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Lays Farra

05/12/2014

On lit souvent des trucs du genre « Noël c’est païen », ce qui est déjà douteux comme proposition, mais qui tend à le devenir encore plus quand on la précise. Par exemple : le sapin de Noël serait hérité d’une coutume païenne. Voici un million de tweets qui l’affirment.

Les gens ne citent que très rarement leurs sources là-dessus, bien sûr, tout le monde estimant que ce lieu commun n’est plus à prouver : tout le monde sait que les chrétiens ont tout piqué aux païens. La version extrême de ces thèses voudrait que Jésus ne soit qu’un avatar d’une série de dieux tués et ressucités (Dionysos, Osiris, Mithra) et donc, plutôt qu’un Galiléen mythifié, il s’agirait d’un mythe ancestral ancré dans la Palestine du premier siècle. Tout cela est, sinon faux (difficile de parler avec certitude d’origines si lointaines), diablement peu rigoureux.

Mais tout le monde a l’air d’accord ! On vit à l’âge de l’information ! Les sources doivent donc en être facilement accessible, non ?

Non.

Les arguments se chevauchent et ne sont pas forcéments clairs. Regardons ce que dit la page Wikipédia Sapin de Noël.

 

Saint Colomban

Une première histoire sur l’origine du sapin de Noël implique Saint Colomban (~543-615), qui aurait interrompu un culte païen autour d’un sapin, et l’aurait détourné pour parler de la trinité le soir de la Noël (mais cette « variante » supposée liant trinité et sapin est aussi attribuée à Boniface).  L’arbre serait donc directement lié à la période du Solstice d’hiver : les Celtes auraient célebrés une fête de la nativité le 24 décembre autour d’un sapin. Si cela devait être avéré, ce serait effectivement un argument convaincant.

D’autres théories lui attribuent une origine chrétienne en Gaule. La coutume du sapin décoré remonterait au missionnaire saint Colomban qui fonde en 590 le monastère de Luxeuil au pied des Vosges. Un soir de Noël, il emmène avec lui quelques-uns de ses religieux jusqu’au sommet de la montagne où préside un antique sapin, objet de culte païen. Les moines accrochent à l’arbre leurs lanternes et leurs torches et dessinent une croix lumineuse au sommet. Cet acte syncrétique permet à saint Colomban de raconter les merveilles de la naissance de Jésus aux paysans accourus voir ce spectacle et d’en convertir plusieurs, lançant la coutume d’installer chaque année des sapins illuminés9. Cependant aucune tradition écrite ne relate cette histoire à cette époque où l’arbre symbolique par excellence dans les forêts druidiques est le chêne, l’épicéa étant également chez les Celtes l’arbre de l’enfantement : associé au 24 décembre, il est décoré lors des rites du solstice d’hiver de fruits, de fleurs et de blé10

C’est déjà surprenant. On ne sait pas grand chose sur les Celtes, mais on aurait gardé jusqu’à leur calendrier festif ? On transpercerait deux millénaires comme ça ? J’espère qu’on donne des sources. La note 10 indique un livre « The Christmas Tree » de J. Hewitt disponible sur Google Books.

Une recherche rapide montre qu’on ne parle pas en ces lignes celtes, de blé, ou de 24 décembre. On parle d’épicéa, mais sans rapport avec la pratique dite ci-dessus. difficile dès lors de savoir quelle est la source de M. Hewitt. Peut-être est-ce dans la partie non-consultable du livre ?

Ce qui est par contre plus troublant c’est qu’il avoue avoir écrit ce livre pratiquement par hasard :

This book’s creation was done by chance. A group of my co-workers were discussing Christmas and why decorations, trees, and other customs are practiced. Have you ever wondered the same? One question was regarding the Christmas tree. Where did the idea originate? Whom might be responsible for the tradition? Was a person responsible for the tree or was it a cultural phenomena that grew.

…et ce n’est pas dur de le croire : lulu.com, qui édite le bouquin, est une maison d’auto-édition. N’importe qui peut littéralement y publier n’importe quoi.

Et si on lit le texte, sans surprise, on y trouve des bêtises sur la Déesse Mère, que bien sûr tous les païens vénéraient.

Quelqu’un qui a si peu de rigueur n’inspire pas confiance.

