Ce sont les néo-païens, qui se basent sur la date « scientifique » et contemporaine du solstice, qui le fêtent le 21, à mon avis pour se distancier de Noël (Ironiquement). 

L’article sur Yule parle de la venue des « Æsirs (l’Ansuzgardaraiwo) » et la discussion de la page de « l’Ansuzgardaraiwo » montre quelqu’un qui partage mes suspicions :

je ne trouve aucune source de cette fête. ne serais ce pas plutôt du néo paganisme?

Très probablement. Voire pire : c’est du black metal. On trouve plus de résultats pour la chanson de Burzum qu’autre chose. La page wiki semble d’ailleurs partager la formulation qui accompagne la chanson :

hail the sacred traditions, hail the spirits of the dead, hail the holy ritual of Wuotan, or face the wrath of the Ansuz and the hooves of Sleipnir. Face the Ansuzgardaraiwo! (La chanson sur youtube,n extrait des liner notes de l’Album Hliðskjálf en 1999 malgré tous les sites les présentant comme des paroles : la chanson est instrumentale.)

Il est dit que lorsqu’un homme n’est pas fidèle aux dieux, il fait face au courroux de l’Ansuz, aux sabots de Sleipnir ; il fait face à l’Ansuzgardaraiwo. (wikipédia:Ansuzgardaraiwo)

Des néo-païens, consciemment ou non, s’amusent donc à saccager l’histoire des païens.

Peut-être pour la rigolade, vue la bêtise de l’adjonction ci-dessus. Mais je crois simplement que c’est le fait d’individus qui ont perdu tout contact avec la notion de preuve et de vérité et qui sont prêts à croire n’importe quel lien païen, peu importe qui le dit et pourquoi. Après tout la personne qui a fait ce montage devait bien y croire :

pop

(J’aime beaucoup le « Babylon/Persia »)

Vu leur capacité à inventer n’importe quoi, il est assez étrange que les néo-païens n’arrivent pas à concevoir que, parfois, les gens inventent des rituels et ne les piochent pas dans un patrimoine vieux de 4000 ans, et parfois ce rites se ressemblent parce qu’on ne peut pas tout inventer.

Odin c’est le Père Noël

Mais leurs idées sont assez répandues. Ainsi c’est Odin, au lieu d’Heimdall qu’on dira origine du Père Noël :

Or voilà : si, lors de la christianisation des peuples germaniques et scandinaves, l’Église a ressenti le besoin d’invoquer Nicolas de Myre, ce n’est sans doute pas sans raison. C’est certainement qu’il y avait, là aussi, une tradition païenne à christianiser ; une tradition qui impliquait qu’un personnage aussi invisible que mythique distribue des cadeaux aux enfants. Nous entrons ici dans le domaine de la conjecture et, n’ayant aucune prétention en matière historique, je vais me contenter de vous raconter un conte ; un conte de Noël, cela va de soi.

Il y a bien longtemps, avant que l’Europe ne devienne chrétienne, les mortels comme les dieux d’Ásgard avaient coutume de célébrer dignement la nuit du solstice d’hivers, la fête de Yule. C’est cette nuit qu’Odin, « père de Yule », choisissait pour traverser le Bifröst et, chevauchant Sleipnir, son fier destrier à huit pattes, il parcourait le ciel en chassant. Naturellement, les prouesses de l’animal – qui pouvait voler et parcourir d’immenses distances en un rien de temps – avaient vite fait de l’épuiser ; il fallait donc le nourrir. Sachant cela, les enfants avaient pris l’habitude de remplir leurs chausses de carottes et de blé à l’attention Sleipnir et de les déposer près de l’âtre avant d’aller se coucher. Toujours selon la légende, Odin, sensible à cette délicate attention, ne manquait jamais de les remercier en remplaçant ces victuailles par des friandises et des cadeaux.

Qu’avons-nous là ? Un vénérable barbu (« longue barbe » est un des nombreux noms d’Odin), manifestement d’origine nordique (vous admettrez avec moi que le traineau de notre Père Noël et sa houppelande y font penser au moins un peu), qui chevauche un cheval (comme Saint Nicolas) à huit pattes (comme les huit rênes du Père Noël) qui a la faculté de voler et qui passe la nuit de Noël à distribuer des cadeaux (comme le Père Noël) aux enfants qui ont eut la gentillesse de nourrir sa monture (comme Saint Nicolas). Le moins que l’on puisse dire c’est que notre sympathique petit papa Noël entretient quelques similitudes frappantes avec le maître d’Ásgard.

Et on continuera le festival :

Noël est une extraordinaire collection de symboles païens. L’habitude de se réunir en famille autour d’un bon repas, les chants et les histoires que l’on raconte aux enfants sont des traditions bien antérieures à la christianisation de l’Europe.

