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Lays Farra

18/08/2017

Un peu de pensée à voix haute sur diverses choses qui me sont passées par l’esprit récemment.

I

Abandonner l’étude c’est se délivrer des soucis
Car en quoi diffèrent oui et non ?
En quoi diffèrent bien et mal ?
On doit redouter cette étude que les hommes redoutent
Car toute étude est interminable

Tao-tö King, XX. (trad. Liou Kia-Hway)

À la dernière Noël, on m’offrit une traduction du Tao-Tö King, parfois aussi écrit Dao de jing à cause des impasses de la phonétique, un texte très important dans l’élaboration de la tradition taoïste et attribué à Lao-Tseu. Mais je suis conscient des périls de la traduction. Suis-je capable d’appréhender une philosophie exprimée de façon si elliptique, et par des saillies paradoxales très faciles à moquer, si je ne connais pas le langage difficile dans lequel elle était à l’origine ?

C’est un problème inévitable, et que j’ai fréquemment rencontré. J’ai fait une double vidéo sur Odin, mais est-ce possible de comprendre véritablement l’ancienne mythologie nordique sans parler vieux norrois ? De comprendre Attis avec mon horrible niveau de grec ? Certains sujets semblent même requérir plus de compétences linguistiques qu’une vie entière de travail ne peut fournir : notre vidéo sur Mithra, qu’on travaille depuis presque deux ans, ne s’éternise pas sans raison, on devra y examiner des textes en avestique, vieux-perse, sanskrit, grec, latin et arménien. Est-ce possible de démêler les connotations épineuses de tous ces corpus en reposant principalement sur des traductions ?

La citation du Tao-tö King qui ouvre cet article semble être un écho de cette anxiété, de ce qu’une étude est toujours incomplète. Mais je ne pense pas cette barrière de langue incommensurable. Réflexe simple : afin de savoir si le texte chinois me recommandait vraiment d’abandonner les études j’ai vérifié toutes les traductions disponibles.

Renoncez à l’étude
et vous connaîtrez la paix.
Entre oui et non
la frontière est bien mince.
Le bien et le mal sont entremêlés.
La peur qu’éprouve le commun des mortels
ne doit pas effleurer votre coeur.

Ibid. (trad. de Conradin Von Lauer, Ed. Jean de Bonnot 1990)

Renoncez à l’étude, et vous serez exempt de chagrins.
Combien est petite la différence de weï (un oui bref) et de o (un oui lent) !
Combien est grande la différence du bien et du mal !
Ce que les hommes craignent, on ne peut s’empêcher de le craindre.
Ils s’abandonnent au désordre et ne s’arrêtent jamais.

Ibid. (trad. Stanislas Julien 1842 ; version bilingue sur Wengu)

Réduis l’étude sans inquiétude,
seul ou accompagné de flatteurs.
Les uns se débarrassent de quelques
« quelle bonté est accompagnée de mal ? »
Les autres se débarrassent de
« quels hommes et quels endroits craindre ? »
On ne peut pas ne pas craindre
les endroits incultes, où il faut presque mendier, en effet !
Ibid. (trad. Nyssen ?)

Le conseil donné par les deux premiers mots est traduit assez uniformément, et leur sens assez univoque :

  1. jué [绝], abandonne, fuis, disparaît. [wiktionary]
  2. xué [学] : apprendre, étudier, la science. [wiktionnaire]

D’où « Renonce à l’étude », « fuis l’étude ». Mais la suite du poème voit déjà les sens concurrents se charcuter parmi. Je ne peux pas comprendre véritablement ce texte de seconde main et si je veux le pénétrer il me faudra des mois, des années d’apprentissage, afin de voir pour moi-même les embranchements que les traducteurs ont pris.

Ce qui donne effectivement envie de renoncer à ces études, et de faire confiance sur ce sujet à ceux qui en ont faites.

 

II

Bien sûr cela ne s’étend pas seulement aux barrières linguistiques, mais à tout ensemble de connaissances nécessaires pour aborder un corpus.