Mais il y a d’autres sources sur Wikipédia, la note 9 renvoie à cette page. Même histoire plus ou moins :

Origine gauloise. Vers 573, saint Colomban, poussé par un ordre mystérieux de Dieu, quitta l’Irlande, son pays natal, et le monastère de Bangor, où les fortes études n’empêchaient pas l’enthousiasme de se développer. Il partit pour la Gaule dont, malgré la conversion de Clovis (la cérémonie avait eu lieu le 25 décembre 496), les habitants avaient grand besoin d’être évangélisés. L’ardent missionnaire fut bien accueilli par Gontran, second fils du roi Clotaire et roi des Bourguignons.

Bientôt l’étroite enceinte du vieux château romain d’Annegray, que lui avait concédé ce prince, fut insuffisante pour ses nombreux disciples. Une portion de la nouvelle communauté dut se transporter à Luxeuil, au pied des Vosges. Un soir de Noël, saint Colomban prit avec lui quelques-uns de ses religieux et parvint avec eux, en chantant des hymnes, jusqu’au sommet de la montagne où se trouvait un antique sapin encore vénéré par quelques habitants. Les religieux accrochent à l’arbre leurs lanternes et leurs torches ; un d’eux parvient jusqu’à son faîte et y dessine une croix lumineuse. Les paysans accourent et saint Colomban leur raconte les merveilles de la nuit qui donna au monde un Sauveur.

Malgré cela, nous ne trouvons aucune trace dans nos vieux noëls normands, gascons, bourguignons ou provençaux. Dans toutes nos Pastorales, dans l’Officium pastorum, même silence au sujet du vert sapin étoilé de lumières. Ce n’était point le sapin, mais bien le chêne celtique qui était l’arbre symbolique par excellence dans les vieilles forêts druidiques de l’ancienne Gaule.

Formulation étrange : veut-on dire qu’il se serait plus probablement agi d’un chêne que d’un sapin ? L’ambiguïté s’est transférée sur Wikipédia. De nouveau on ne source pas l’hagiographie. Les mots semblent les mêmes, on semble face à un cercle de paraphrase.

Fait étrange : l’article Wikipédia dit que « aucune tradition écrite ne relate cette histoire » étonnant d’annoncer aussi clairement son manque de sources. Il doit pourtant y en avoir.

La source principale sur la vie de Saint Colomban c’est la Vie de Saint Colomban et ses disciples (Vitae Columbani Abbatis Disciplorumque Eius) écrite par Jonas de Bobbio (~600-659†), un moine qui faisait partie de ses élèves. Une version latine en est disponible ici (MGH) ou là (archive.org).

Dans les deux cas, on peut facilement rechercher dans le corps du texte des mots, et essayer de débusquer cette historiette

Rien.

Du moins à première vue.

La version française de la Vita Columbani de ma bibliothèque universitaire usuelle est empruntée jusqu’en janvier, mais après avoir parcouru une version italienne, je crois pouvoir dire que cette histoire ne se produit simplement pas dans la Vita Columbani ou que sa substance en a été complètement changée.

Je serai ravi qu’un latiniste prouve que j’ai tort.

 

Saint-Boniface vs. le Chêne de Thor

Vient ensuite l’histoire de Saint Boniface (~680-754). Hewitt la mentionne (ici) :

In the 7th century, a monk named Boniface from Devonshire, England, went to Germany to teach the Word of Gof. […] One story tells of Saint Boniface who came upo a group of Pagans who had gathered around an oak tree. They were preparing to sacrifice a child. The story tells of how the Saint flattend the oak tree with one blow of his fist to save the child’s life. A small fir sprang up in its place, which Saint Boniface told the Pagans was the Tree of Life and represented the life of Christ.

Cette version super-héroïque de Boniface est aussi divertissante que non-sourcée.

Another version of this story tells how in Germany almost 1000 years ago St Boniface came across a group of Pagans worshipping at the base of an oak tree. In anger, St Boniface is said to have cut down the oak tree and much to his amazement a young fir tree sprung up from the roots of the oak tree.

Même histoire mais sans le sacrifice humain et les poings de fer du saint, donc légèrement plus réaliste. (Et puis, « presque mille ans » pour quelque chose qui s’est produit ~1280 ans avant la publication de ton bouquin ?)

Imaginons l’histoire véridique. Le sapin est présenté ici comme un remplacement du chêne païen, mais il reste que le choix du Sapin semble originellement chrétien du coup. On peut arguer qu’ils se sont inspirés de l’idée d’utiliser un arbre dans un rituel, mais je crois que c’est une pratique trop répandue pour prétendre que les germains avaient un copyright dessus. Mais je doute déjà que l’histoire soit recevable.