Oui, effectivement, manger des repas et raconter des histoires précédait la venue du christianisme. Comme le feu, je crois qu’on doit pouvoir en retracer l’origine autour de l’homo errectus.

Les laïcards font pareil, et souvent dans des articles encore plus iniques, mais au moins, eux, reconnaissent qu’ils mènent un combat :

Dès le début du Moyen-Age, les chrétiens ont tenté d’annexer, en changeant leur sens, les fêtes païennes immémoriales qui marquaient les évènements de la vie, de la naissance à la mort, ainsi que celles reliées au cycle des saisons, tout au long de l’année. Les laïques du XIXe et du début du XXe siècle se sont attachés à laïciser ces fêtes. Marcel Sembat et Jean Cotereau furent les plus actifs dans ce domaine. Pour eux cette laïcisation était une réappropriation. « Fêtes volées, fêtes à laïciser » : ce mot d’ordre exprimait bien leur programme d’action en faveur des fêtes civiles. Leur effort a surtout porté sur Noël.

Cotereau a ainsi écrit un essai de 30 pages « Leur Noël et le nôtre », paru dans l’Idée Libre, (En 1936 n°12 p. 465-512 et peut-être en tant que cahier à part ?) que je ne trouve pas mais dont on peut néanmoins imaginer l’optique : reprendre la fête aux cathos.

A l’inverse, les païens ne prétendent pas reprendre les fêtes chrétiennes, ils prétendent qu’elles ont toujours été leurs, et se sentent légitimes à écrire n’importe quoi n’importe où, tissant les liens les plus absurdes et s’enfermant dans des cercles de paraphrase qui donnent finalement une légitimité à tout ça : qu’on cherche des sources et on passe de texte en texte pour aboutir à des gens qui mythonnent, tout simplement, comme disent les jeunes.

Un peu d’histoire des religions

Le meilleur moyen de les démasquer c’est encore de lire les auteurs qu’ils ne manqueront pas de convoquer pour justifier leurs lubies. E.g. Hutton, Stations of the Sun A History of the Ritual Year in Britain, qui sera parfois cité pour prouver les allégations de paganisme est beaucoup plus prudent qu’il n’y parait.

On apprend beaucoup de choses rien que dans ces deux pages.

1. La littérature anglaise ne nous apprend rien sur les rites, d’ailleurs en Irlande  le Cycle d’Ulster insiste beaucoup sur les débuts de saison et ne mentionne rien sur le midwinter.

2. Pline l’Ancien est à l’origine de la confusion de longue date autour de l’usage druidique du Gui. Le passage en question montre clairement qu’il s’agit d’un phénomène météorologique ad hoc : quand du gui pousse sur un chêne on le cueille. Cette rareté viendrait que le chêne possède une résistance naturelle contre l’implantation du gui et donc que seule la déficience d’un gène permet son établissement. Ca aboutit à des choses absurdes comme Panoramix dans Astérix en train de perpétuellement grimper dans des chênes. Cette unique anecdote hypertrophiée a fini par faire 80% de notre image des Celtes.

Il ne faut pas oublier à propos du gui l’admiration que les Gaulois ont pour cette plante. Aux yeux des druides (c’est ainsi qu’ils appellent leurs mages) rien n’est plus sacré que le gui et l’arbre qui le porte, si toutefois c’est un rouvre [i.e. un chêne]. Le rouvre est déjà par lui-même l’arbre dont ils font les bois sacrés; ils n’accomplissent aucune cérémonie religieuse sans le feuillage de cet arbre, à tel point qu’on peut supposer au nom de druide une étymologie grecque (δρῦς, chêne). Tout gui venant sur le rouvre est regardé comme envoyé du ciel: ils pensent que c’est un signe de l’élection que le dieu même a faite de l’arbre Le gui sur le rouvre est extrêmement rare, et quand on en trouve, on le cueille avec un très grand appareil religieux. Avant tout, il faut que ce soit le sixième jour de la lune, jour qui est le commencement de leurs mois. de leurs années et de leurs siècles, qui durent trente ans : jour auquel l’astre, sans être au milieu de son cours, est déjà dans toute sa force.

Ils l’appellent d’un nom qui signifie remède universel. Ayant préparé selon les rites, sous l’arbre, des sacrifices et un repas, ils font approcher deux taureaux de couleur blanche, dont les cornes sont attachées alors pour la première fois. Un prêtre, vêtu de blanc, monte sur l’arbre, et coupe le gui avec une serpe d’or; on le reçoit sur une saie blanche; puis on immole les victimes, en priant que le dieu rende le don qu’il a fait propice à ceux auxquels il l’accorde. On croit que le gui pris en boisson donne la fécondité à tout animal stérile, et qu’il est un remède contre tous les poisons. Tant, d’ordinaire, les peuples révèrent religieusement des objets frivoles ! (Histoire Naturelle, XVI, 95)

3. On jette le doute sur la Modranicht (Mothernight) qui serait orientée autour d’un culte féminin des matrones voire preuve d’un culte primordial de la Déesse Originelle (qui pourrait faire l’objet d’un billet à part) et qui a lieu au soir du 24 décembre. Dès 1899, on trouve des gens (Alexander Tille) pour soupçonner qu’une fête de la natalité autour du 24 décembre, serait la Noël exécutée étrangement autour de la Vierge Marie.