On dispose d’un temps limité sur cette terre, et d’un temps encore plus limité pour lire, de par notre chair. On va vivre dans ces corps et mourir dans ces corps, étirés entre la fatigue et le répit, l’effort et le repos, le ventre vide puis, brièvement, repu. Quand on arrive à oublier qu’on a un corps, qu’on est un corps, on peut certes lire des livres, et grâce à internet plus que jamais. Mais ce ne sera que quelques pourcents de notre vie, qui mis bout à bout ne font pas d’ombre à ces décennies d’inconscience.

Dans mes recherches et curiosités récentes, je me retrouve souvent au seuil d’un rabbithole que j’hésite à descendre.

Dans ce contexte, internet représente une source toujours plus dangereuse de distractions, qui plus est quand elle est accessible de partout grâce à un smartphone. Je ne veux pas verser dans le catastrophisme du joli clip de Phil Collins ou de cette BD stupide. N’importe quel idiot peut dire du dernier média populaire qu’il va asservir les masses et en faire des veaux zombies, comme on l’a dit de la télévision, de tous les jeux vidéos sur terre et dernièrement de Pokémon Go, et même d’une mode de cour de récré aussi inoffensive que les fidget spinners. Mais comme je l’ai souvent exprimé, l’attrait de la nouveauté qui fait naître ces modes nous en lasse aussi, les enterre et les remplace. Le déclin de Pokémon Go paraissait déjà inévitable août 2016 et ne fera que se confirmer au fil du temps. Pareil pour les fidget spinners.

Mais internet et les smartphones ne sont pas un de ces engouements temporaires, ils sont là pour rester, et la question des effets nocifs de la facilité d’accès qu’ils fournissent doit malheureusement être posée. On peut bien sûr la rejeter avec du sarcasme facile : c’est un raisonnement de vieux con, comme tant d’autres avant. Mais bien sûr ça n’empêche pas la possibilité qu’il y ait du vrai. Une petite BD de Rosangela Ludovico répond à ce poncif des smartphones asservissants « si c’est ce que vous voyez vous ne voyez pas assez » :

smartphones

Ce dessin puissant fut utilisé pour illustrer un article arguant que ce genre de technologie ne nous isole pas mais nous rapproche. Et Ludovico ajoutait :

I know it’s trendy to fight the system and cry that we are all becoming slaves of technology, but this attitude overlooks that computers and phones are tools for communicating. When someone thinks I’m an idiot smiling at a machine, I’m actually smiling at my girlfriend who is 10000 miles away and whom I would have never met if not for these newfangled electronics. As they say: when the wise man points to the moon, the fool looks at the finger.

La toile nous rapproche, nous permet de tisser des liens, nous met en contact avec nos êtres aimés. De même je serai porté à défendre la masse énorme de connaissances et d’échanges intellectuels qui n’auraient pas trouvé preneurs sans internet. Les mails ont ravivé l’épistolaire, les blogs furent une nouvelle vitrine des diaristes, Twitter a donné une nouvelle vie aux aphorismes. Les collections de livres de référence qu’on trouve sur archive.org feraient rougir plus d’une bibliothèque. Le genre des conférences télévisées de Henri Guillemin a pu sembler menacé par des formats documentaires plus énergiques, mais Youtube fournit pléthores de têtes parlantes qui discourent leur caméra avec la même voix d’autorité.  Comment peut on crier aux périls du net quand il abolit la distance qui sépare les hommes de leurs frères humains ou de la masse de savoir accumulée par l’humanité ?

Mais quand on y réfléchit c’est justement une très bonne raison de crier aux périls du net. Un article de Jean M. Twenge publié par The Atlantic au titre hyperbolique pointe les nombreux indicateurs montrant que les jeunes ont été profondément affectés par les smartphones et la médiation qu’ils ont pris dans leur vie sociale. On peut sophistiquer à outrance, crier au post hoc ergo propter hoc, au mensonge des statistiques, ou à l’écho de tant d’autres paniques qui prirent les adolescents pour cible, et figurez vous que [autre technologie] on racontait aussi que ça allait détruire la société, dira-t-on, cédant au sarcasme, également addictif. Mais les technologies ont un impact véritable et durable, surtout quand en l’occurrence c’est à travers elle qu’on vit une large part de notre vie sociale.