La source est plus facile sur la vie de Saint Boniface est, coup de bol, la Vie de Saint Boniface (Vita S. Bonifatii) [en] qui a été écrite par Willibald, un moine qui lui succéda. Comme la vie de Saint Colomban, elle est écrite par quelqu’un qui l’a connu, commandée par les figures religieuses qui lui succèdent, pour un public qui compte beaucoup de gens qui ont connu le saint de son vivant et qui plus est en invoquant constamment des figures politiques importantes : on peut considérer qu’ils avaient peu de marge pour écrire des bêtises.

L’anecdote du chêne de Thor est là, mais pas de mention d’un « fir tree » (p. 63 et sq.) :

others indeed, not yet strengthened in soul, refused to accept in their entirety the lessons of the inviolate faith. Moreover some were wont secretly, some openly to sacrifice to trees and springs; some in secret, others openly practised inspections of victims and divinations, legerdemain and incantations; some turned their attention to auguries and auspices and various sacrificial rites; while others, with sounder minds, abandoned all the profanations of heathenism, and committed none of these things. With the advice and counsel of these last, the saint attempted, in the place called Gaesmere, while the servants of God stood by his side, to fell a certain oak of extraordinary size, which is called, by an old name of the pagans, the Oak of Jupiter. [nb : Jupiter étant la transcription latine supposée du Thor/Doran germain] And when in the strength of his steadfast heart he had cut the lower notch, there was present a great multitude of pagans, who in their souls were most earnestly cursing the enemy of their gods. But when the fore side of the tree was notched only a little, suddenly the oak’s vast bulk, driven by a divine blast from above, crashed to the ground, shivering its crown of branches as it fell; and, as if by the gracious dis pensation of the Most High, it was also burst into four parts, and four trunks of huge size, equal in length, were seen, unwrought by the brethren who stood by. At this sight the pagans who before had cursed now, on the contrary, believed, and blessed the Lord, and put away their former reviling. Then moreover the most holy bishop, after taking counsel with the brethren, built from the timber of the tree a wooden oratory, and dedicated it in honor of Saint Peter the apostle.

Willibald enchaîne ensuite :

When by the favor of God s will all that we have told was fulfilled and accomplished, the saint went on to Thuringia. And he addressed the elders of the church and the chiefs of the people, and summoned them to forsake their blind ignorance and to return to the Christian religion which they had before accepted. For the sovereignty of their kings x came to an end; and under the perilous leadership of Theotbald and Heden, whose disastrous and dangerous sway over them rested rather on tyranny and devastation than on loyalty, a great number of their counts were visited with bodily death by the two tyrants, or captured and carried off by the enemy, and were so greatly straitened by evils of various sorts that the remaining remnant of the people had submitted to the dominion of the Saxons. etc. etc.

Vous remarquerez qu’il ne parle pas du transfert de vénération sur un quelconque conifère : l’arbre est changé en chapelle à la gloire de l’apôtre Pierre, à l’image des païens qui sont ramenés à la chrétienté et c’est le fin mot de cette victoire. L’incident clôt, on peut reparler de politique franque relou. Et entre les deux histoires qu’est-ce qui vous semble le plus logique ?

  1. Un saint chrétien veut combattre la vénération des arbres et décide donc de remplacer un chêne par un sapin, problème résolu.
  2. Un saint chrétien s’oppose à la vénération des arbres et transforme un arbre sacré païen en chapelle.

Combattre l’idolâtrie en remplaçant une idole par une autre, ça n’a non seulement aucun sens mais en plus ce n’est pas dans le texte.

L’histoire circule, pas de doute, mais c’est toujours un article qui en cite un autre qui ne cite pas ses sources. Et qui sera bien sûr copié. Et recopié. Et recopié. Et encore.

Un livre paru en 1999 me laisse penser que l’histoire n’a pas émergé sur internet, et comme beaucoup de memes il sera difficile d’en retracer l’origine. Néanmoins ce n’est clairement pas dans la Vita S. Bonifatii, et il me semble bien qu’on assiste simplement au succès fulgurant d’une fanfiction hagiographique.

Gloubi-boulga pagano-païen

Explication très courante. On ne s’embête même plus à imaginer un fil de conséquences, on entasse des trucs végétaux utilisés par des gens pas chrétiens et on dit HE BEN, c’est de là que ça vient !