Comme preuve : le concile de Trullus en 709 interdit de pareils cultes de la Vierge Marie.

Bède ne dit en effet que peu :

Incipiebant autem annum ab octavo Calendarum Januariarum die, ubi nunc natale Domini celebramus. Et ipsam noctem nunc nobis sacrosanctam, tunc gentili vocabulo Modranicht, id est, matrum noctem appellabant: ob causam et suspicamur ceremoniarum, quas in ea pervigiles agebant.(Bède le Vénérable, De Temporum Ratione, XV, « De mensibus Anglorum »)

[…] began the year on the 8th kalends of January [25 December], when we celebrate the birth of the Lord. That very night, which we hold so sacred, they used to call by the heathen word Modranecht, that is, « mother’s night », because (we suspect) of the ceremonies they enacted all that night.

Sur Wikipédia on va à l’inverse jusqu’à en faire une preuve du statut pagano-natalistique renforcé de Yule :

Modranicht, an event focused on collective female beings attested by Bede as having occurred among the pagan Anglo-Saxons on what is now Christmas Eve, has been seen as further evidence of a fertility event during the Yule period.[note citant le dictionnaire d’Orchard (1997:187).]

The events of Yule are generally held to have centred on Midwinter (although specific dating is a matter of debate), and feasting, drinking, and sacrifice (blót) were involved. Scholar Rudolf Simek comments that the pagan Yule feast « had a pronounced religious character » and comments that « it is uncertain whether the Germanic Yule feast still had a function in the cult of the dead and in the veneration of the ancestors, a function which the mid-winter sacrifice certainly held for the West European Stone and Bronze Ages. » The traditions of the Yule log, Yule goat, Yule boar (Sonargöltr) still reflected in the Christmas ham, Yule singing, and others stem from Yule customs, and customs which Simek takes as « indicat[ing] the significance of the feast in pre-Christian times. »

Je vais vous donner ce que dit Orchard, juste pour que vous voyez par vous-mêmes :

YULE. Germanic midwinter festival progressively subsumed into the Christian festivities surrounding Christmas. The name yule, or a variant form of it is attested from the earliest times as that of a month or some similar period of time, corresponding to the end of the modern calendar year. In practice, it is difficult to specify the yule-tide period more accurately than at some point between about mid-November and the beginning of January. In fourth-century Gothic the period is called fruma juleis while, according to contemporary historian Bede, it was known in eight-century Anglo-Saxon England as geola or giuli. The period evidently coincided with a fertility festival but also appears to have carried  associations of the supernatural. for example Grettis Saga Admundarsonar – Draugar, are routinely said to increase their activity around yule-tide, when, moreover, other ghostly manifestations such as the Wild Hunt are said to appear. (p.187)

Orchard semble penser qu’un dictionnaire n’est pas le lieu de prouver des choses ou citer ses sources de façon extensive, il ne nous dit donc pas plus que ça. Rien de plus que ça. Et il renvoie à ses sources :

Si quelqu’un connait ces textes, je veux bien votre avis. (j’arrive pas à tirer grand-chose du Garmonsway sur GBooks)

 

Que dit Simek, autre source importante ? Pas beaucoup plus que dans sa paraphrase wikipédienne.

YULE (ON jól). The pagan-Germanic festival of sacrifice at mid-winter which is still the Scandinavian name for Christmas.

The temporal coincidence with the mid-winter festival is rather problematic as the older Germanic evidence, the names of the month in Gothic fruma joules (4th century and Anglo-Saxon giuli (8th century from the Venerable Bede) refer to December or else December and January, while the etymologically likewise related Old Norse name of the month ylir (recorded only once in the 13th century) covers the time between the 14th of november and the 13th of december, and thus offers no point of reference for the sacrificial feast. Admittedly, the identification with the mid-winter time of sacrifice is the most likely.

The pre-Christian Yule feast had a pronounced religious character. According to the Gulathingslog 7 it celebrated tip árs oc til fridar (roughly : « for a fertile and peaceful season ») and was a fertility sacrifice. It was not so much the Vanir god who were venerated through this sacrifice but rather Odin, who bore the name Jolnir and was associated with Yule, an association to which undoubtedly the concept of the Wild Hunt contributed. It is uncertain whether the Germanic Yule feast still had a function in the cult of the dead and in the veneration of the ancestors, a function which the mid-winter sacrifice certainly held for the West European Stone and Bronze Ages.