Dans les marchandeurs d’addiction, ceux qui me saisissent aux veines ne sont pas les Candy Crush et Clash of Clans, ou l’humour superficiel des Jean McYoutubeur, la distraction pure, la pure stimulation des sens, non. La dépendance la plus cruelle me frappe précisément à travers les besoins psychiques fondamentaux, émotionnels ou intellectuels, que j’assouvis à travers le web : quand on partage massivement mes dessins sur tumblr, quand je m’embrouille mécaniquement avec des gens sur twitter quant à l’origine païenne ou non de telle fête (mais que l’adrénaline afflue encore car il y a toujours une infime chance qu’on me réfute ou que je convainque quelqu’un), quand quelqu’un aime nos vidéos, quand quelqu’un donne des nouvelles, quand une amie répond une blague drôle à ma blague drôle… C’est un mélange de péchés vaniteux et d’appétences saines qui existait bien sûr indépendamment de mon smartphone. Je trouve personnellement que l’époque des forumactif, où il me fallait actualiser la page et guetter l’indicateur des derniers messages plus stressante et plus intense que le système des notifications de Twitter par exemple : il fallait aller chercher noise. Et je me souviens des heures que je pouvais passer à beaucoup trop rire au téléphone avec certains amis, alors que face-à-face nous aurions été plus brefs et plus modérés dans notre hilarité. Mais si ces deux exemples montrent que versions antérieurs de ces technologies fédéraient les mêmes intensités émotionnelles, justement, leurs modalités déterminaient vraiment la forme que prendrait leur perversion, et la puissance des distractions qui venaient avec. Je ne dirais pas que les longues conversations téléphoniques étaient perdues ou que nous étions hypnotisés par nos téléphones, par contre je regrette bien le temps que j’ai pu perdre à attendre qu’on me réponde sur je ne sais plus quel forum d’idiots. L’article de Twenge confirme trop de mes biais pour que je ne me méfie pas, notamment il remarque que la précocité sexuelle des adolescents US aurait atteint son paroxysme en 1991, ce problème ayant été remplacé par d’autres, et ça confirme assez ce que je pense de la panique quant à la sexualité des (pré)adolescents que j’avais pu observer.

Laissons de côté les enjeux émotionnels et sociaux pour un instant, et regardons plutôt côté érudition. Avec un smartphone, vous êtes toujours à quelques secondes d’un million de pages Wikipédia passionnantes, vous pouvez lire gratuitement des milliers d’œuvres sur archive.org, Wikisource ou le projet Gutenberg, et illégalement vous avez accès très facilement à des pdf ou des epub passionnants et quant à certains sujets parfois indispensables. Donc quelle excuse avez-vous pour ne pas les lire ? Globalement, cet abattage de barrière est positif, d’après moi, mais sans les barrières fournies par la matérialité des livres, la quantité de temps et d’argent que vous devez investir pour vous les procurer, et dans le cas de lires empruntés en bibliothèque la pénurie qu’il y a à les partager avec autrui, le temps limité durant lequel le livre vous est disponible ; sans tout ça il devient difficile de calibrer précisément quel investissement consacrer à chaque livre que vous croisez et rationner votre temps de lecture quand c’est devenu facultatif avec l’immédiateté d’accès. Malgré et peut-être même à cause de notre temps de cerveau limité, il est très facile de se perdre dans ces distractions. Et comme j’ai un bachelor de philosophie je ne résiste que très difficilement à la tentation mécanique d’ajouter inutilement « …distraction, un divertissement au sens pascalien« . C’est-à-dire un truc qu’on fait pour éviter de penser à la mort, je crois. Je crois car je n’ai pas lu Pascal et je me fous de Pascal. J’ai lu un encart sur lui dans je ne sais quel Okapi ou autre gazette de Bayard Jeunesse qui abâtardissait certainement son propos mais ça me suffit largement, Pascal m’ennuie et j’ai pas spécialement le temps de le lire.

Ce qui nous amène au sujet suivant :

Dans ces conditions, on trouve toujours une bonne raison de ne pas lire un livre.

 

III

Il y a déjà trop de livres et en plus il y a des salauds qui passent leur temps à en écrire. Vous pouvez écrêmer ceux qui s’écrivent dans des langues que vous ne parlez pas mais y’a également des salauds qui s’attellent à les traduire, donc vous n’en viendrez jamais à bout.

On peut en tirer plusieurs conséquences.

D’abord, il y a toujours une bonne raison de ne pas lire un livre, étant du temps gagné.