Pire : on mentionne que certaines plantes avaient dans telle région des vertus médicinales (comme partout dans le monde, ils avaient développé une médecine, c’est très étrange) ce qui n’explique absolument pas pourquoi le fait d’avoir une plante médicinale impliquerait forcément d’en décorer la maison à dates fixes.

Pourquoi ne pas simplement assumer que c’est romain ? Après tout la « romanisation » des rituels chrétiens est assez facile à mettre en évidence, on a des sources, on a les végétaux et la date colle, et en plus on sait qu’ils ont eu un contact durable et influent. Et ils sont païens. Mais on insistera toujours sur la parenté des gaulois/nordiques/germains et ça ne me semble pas innocent, mais j’y reviendrai.

Quand on évoque la fête de Yule, Wikipédia ne donne aucune source :

La fête s’observe en commémorant la mort du « Holly King » (Roi de houx) qui meurt tué par son successeur le « Oak King » (Roi de chêne). Ce sont tous deux des dieux-arbres. On retrouve aujourd’hui à Noël les couronnes de gui, une idée reprise par le christianisme. Il existait la couronne horizontale, d’origine scandinave ou germanique, qui portait 4 bougies. Chaque dimanche il était coutume d’allumer une nouvelle bougie, ce qui symbolisait la renaissance de la lumière. Rouge le plus souvent, les couleurs des bougies variaient cependant selon les régions. Les symboles de Noël sont inspirés de cette fête (sapins, gui, houx et cadeaux…).

Des archéologues ont-ils exhumé et daté ces couronnes ? A-t-on le texte d’un annaliste quelconque qui décrirait la coutume ? Comment sait-on dès lors ? Ce serait tout de même important, non ? Pourquoi tout le monde semble si peu se soucier de comment des informations aussi labiles auraient traversé les siècles ?

Si on cherche « Yule », par exemple, hormis l’article wiki anglais, on trouve des sites Wicca et néo-païens. Que de sources de confiance.

 

Un peu de structuralisme

Et finalement, le quatrième argument, qui parcourt généralement ces raisonnements en filigrane, est structuraliste : le sapin est une plante qui reste verte en hiver, elle ferait donc penser, par la force des choses, à la végétation persistant sous les frimas et au retour du printemps. Ceci aiderait au symbole et pourrait même en expliquer son émergence discontinue.

Les hommes sont à peu près pareil, ils affrontent à peu près les mêmes trucs en hiver (froid, ténèbres, manque de ressources) donc un symbolisme axé sur la verdure et le renouveau risque d’être pertinent. Comme tout raisonnement structuraliste, ça n’explique que peu de choses, principalement parce que ça n’explique pas pourquoi ces pratiques ne seraient pas universelles, par exemple.

Mon principal grief contre les discussions n’est pas forcément leur fausseté (il y a certainement un peu de vrai dans ce qu’ils disent : lesdites pratiques sont certainement des survivances externes au christianisme) mais leur superficialité. Tout le monde fait confiance au lieu commun, personne ne creuse ne serait-ce qu’un peu. Et peut-être que c’est vrai. Peut-être y a-t-il un palimpseste secret de la main même de Jonas de Bobbio montrant Colomban inaugurant le sapin et connu seulement des rédacteurs de Wikipédia, des exégètes amateurs et de Dan Brown. Peut-être les compilateurs futurs des vies de saints ont-ils ajouté la légende qui circulait oralement (Mais je ne semble pas en trouver trace dans l’Histoire Ecclésiastique de Bède, non plus par exemple).

Ce qui est dramatique avec ces exclamations, c’est qu’elles veulent s’enrober d’un vernis d’esprit critique et de réflexion, en démontant ce que ces naïfs chrétiens croient chrétien, mais personne ne s’embarrasse pourtant d’expliquer comment ils ont décelé ces secrets. Personne ne semble s’étonner qu’un fait aussi trivial traverse les siècles comme ça pour commodément nous expliquer pourquoi le sapin.