The Christian Icelandic sources of the High Middle Ages describe the heathen Yule in the light of the Christmas celebrations which their authors knew. Especially in the saga, Yule-tide stands out as a time for special activity or draugar. On the one hand surely the literary reworking of un (or else pre-) Christian patterns of behavior is responsible for this but on the other hand also the concept of Wild Hunt as retained in folklore. The fact that « Yule drinking » was synonymous for celebrating the festival shows the form of the feast as a drinking feast in historical time, but could in fact point back to an older drink-sacrifice.

On peut pas boire un verre sans se faire accuser d’avoir des racines dans la spiritualité la plus profonde et ancienne de l’humanité.

In Snorri’s writings, heathen Yule is understood throughout a mid-winter sacrifice, which he presents as a communal feast. Otherwise, the Old Norse sources do not generally show Yule to be a community or family feast.

The sparsity of literary sources for the pagan feast of Yule stands in contrast to the richness of Scandinavian (and partly Anglo-Saxon) Yule-tide customs (Yule-block, Yule-goat, Yule-boar, Yule-log, Yule-singing and others) which indicate the significance of the feast in pre-Christian times. (pp.379-380)

La mauvaise foi : notre peu de source pour expliquer l’importance de ces pratiques souligne l’importance de ces pratiques. Je coupe la fin où il parle d’étymologie.

Et à propos de Jolnir, surnom d’Odin

It would be conceivable that the fertility sacrifices made at the mid-winter feast were also directed towards Odin, but it is more likely that he was associated with the mid-winter veneration of the ancestors as the god of the dead. He also had a link with the feast of Yule as the lord of the Wild Hunt. Because the etymological origin of the word Jul could point to a magical feast, a connexion with Odin as the god of magic is also believable here. (pp. 180-1)

Donc c’est peut-être lié à la magie (auquel cas tout sacrifice devrait y être lié?), peut-être aux morts (dont on a pas de preuve qu’il y ait eu vénération là, dit-il plus haut), peut-être que le sacrifice est lié à lui, on s’en fout, on vous dit que c’est lié. Bref, on relativise, on temporise sur une date à moitié connue mais on se permet quand même de faire des liens sans apparemment les justifier. Je suis certain qu’il y a moult travaux intéressants sur le lien entre la Wild Hunt et Odin, mais ma foi, du diable si je les ai trouvés. Ce que je trouve particulièrement intéressant c’est que le soin avec lequel les précautions textuelles que ces auteurs prennent dans leurs conjectures sont amputées par leurs fans.

 

Toujours est-il, à propos de la Modranicht, qu’on a des récits de pratiques « païennes » après la christianisation, aux dates prescrites par les chrétiens, peut-être que c’est des rites chrétiens pratiqués n’importe comment, et donc d’origine chrétienne. C’est le cas de beaucoup de choses.

Prenons le Ragnarök. C’est le récit viking de la fin des temps. Cependant, il est fort probable qu’il ait été influencé par le récit de l’Apocalypse chrétien. En effet, tous les récits qu’on en a sont ultérieurs à la christianisation. Par conséquent, s’il n’est pas certains que le paganisme ait tant influencé le christianisme, il est certain que ce qu’on sait de certains paganismes a souvent été terriblement marqué par le christianisme (Snorri Sturluson est chrétien), ou déformé par ce dernier (Völuspà), au point de rendre difficile voire impossible de savoir ce qu’il était avant. Bien sûr la généalogie de ces influences doit montrer la même prudence que dans l’autre sens. Ce n’est pas parce qu’on constate une similitude que les nordiques ont tout piqué aux chrétiens.

Les cercles de confirmation

Mais tout ce qu’en retiendront les néo-païens c’est « les rituels druidiques celtiques germains du solstice d’hiver ont été volés par l’Eglise ! » et pour cause, ces théories se renforcent les unes les autres. De nombreux chrétiens vont ainsi pointer ce dont je parlais dans Donne-nous notre païen quotidien : le calcul de la date de Pâques a sans doute autant voire plus à voir avec la fixation de la date de Noël, ils notent ainsi quelques indices secondaires (e.g. les Donatiens).

Le problème c’est qu’une preuve tendancieuse jette le doute sur tout l’édifice, et finit par confirmer d’autres preuves tendancieuses. Ainsi bien qu’il démonte la thèse du Sol Invictus, How December 25 Became Christmas note

More recent studies have shown that many of the holiday’s modern trappings do reflect pagan customs borrowed much later, as Christianity expanded into northern and western Europe. The Christmas tree, for example, has been linked with late medieval druidic practices. This has only encouraged modern audiences to assume that the date, too, must be pagan.