Ensuite, vous avez meilleur temps de lire les livres qui vous évitent de lire un grand nombre de livres. Il est louable de condenser le savoir, donc si on peut vous éviter les labeurs de la prose, les atermoiements, les hésitations, les passages datés, pourquoi pas. On se tournera toujours vers les résumés, les synthèses, les compilations, les explications qui englobent tout.

Je crois que les gens aiment Jared Diamond pour cette raison, il réduit le succès ou la faillite d’un empire à quelques facteurs. Je l’ai vu récemment surgir dans un documentaire narré par Bernard Werber (je crois qu’ils avait juste remplacé la narration originelle en anglais par des segments de Werber) pour nous expliquer que les Mongols devaient leur supériorité militaire à leur consommation de lait, possible grâce à un gène en particulier.

Ca m’a l’air particulièrement absurde : de nombreux peuples boivent du lait sans pour autant parvenir à conquérir le plus grand empire de tous les temps, et si la superiorité mongole dépendait de leur gènes, indépendamment du contexte historique, ça n’explique pas pourquoi l’expansion de leur empire eut lieu à ce moment précis. Mais comme il permet de distiller l’histoire et la géopolitique à quelques explications axiomatiques, d’enjamber tous les détails, il a un grand succès.

C’est pas étonnant que les penseurs globalisants aient plus de succès. En histoire des religions, on préfère Mircea Eliade ou Joseph Campbell parce qu’au terme d’un de leurs livres on a l’impression de comprendre toutes les religions du monde. On aime Frazer parce que son Rameau d’Or semble une compilation cohérente des processus mentaux de l’humanité, quant à leurs rites de fertilité, boucs émissaires, sacrifices royaux, etc. Et même si on considère celui-ci comme un «catalogue stérile» (Wittgenstein) ça reste un catalogue et je dirais qu’il reste même pratique aujourd’hui, même si on rejette le cadre théorique qui le fonde.

Forcément, si vous avez des raisons politique de ne pas lire des trucs ça vous épargne beaucoup de lectures. Mais peut-être qu’on passe à côté de quelque chose de très intéressant ? Justin Murphy nous explique le problème des universitaires incapables de débattre avec des discours NRx ou Alt-Right. Comme souvent, on est laissé avec l’impression que la solution de cet universitaire a été d’accepter que les NRx et l’Alt-Right avaient raison sur toute la ligne et faire passer cette faiblesse intellectuelle pour de l’ouverture. Je voudrais d’abord remarquer que cet article a 53 commentaires, alors que la plupart de ses autres en ont 1, 2, 4, … Les deux seuls autres que je vous avoir du succès c’est, sans aucune surprise : « Is it dangerous to engage seriously with radical right-wing thinkers? » (21 commentaires) et « On turning left into darkness » (23 commentaires) qui répondait aux critiques suscitées par le premier. J’ai presque de la peine pour lui : ce blogueur se croit porteur d’une réflexion intéressante, il écrit régulièrement sur divers sujets (par exemple que les lois Stand Your Ground renforcent des inégalités racistes ce qui n’est pas vraiment réactionnaire) mais le seul moment où il a du succès c’est quand il dit « il y a un complot gauchiste pour occulter les réactionnaires, qui d’ailleurs sont intelligents, allez lire des réacs », il sert uniquement de marchepied. Il n’y croit même pas véritablement, à en croire ses dires, il aborde ces opinions en dilettante, c’est juste l’occasion pour lui de se donner un petit frisson esthétique et de rigoler un peu :

More generally, no I’m not a Catholic NRx-er but I am a fairly avid lurker and vague admirer of that milieu’s daring untimeliness. I generally like anything that combines fringe ridiculousness with anti-relativist ethical passion, so long as it’s not plainly violent. I do think some of their arguments have more legitimate intellectual weight than the dominant bromides that circulate as common sense on the left, that’s for sure. I think “monarchism” is a joke, but a pretty strong, interesting, and hilarious one. I can imagine certain ways of embodying that claim that could be quite good, but I don’t think I could pull it off as an urban academic hipster.

Que conclure de ces gens qui prétendent avoir trouvé là une curiosité intellectuelle salvatrice, mais en même temps que c’est pour eux une blague ?