Lévi-Strauss mentionne :

il ne faudrait pas oublier que, dès avant la guerre, la célébration de Noël suivait en France et dans toute l’Europe une marche ascendante. Le fait est d’abord lié à l’amélioration progressive du niveau de vie; mais il comporte aussi des causes plus subtiles. Avec les traits que nous lui connaissons, Noël est essentiellement une fête moderne et cela malgré la multitude de ses caractères archaïsants. L’usage du gui n’est pas, au moins immédiatement, une survivance druidique, car il paraît avoir été remis à la mode au moyen âge. Le sapin de Noël n’est mentionné nulle part avant certains textes allemands du XVIIe siècle; il passe en Angleterre au XVIIIe siècle, en France au XIXe seulement. Littré paraît mal le connaître, ou sous une forme assez différente de la nôtre puisqu’il le définit (art. Noël) comme se disant « dans quelques pays, d’une branche de sapin ou de houx diversement ornée, garnie surtout de bonbons et de joujoux pour donner aux enfants, qui s’en font une fête ». La diversité des noms donnés au personnage ayant le rôle de distribuer des jouets aux enfants : Père Noël, Saint Nicolas, Santa Claus, montre aussi qu’il est le produit d’un phénomène de convergence et non un prototype ancien partout conservé.[…]

Soit dit en passant, ces rapides indications suffisent à montrer combien il faut, devant des problèmes de ce type, se défier des explications trop faciles par appel automatique aux « vestiges » et aux « survivances ». S’il n’y avait jamais eu, dans les temps préhistoriques, un culte des arbres qui s’est continué dans divers usages folkloriques, l’Europe moderne n’aurait sans doute pas « inventé » l’arbre de Noël. Mais – comme on l’a montré plus haut – il s’agit bien d’une invention récente. Et cependant, cette invention n’est pas née à partir de rien. Car d’autres usages médiévaux sont parfaitement attestés : la bûche de Noël (devenue pâtisserie à Paris) faite d’un tronc assez gros pour brûler toute la nuit; les cierges de Noël, d’une taille propre à assurer le même résultat; la décoration des édifices (depuis les Saturnalia romaines sur lesquelles nous reviendrons) avec des rameaux verdoyants : lierre, houx, sapin; enfin, et sans relation aucune avec Noël, les Romans de la Table Ronde font état d’un arbre surnaturel tout couvert de lumières. Dans ce contexte, l’arbre de Noël apparaît comme une solution syncré- [p. 1579] tique, c’est-à-dire concentrant dans un seul objet des exigences jusqu’alors données à l’état disjoint : arbre magique, feu, lumière durable, verdure persistante.

 

Et l’histoire des religions dans tout ça ?

Mais cessons de persifler sur le manque de sources de tout ce monde. Cette discussion n’a que très peu d’intérêt scientifique, parce que, comme vous le voyez, on a largement la place d’inventer ce qu’on veut tant on manque de matériel concret.

Un article assez intéressant « La Solennité de Noël » écrit par J.-B. Thibaud en 1920 résume plusieurs faits

  1. Noël n’existait pas en 243. L’auteur du De Pascha Computus [pdf] fixe ainsi la date de naissance de Jésus au 28 mars, il aurait « surtout en vue d’établir la coïncidence de ce jour avec la IVe férié de la semaine génésiaque (2), ce qui lui permet également d’y relever un rapport avec la Passion (3) le 15 nisan, attendu qu’au quatrième jour de la création, Dieu est censé avoir produit la lune dans la phase la plus parfaite de sa carrière, c’est-à-dire en pleine face. » Le calendrier philocalien la dit célébrée en 336. Par conséquent, Noël a émergé dans l’intervalle de 93 ans, 243-336. (p. 157)
    1. Capture d’écran 2014-12-05 à 13.43.31Capture d’écran 2014-12-05 à 13.43.18  (Thibaud, L’Ephiphanie, p. 287)
  2. L’épiphanie a été fixée en premier, au 6 janvier (relativement proche de la Noël) et sans lien avec une fête Mithraique, mais sur la base d’un argument astrologique, semble-t-il. La séparation des fêtes de Noël et d’éphiphanie se fit progressivement (très) Saint Jérôme s’embrouilla d’ailleurs lorsqu’il voulut appliquer le rite occidental à Bethléem. (p. 159)
    1. Le plus lointain indice qui se rapporte à cette fête nous est fourni par Clément d’Alexandrie. Il raconte que les Basiliens célébraient le jour du baptême du Christ par une fête précédée d’une vigile. ou veille (i) Termes honorifiques par lesquels l’Eglise grecque désigne ces deux saints personnages. l’Epiphanie 283 passée à entendre des lectures (1). Ils variaient cependant sur la date; les uns célébraient la fête le 10 janvier, les autres le 6. On ne sait au juste à quel moment cet usage fut accepté des Églises orthodoxes d’Orient, mais il est sûr que, dans le courant du ive siècle, la fête du 6 janvier y était universellement observée. On y célébrait une triple commémoration : celle de la naissance du Christ, celle de son adoration par les Mages, enfin celle de son baptême. La plus ancienne mention qui en soit faite se trouve dans la passion de saint Philippe, évêque d’Héraclée en Thrace, à propos d’un événement du temps de la persécution de Dioctétien (2). Elle était observée aussi dans les pays de rite gallican. Amien Marcëllin (3) rapporte que, en 361, Julien, déjà; en état d’hostilité contre Constance, mais dissimulant encore ses sentiments païens, assista publiquement au service religieux chrétien, à Vienne, le jour de l’Epiphanie, feriarum die quem célébrantes ianuario christiani Epiphania dictitant. Le Concile de Saragosse (380) la mentionne (c. IV) aussi comme une très grande fête. » (Thibaud, L’épiphanie ; citant Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien)
  3. Quand la fête a été fixée, c’était dans un contexte romanisé, et non dans le Nord de l’Europe. On le fait pour supplanter Mithra plus probablement que pour imiter des Germains ou des Celtes. La date du 24 décembre chez les Celtes, si tant est qu’elle soit avérée, semble  donc une coïncidence ou simplement une autre fête alentours du solstice.
  4. Le messie était couramment comparé au soleil ou à la lumière. (Malach. IV, 2 ; Is. XLIX,6 ; Is. LXII, 1.; Jean I,9 ; Jean XII,46 ; I Jean I,5) La connexion n’est donc pas sans fondement.