Andrew McGowan aurait pu, comme nous, étendre son scepticisme jusqu’au sapin de Noël, mais non, il admet cette portion de paganisme et son pouvoir de contagion qui aurait atteint jusqu’à la date. Toutes ces thèses sont bancales et mal étayées, elles se reposent forcément les unes sur les autres.

Politique et paganisme

La force de l’accusation de paganisme est sous-estimée. Protestants et catholiques se sont accusés l’un l’autre d’être les plus idolâtres, les plus païens, allant jusqu’à parler de pagano-papisme. Pour cela je vous conseille de lire « L’Eglise Romaine, conservatoire des religions antiques. La critique protestante du culte des saints et des images au XVIIe siècle » par Bernard Dompnier in Les Religions du paganisme antique dans l’Europe chretienne XVIe-XVIIIe siecle, pp.51-67 que je ne vais pas paraphraser entièrement, mais on peut citer quelques polémistes protestants :

Du Croy écrit en 1605 Les Trois Conformités : Assavoir, l’harmonie et convenance de l’Eglise romaine avec le paganisme, judaïme et heresies anciennes qui montre « Numa Pompilius pontife de Rome » approuver des changements faits par les catholiques.

« Qui voudroit spécifier toutes les cérémonies et coustumes des Payens que l’Eglise Romaine a epruntées entreprendroit une besongne sans bout » (Du Moulin, Nouveauté du papisme opposée à l’antiquité du vrai christianisme, Genève, 1627.)

« Comme les Gentils tenoient chez eux les simulachres de leurs Dieux, ainsi les Papistes tiennent et adorent en leurs maisons les images des Saincts ausquels ils se sont particulièrement vouez » (Bansilion, L’idolâtrie papistique opposée en Response à l’idolâtrie huguenote de Louys Richeome, Genève, 1608)

Le douzième des Préjugés légitimes contre le papisme de Pierre Jurieu est la conformité avec le paganisme. (p.28)

La volonté d’un christianisme « pur » et l’idée que ce qui n’est pas extrait directement de la Bible n’est pas chrétien mais païen se construit au cours de ces luttes politiques, en même temps que le rejet de certains éléments rejetés du culte reconstruisent la catégorie « païen« . Les néo-païens, consciemment ou non récupèrent les restes de cette bataille.

Construire des théories bancales : deux stratégies

Du coup les néo-païens ont compris que si ils donnaient des sources, on irait les voir et on verrait qu’ils babillent n’importe quoi. Il y a deux stratégies, premièrement, ne donner AUCUNE SOURCE, comme ça on prête moins le flanc à la critique.

E.g.  Galina Krasskova, Exploring the Northern Tradition: A Guide to the Gods, Lore, Rites, and Celebrations from the Norse, German, and Anglo-Saxon Traditions, 2005.

Galina Krasskova s'embarrasse pas de détails

« The figure of Santa Clause evolved from Odin as Juldadr and Wish-Giver »

On voit le lien avec le motif de la Wild Hunt, sans vraiment révéler pourquoi Odin y serait lié, tant le motif semble mélanger des figures d’origine diverse : Mais est-ce vraiment une surprise quand Galina Krasskova se dit « heathen », prêtresse d’Odin et Loki et pratique donc elle-même la fête de Yule ? Sa biographie le dit assez bien elle est néo-païenne et ses livres sont un moyen comme un autre d’explorer cela.

L’autre option c’est de citer plein de sources, qui elles ne citent pas de sources, gros passez-muscade.

E.g. Samantha Luccese, Odin as Santa and the Norse influence Christmas, lulu.com, 2012.  (suis-je le seul à voir une drôle de syntaxe dans ce titre ?)

Luccese

(notez aussi que l’armée de morts devient isi « looking for the sun »)

Nous avons déjà rencontré cette maison d’auto-édition, lulu.com, où l’on peut publier toutes les bêtises qu’on veut sur le paganisme, et elle ne nous déçoit pas.

Les notes citent les pages 16 et 17 de Pagan Christmas: The Plants, Spirits, and Rituals at the Origins of Yuletide (par Christian Rätsch, Claudia Müller-Ebeling). Le système de pagination de Google Books est cassé, mais grâce à l’index, je crois avoir retrouvé ladite page (Wotan and the Wild Hunt). Et quelle merveille de raisonnement ! (négligeons un instant le surligneur en folie)

Ratsch

He is the source of the art of poetry as well as the drive for war and victory. Yet he is also a force that works for the fertility of the fields and helps people strive for the highest goof and material fortune (Grimm 1968 I, VII). In his role as a mythical fullfiller of wishes one might very well see Wotan as the ancestor of that famous bringer of presents, Santa Claus himself.

Vous avez bien lu.

Odin serait l’ancêtre du Père Noël, parce qu’il donne des choses aux humains.

Vous savez quels autres dieux donnent des choses aux humains ?