Sur le Sol Invictus il est fort possible que ce soit pour contrer cette fête que la date fut choisie, puisque docteurs chrétiens d’orient l’affiement :

« Le 25 décembre, la Rome païenne célébrait aussi avec pompe la fête du Natalis Invicti de Mithra, identifié avec le soleil reprenant sa course ascendante et victorieuse au solstice d’hiver. Du fait de cette coïncidence, on a été porté à croire que le désir de faire oublier cet anniversaire païen aurait déterminé à lui seul le choix que fit l’Eglise de cette date pour commémorer la Nativité du Christ (2). » (Thibaud, La Solennité…, p. 155)

Il cite une note apposée par un ancien écrivain syrien en marge d’un traité de Dionysius Bar Salibi et un texte arméno-syriaque.

Il y est rapporté en substance qu’un disciple de saint Éphrem s’en fut un jour consulter son maître pour savoir de lui quelle était, de Noël ou de l’Epiphanie, la fête authentique de la Nativité du Seigneur. La solennité des Epiphanies, répondit le grand docteur, réalise la vraie fête de la naissance du Christ. L’origine de cette commémoration est incontestablement plus ancienne que celle de Noël. Les sectateurs de Mithra ayant coutume de célébrer le 25 décembre la naissance de l’Invictus par des jeux et des courses dans les cirques, les hippodromes et les amphithéâtres où nombre de chrétiens eurent à subir le martyre, les Pères d’Occident ont jugé opportun d’instituer à pareille date la fête de Noël en proclamant avec raison [sic] : Le véritable Soleil de justice, c’est le Christ!

Causant porro, cur a Patribus proedicta solemnitas a die 6. januarii ad 25 decembris translata fuit, hanc fuisse ferunt : solemne erat ethnicis hac ipsa die 25 decembris «festum ortus solis » celebrare; ad augendam porro diet celebritatem ignés accendere solebant, ad quos ritus populum etiam christianum invitare consueverant. Quum ergo animadverterent doctores ad eum morem christianos propendere, excogitato consilio, eo die « festum veri ortus » ‘constituerunt, die vero 6 januarii Epiphaniam celebrari jusserunt. Hune itaque morem ad hodiernum usque diem cum ritu accendi ignis retinuerunt. (Assémani, Bibl. Orient., t. II, p. 164.)

Cependant, il se peut tout aussi bien que des calculs élaborés pour tenter de faire coïncider la période de l’année de la conception de Jésus et sa Passion aient également joué un rôle : si Jésus est conçu (et meurt) à la fin mars, il naît neuf mois plus tard, fin décembre, cette concordance peut aider, ces thèses ne sont pas forcément exclusives. Et il se peut que la fonction « chasser le Sol Invictus » ait été performante mais accidentelle.