PRATIQUEMENT TOUS LES DIEUX

Y COMPRIS LE DIEU CHRÉTIEN

C’est une fonction majeure de la plupart des religions d’avoir des manœuvres propitiatoires pour s’attirer les grâces d’êtres surnaturels. Pas besoin de remonter jusqu’à Odin pour retrouver des traces de Dieux qu’on implorerait d’exaucer des prières : regardez dans n’importe quelle église.

La note 44 de Luccese cite également Woden’s Harrow, « Yule, origins, lore, legend and customs ». Woden’s Harrow semble un site web consacré au néopaganisme (duh, Woden = Wotan = Odin) mais qui sait, on peut peut-être y trouver du vrai. Le site semble défunt, cependant je trouve un post qui a exactement le même titre ici et le texte me permet de remonter à une page archivée de Woden’s Harrow. Ca n’a pas grand rapport avec le lien Père Noël-Odin mais l’auteur cite effectivement l’Helgakviða Hjorvarþssonar

« In the evening (Yule-eve) vows were made: the sacrificial boar was led in, men laid their hands on him and swore dear oaths as they drank from the hallowed cup. »

La page semble dater de 2000, puisqu’elle annonce la date de Yule cette année-là. Ca ne me semble pas exagéré de penser qu’elle a pu influencer Krasskova, proclamée « heathen », de même pour Rätsch et Müller-Ebelling, néo-païens et néo-chamanes. Luccese semble détentrice d’un Master of arts in Teaching (voir ici p.17[pdf]), sa page lulu annonçant qu’elle a gradué à la Frostburg State University mais elle ne semble pas imprégnée de paganisme.

Je tiens juste à noter que la description de l’Helgakviða Hjorvarþssonar se limite à montrer un festin, des gens faisant des serments et portant des toasts aux dieux. Pas de trace de nourrir la monture d’Odin ou que sais-je.

Revenons à l’Heimskringla et la saga d’Hakon le bon : même si elle a été écrite par un chrétien, Snorri Sturluson, elle dit clairement que Hakon a changé la date de Yule pour la faire correspondre à Noël.

King Hakon was a good Christian when he came to Norway; but as the whole country was heathen, with much heathenish sacrifice, and as many great people, as well as the favour of the common people, were to be conciliated, he resolved to practice his Christianity in private. But he kept Sundays, and the Friday fasts, and some token of the greatest holy-days. He made a law that the festival of Yule should begin at the same time as Christian people held it, and that every man, under penalty, should brew a meal of malt into ale, and therewith keep the Yule holy as long as it lasted. Before him, the beginning of Yule, or the slaughter night, was the night of mid-winter and Yule was kept for three days thereafter. It was his intent, as soon as he had set himself fast in the land, and had subjected the whole to his power, to introduce Christianity. He went to work first by enticing to Christianity the men who were dearest to him; and many, out of friendship to him, allowed themselves to be baptized, and some laid aside sacrifices. He dwelt long in the Throndhjem district, for the strength of the country lay there; and when he thought that, by the support of some powerful people there, he could set up Christianity he sent a message to England for a bishop and other teachers; and when they arrived in Norway, Hakon made it known that he would proclaim Christianity over all the land. The people of More and Raumsdal referred the matter to the people of Throndhjem. King Hakon then had several churches consecrated, and put priests into them; and when he came to Throndhjem he summoned the bondes to a Thing, and invited them to accept Christianity. They gave an answer to the effect that they would defer the matter until the Frosta-thing, at which there would be men from every district of the Throndhjem country, and then they would give their determination upon this difficult matter. (chap. XV)

Je veux bien que Snorri Sturluson ne soit pas forcément une source fiable, mais on a pourtant là un  texte assez clair qui nous dit que Yule a été décalée pour correspondre avec la fête chrétienne non l’inverse. Hakon le bon vécut au Xe siècle et Sturluson écrit aux alentours de 1225. Dans les deux cas, la date de Noël était déjà plus que fixée au 25 décembre (quand bien même on admettrait le cambriolage du Sol Invictus) et Sturluson dit explicitement que ce n’était pas la même date et que Hakon fit une loi pour aligner les païens aux chrétiens.

Même si on admet que les chrétiens sont des voleurs invétérés, ils ne peuvent pas avoir volé la date aux Romains pour ensuite revoler huit siècles plus tard la date des Germains.

 Cercle de paraphrase

On n’a pas beaucoup progressé, surtout quand on partait d’affirmations si alléchantes et si conclusives.

Au terme de ce cercle de paraphrase qui se digère lui-même et où chacun ajoute son petit grain de sel, on se retrouve avec les truc les plus imaginatifs déjà cités plus haut. Odin était le Père Noël.

Nous entrons ici dans le domaine de la conjecture et, n’ayant aucune prétention en matière historique, je vais me contenter de vous raconter un conte ; un conte de Noël, cela va de soi.

Si c’est un conte, cesse de le prétendre réalité, peut-être?

Je crois que mon truc favori c’est le Sleipnir = 8 pattes = 8 rennes. 4/10 pour l’inventivité. On le retrouve notamment dans l’article de la ligue Laicité cité plus haut

On pourrait développer la démonstration : les huit rennes sont démarqués du cheval à huit pattes d’Odin, le vol du traîneau est l’écho des fameuses « chasses sauvages » dans le ciel hivernal connues sous de nombreux noms : « Mesnie hellequin », « Chasse gayère », « Chasse gallery »…

Bref, cela suffira.

Nous avons donc un schéma argumentatif qui se distingue de l’habituel lumignons/plantes vertes/culte solaire :

J’ai fini par trouver presque par hasard ce que je crois être la source des « enfants qui nourrissent la monture d’Odin comme celle de Saint-Nicolas » :

En dehors des cérémonies de l’Eglise divers rites agraires se sont perpétués dans les campagnes des pays germaniques, faisant intervenir un cheval, généralement associé aux puissances de la fécondité. […] à citer dans ce contexte la célèbre invocation de Wode retranscrite par le prédicateur Nicolaus Gryse au XVIe siècle. Cette invocation, entonnée par les paysans du Mecklebourg à la fin de la récolte de Seigle se présentait comme suit :

Wode vient chercher maintenant du fourrage pour ton cheval

Maintenant des chardons et des épines

Pour [nous donner] l’année prochaine le meilleur seigle ! 

Gryse précise que les moissonneurs formaient un cercle autour de la dernière verve et retiraient leurs chapeaux pour cette « prière » dans laquelle on laissait une dernière gerbe de la récolte en offrande pour le cheval de Wodan. Des offrandes pour le cheval de saint Nicolas (qui interviennent donc au début de la période de l’Avent), attestées en Allemagne jusqu’au XIXe s., sont interprétées par certains ethnologues comme une variante de ce culte rendu à un génie équin de la fécondité. (Wagner M.-A, « Le cheval dans les croyances germaniques », in Paganism in the Middle Ages, Threat and Fascination pp.86-108)

Premièrement, les enfants ne sont apparemment pas impliqués. Deuxièmement, c’est un rite agricole : on donne une part de la récolte pour avoir une meilleure récolte ensuite, pas une manoeuvre propitiatoire pour avoir des cadeaux matériels. Le cheval est peut-être juste fortuit. Troisièmement, la Saint-Nicolas est bien fêtée au début de l’Avent, le 6 décembre, on est loin du 25. Quatrièmement, je vois bien qu’il existe de multiples sortes de seigle, mais il me semble qu’elles sont semées en automne, et récoltées au printemps, enjambant le solstice.

On a vu à quel point le « Odin donne des cadeaux aux enfants » vient simplement de « Odin donne des trucs » ce qui est un peu trop général et s’applique aussi bien au Dieu chrétien.

Sur la Wild Hunt, c’est un motif folklorique qui surgit dans les récits des gens. Ca se rapproche de ce que j’en comprends plus de phénomènes surnaturels, de présages qu’on apercevrait, que de mythes construits. Pour tout dire les liens et les sources à ce sujet entre la cavalcade de fantômes et le Père Noël me semblent plus que ténus, mais qui sait. La plupart des articles à ce sujet ne me sont pas accessibles ou écrits dans des langues que je lis mal. Et puis, c’est Noël, alors je vais fort à propos interrompre la rédaction de cet article quitte à en faire d’autres plus tard. Il y aura encore de nombreux sujets à traiter.

 

La loterie du calendrier

Typhon pour rigoler parle de la fête de Beltaine :

 Avec leur St Jean où on ne brûle que du bois et pas des gens, les chrétiens ont complètement dénaturé Beltaine. […]

Ah merde, Beltaine c’était le 1er mai. Ils ont tellement dénaturé la fête qu’ils l’ont décalée de deux mois dis-donc !

Je suppose que du coup c’est les vils socialistes et leur 1er mai où on crame des capitalistes qui l’ont récupérée.

Et en effet, si on prend une marge d’erreur de plus ou moins deux mois, c’est pas dur de trouver une fête païenne qui se trouve vaguement dans le même tiers de l’année et qui ait des pratiques en communs (laissez-moi deviner, prendre un grand repas en commun, faire du feu ?).

L’imprécision règne. On veut Yule ça dure 12 jours pour cadrer avec la période entre Noël et épiphanie, quand Sturluson parle d’un festival trois jours avant la conversion au christianisme. Le fait que la fête soit fixée à la période vague de « midwinter » fait qu’on

discute encore pour savoir si elle avait lieu à l’occasion du solstice d’hiver ou à la mi-janvier. [Mattias Axelsson Hölls midvinterblotet vid vintersolståndet?]