 

Conséquences politiques de l’accusation de paganisme

Le paganisme est une case bien pratique. Dès qu’on pige pas un truc, on l’y relègue. Un artefact archéologique étrange ? Probablement un truc rituel. Une pratique incompréhensible ? Au pire, mets « rite de fertilité ».

Notons que le terme « païen » signifie à la base « pas chrétien ». Donc à moins de prouver que toute pratique chrétienne a été tirée hors de l’éther, inventée de toute pièce par des chrétiens sans ressembler à quoi que ce soit d’autres, on pourra toujours affirmer que cela vient d’une pratique païenne similaire. Notamment Encyclopaedia Britannica qui dit que

The use of evergreen trees, wreaths, and garlands to symbolize eternal life was a custom of the ancient Egyptians, Chinese, and Hebrews.

A ce compte-là on pourrait aussi bien dire que la pratique vient des Hébreux dont origina le christianisme, ce n’est pas plus convoluté. En outre, quand on définit une pratique de façon si vague que « utiliser des végétaux pour symboliser la vie » forcément, on va en trouver des occurrences partout.

Les religions ont une essence et des accidents et on se fiche des accidents Quand on utilise les catégories de quelqu’un on est piégé : Païen c’est un terme chrétien qui veut juste dire « pas chrétien ». « C’est païen » n’est pas une explication, c’est une accusation. C’est dire « Ce truc que vous croyez chrétien, un jour n’a pas été chrétien ! » tous le savent, sans doute. Les gens brandissent cette explication pour attaquer la légitimité de la fête chrétienne en général. On voit ainsi des musulmans ou des athées qui s’y mettent pour clasher la chrétienté.

 Les romains trop civilisés

Mais quitte à vouloir en trouver une, d’origine païenne, pourquoi pas les saturnales, le Sol Invictus ?

Il me semble que si on omet de plus en plus les romains c’est parce qu’ils sont trop civilisés. Les germains sont en contact avec la nature, pas les romains citadins, ni les chrétiens.

On confond religieux et théologique, si quelque chose n’est pas déduit rationnellement de la bible, on l’affirmera externe à la religion. En l’occurrence, on dira ça païen, peu importe la quantité de chrétiens les pratiquant et pour combien de temps. Les chrétiens seraient fondamentalement déconnectés de cet aspect rituel, vils monothéistes fanatiques et rationnels, et auraient dû cambrioler le folklore de leurs concurrents pour retrouver cette connexion à la nature.

Thibaut commet d’ailleurs l’excès inverse mais semblable:

Le christianisme ne doit donc rien qu’à ses prophètes et à lui-même. La fête de Noël a son fondement véritable, indépendamment de toute influence extérieure dans la doctrine de la Rédemption par la mort de Jésus sur le bois de la croix. (p.157)

Lui aussi ne voit comme chrétien que ce qui émerge de la théologie, et toute influence externe comme hétérodoxe. L’historien des religions ne peut pas procéder ainsi : il doit parler de la religion telle qu’elle est pratiquée. Il y a peu, Pâques était encore la fête suprême du calendrier chrétien. Aujourd’hui, par endroits, on la peut discuter : il semble que Noël l’emporte désormais. Moins macabre, plus joyeux, plus familial ? C’est là que commence la recherche. Le chrétien, tel Thibaut, peut se dire que c’est une corruption du vrai christianisme et juste le défausser ; on n’a pas ce luxe.

On étudie les religions concrètes. La question des origines n’est généralement que secondaire, même si elles passionne forcément les acteurs, qui, eux, façonnent es généalogies à leurs actions. Mais si quelque chose est pratiqué, ça ne sert à rien de se demander si c’est une pratique « correcte »  : si on persiste à s’imaginer avoir expliqué quelque chose avec sa date et son lieu de naissance on n’arrivera jamais à éclairer la nature ou la fonction de quoi que ce soit.

Par conséquent toutes ces théories syncrétiques gloubi-boulga se heurtent à un problème :

Entre deux, rien. Ce qui est très suspect.