Et je vous rappelle les propos d’Orchard

In practice, it is difficult to specify the yule-tide period more accurately than at some point between about mid-November and the beginning of January.

et Simek

The temporal coincidence with the mid-winter festival is rather problematic as the older Germanic evidence, the names of the month in Gothic fruma joules (4th century and Anglo-Saxon giuli (8th century from the Venerable Bede) refer to December or else December and January, while the etymologically likewise related Old Norse name of the month ylir (recorded only once in the 13th century) covers the time between the 14th of november and the 13th of december, and thus offers no point of reference for the sacrificial feast. Admittedly, the identification with the mid-winter time of sacrifice is the most likely.

Il ne dit pas pourquoi ce serait « most likely » ni ce qu’il prétend déterminer dans des pratiques qui se de toute évidence mouvantes au fil du temps.

Oui, si vous tapez de mi-novembre à mi-janvier et que vous mettez toutes les fêtes de tout le monde germain dans le même panier, vous allez trouver une vague concordance avec une fête chrétienne, c’est pas compliqué. Et c’est comme ça pour tout. Si vous vous tapez des créneaux de deux mois vous allez pouvoir faire concorder n’importe quoi.

Je veux bien admettre quelques jours, comme l’Assomption (15 aout) célébrée non loin de l’ancienne fête de Diane (13 aout) quand des cultes de Diane se seraient propagé jusque tard dans le Moyen-Âge (XI-XIIe s.) (Jehel&Jehel, p.38)

Vous allez forcément tomber sur les Lupercalia, les Brumalia (24 novembre-24 décembre) ou autres fêtes romaines (suivant les époques, il y en a un peu tout le temps). Si c’est une fête chrétienne vaguement joyeuse : c’est qu’ils l’ont récupérée. Si c’est une fête solennelle, c’est que dans leur terrible ascétisme anti-joie, ils ont tué une fête païenne pour récupérer leurs coeurs et les forcer à tristement vénérer le Christ.

Conclusion

Le sapin de Noël, le Père Noël, la tradition des cadeaux, la mystification enfantine, la couronne de l’Avent sont toutes des pratiques modernes, nées très récemment. Si elles étaient nées avant ou avaient eu le moindre succès, l’Eglise aurait probablement eu la force de les combattre ou en tout cas de parler contre. Tirer un trait vers des paganismes morts depuis longtemps n’a aucun sens. Une explication qui ne dit pas comment le lien causal s’exercerait n’est pas une explication, c’est une intuition, un début de raisonnement.

Des néo-païens et des laïcards propagent ces légendes pour se donner une légitimité, pour faire comme si les pratiques actuelles, plutôt que d’être nées du bricolage permanent propre au rituel, seraient la prolongation d’un passé mythique débarrassé de l’influence de l’Eglise. Et si ça vous fait rêver, grand bien vous fasse, mais cessez par pitié de propager ces historiettes.

Cessez d’affirmer les « racines païennes » de Noël, que ce soit pour vous désengager du Sapin de Noël de votre mairie (ce n’est pas chrétien !) ou pour enfoncer votre cousin jésuiste au repas familial, cessez, à moins que vous ayez des sources bétons. Dans ce cas, n’hésitez pas à les partager avec le monde, car comme vous l’aurez vu ci-dessus, vous seriez bien le seul.

Il y a de meilleures sources que celles qu’on attaquées. Le dictionnaire de mythologie d’Orchard (1997) est effectivement une des références majeures de la page Wiki:Yule ainsi que celui de SimekCelui-ci avouait  dedans :

The group avows itself in all silence to neo-paganism. They celebrate here their winter-solstice ceremony. The fire is a beacon of light for the sun which gradually blesses the earth with longer days, and during the closing of Nights of Yule-Tide–so say the old myths– the seeds buried in the earth slowly awake. At the same time this bonfire will magically draw the sun ever closer to mankind. The group’s leader [ goðí, in common parlance] offers some sage, St. John’s wort, and brot [to the fire]. The ’gifts’ which draws the group closer together are supposed to express thanks to all the spirits of nature. Like thousands of other neo-pagan groups all over the world, this small community attempts to revive the ancient practice of the winter-solstice ritual that is still practiced by many indigenous peoples today.
As this example shows the neo-pagans themselves have expressed very little to do with the actual Germanic religion–and the skill and knowledge with which they do this is little more than modest. A rekindling of the Viking Age religion of Thor, Odin and Frey and with it a revival of the ancient Germanic mythology is not to be found, at least in neo-pagan circles. (cité ici p.16)

Tout est dit.

 

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Un seul commentaire

Une réponse à “Pagan Age : Inquisition”

  1. […] Pagan Age : Inquisition […]

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