Soit

  1. C’est resté vivant dans des christianismes marginaux et inaperçu de l’Eglise pour resurgir par un effet de mode
  2. C’est une évolution parallèle : la nécessité de végétaux symboliques a re-émergé simplement

Les deux sont improbables : que la flamme se soit maintenue sans traces deux mille ans, alors même que l’Eglise s’est énormément développée, ou que le sapin se manifesté du néant (et du coup ne serait qu’un cas d’évolution parallèle)…

C’est pour ça qu’on ne peut pas décemment parler des origines. Dans les deux cas ce sont les conditions qui permettent au sapin de Noël son retour et son maintient, bref, qui lui donnent une fonction qui sont importantes. Par exemple Lévi-Strauss (op. cit.) montrant une fonction initiatique :

Il en est du rituel entier comme des plantes vertes – sapin, houx, lierre, gui – dont nous décorons nos maisons. Aujourd’hui luxe gratuit, elles furent jadis, dans quelques régions au moins, l’objet d’un échange entre deux classes de la population : à la veille de Noël, en Angleterre, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle encore, les femmes allaient a gooding c’est-à-dire quêtaient de maison en maison, et elles fournissaient les donateurs de rameaux verts en retour. Nous retrouverons les enfants dans la même position de marchandage, et il est bon de noter ici que pour quêter à la Saint Nicolas, les enfants se déguisaient parfois en femmes : femmes, enfants, c’est-à-dire, dans les deux cas, non-initiés.

Dire que c’est païen n’explique en rien pourquoi et comment ces rites se sont développés et perpétués, ce qui devrait nous intéresser, plutôt que leur origine impalpable.

Ma théorie infondée c’est que la thèse « Noël a une origine païenne » s’est développée en montrant son origine romaine : saturnales, Sol Invictus, et ce à une époque où l’élite intellectuelle parle encore latin et connait son catéchisme, avant la première guerre mondiale.

Cependant l’idée centrale de « païen », s’est entretemps modifiée :  désormais, c’est un barbare du nord qui fait des feux de joie dans la forêt en s’enduisant de sang de bouc, c’est un nordique qui danse sous la lune, un germain qui vénère les arbres. Par conséquent, le concept « Noël a une origine païenne », loin de son fondement légitime, fut appliqué à ce qui correspond désormais à notre idée de « païen », s’agrippant à toutes les anecdotes possibles pour fonder cela (Saint Boniface, Saint Colomban) quand bien même leurs biographies sont silencieuses sur ces inventions arboricoles qu’on leur attribue.

Le sapin de Noël est donc une pratique moderne qui a des origines modernes. Les hagiographies fabriquées pour légitimer cette pratique et l’ancrer dans un passé lointain sont intéressantes et révélatrices par elles-mêmes, et elles doivent être considérées, comme les Allemands du XVIe qui affirmaient que ça venait de la Bible et de l’arbre du Paradis. Fondamentalement, Wikipédia a raison : il y a une théorie qui attribue à ces missionnaires l’emprunt de cette pratique à des Germains, cependant l’article Wikipédia fait sans doute autant que ses sources douteuses pour propager l’histoire. Il n’appartient pas à l’historien des religions de juger, comme Saint Jean Chrysostome que

plusieurs célèbrent des fêtes dont ils savent le nom sans en connaître ni l’histoire, ni l’occasion, ni l’origine. (Homélie sur l’épiphanie)

Si les gens imaginent un autre sens, une autre histoire et une autre origine à la fête, peut-être qu’il serait pertinent d’y prêter attention, si on veut la comprendre, et laisser les exégètes blâmer l’hérésie.

M’est avis que le Sapin est, comme le Père Noël, devenu un des visages plus séculiers de la fête de Noël, qui permet de la célébrer sans hurler directement « JÉSUS EST PARMI NOUS ». Dans une société plurielle, moins religieuse, moins pratiquante, mais qui veut toujours célébrer Noël, ça le permet. L’histoire de l’origine païenne permet donc en premier lieu de déculpabiliser ceux qui ne voudraient pas trop afficher leur chrétienté et en second lieu ça aide les chrétiens plus intégristes à recentrer cette fête sur la naissance du Christ.

Mais il serait bien naïf de les croire sur parole.

 

 

La semaine prochaine on s’occupe de ceux qui tirent un trait direct de Samhain à Halloween.

 

 

Textes cités

Anonyme

Assémani

Mgr Duchesne

Claude Lévi-Strauss

 

J.-B. Thibaut

Willibald

Jonas de Bobbio

 

 

 

Commentaires (2)

2 réponses à “Donne-nous notre païen quotidien”

  1. […] Dans mon précédent article, « Donnez-nous notre païen quotidien » j’ai examiné avec scepticisme l’historiette visant à donner une origine païenne au sapin de Noël. […]

  2. […] Donne-nous notre païen quotidien […]

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