 

IV

Mais ouvrons donc une parenthèse sur cette vaste blague que sont les NRx (« Néoreaction » mais abrégé pour faire coolkid). Murphy prétend à la fois que leurs articles surpassent en intelligence toute l’élite intellectuelle progressiste, et qu’ils sont profondément ridicules, donc examinons vite fait un de leurs propagandistes à succès, WrathOfGnon. Certes, il n’est pas de ceux qui produit des articles de 125’000 caractères pour expliquer que le racisme est bien, il se contente de petits montages bucoliques sur lesquels nous avions tenté un diagnostic, mais après avoir investi beaucoup trop de ma vie à lire les torchons prévisibles des NRx, je crois pouvoir dire que WoG en est un des membres les plus représentatifs, il résume et concentre tout ce qu’il y a d’important dans leur mouvement, c’est-à-dire, finalement, une esthétique.

Et bien sûr comme on l’a vu la dernière fois, il parle jusqu’à plus soif de vieux bâtiments, d’urbanisme, de revêtements traditionnels de toits, ce qu’il veut c’est de la verdure. Et je n’ai rien contre, comme le montra CabinPorn, il n’est de loin pas le seul à rêver du confort des cabanes, même s’il les rêves plus pour le sentiment de communauté qu’elles produiraient que pour la solitude résultant.

Et je le comprends un peu, puisque, encore une fois, il ne s’est jamais caché qu’il vivait à Tokyo, et si je devais y vivre, plutôt qu’à Lausanne, très verte, moi aussi je me changerais régulièrement en Paladin rageant contre l’urbanisme moderne.

Aussi, il ne s’abaisse apparemment pas à réagir à l’actualité, se contentant de pondérer sur des vérités et des vertus éternelles, du moins c’est ce qu’il prétend, car outré qu’on ose prétendre que des noirs pouvaient exister en Bretagne romaine il s’est changé en truther qui nous explique que cette anecdote (chez Pline et Pomponius Mela) révélait que des amérindiens avaient voyagé jusqu’en Europe comme dans cette histoire de Picsou ? Pour dire qu’il y avait autant de subsahariens que d’amérindiens en Europe ? C’est une stratégie intéressante.

Mais aussi alors que ses potes nazis étaient de sortie et manifestaient la violence de leurs désirs de hiérarchie, il a dû réaliser que la cavalcade des torches projetait des ombres bien plus sinistres que ses montages champêtres et pacifiques. En réponse, et pour sauver ces rêves de tranquilité, pour dissimuler les péchés inévitables au terme de ses petites citations, il semble s’être retranché derrière trois couches de jeu de rôle, sain et sauf à l’abri des tuiles bien ordonnées, des rues organiques, dans une nature bienveillante.

Je pense que le fil de tweets en entier vaut le détour. (archive)

Vous êtes déçu par la modernité ? Pourquoi ne pas aller dans la rue et… Lisez de la poésie en soulevant des haltères ? Achetez un poney avec votre quartier pour créer un pony club (et gardez le poney dans votre garage je suppose) ? Ramassez un vieux cordonnier et faites-lui faire des chaussures ? (Dieu du ciel) Construisez une maison avec vos potes ?

Ah ! Nous qui cherchions des solutions à la crise du logement, tout ce qu’il suffisait de faire c’était prendre un peu d’huile de coude avec mes potes et tirer partie du terrain constructible que nous possédions sans rien en faire, afin de mettre à profit ce tas de bois gratuit qui traînait dans le coin ! C’est tout ce qu’il suffisait de faire et pouf une maison.

Mais dans son délire il décompensa au point de s’imaginer bâtir Venise à la place d’un supermarché abandonné.

Je croyais que c’était les progressistes qui avaient l’orgueil de s’imaginer qu’ils pouvaient imposer leur volonté malgré les les lois d’airain de la nature ; mais nous voyons ici WoG rêver à voix haute, ah ! que le monde serait bien mieux si on pouvait remplacer les autoroutes par des rivières et creuser les canaux de Venise hors du néant.

Je ne veux pas interpréter trop durement ce qui n’est au mieux qu’une rêverie pour fuir la sauvagerie de ses alliés, et au pire un réel cri de détresse délirant, mais il me semblait intéressant dans sa bêtise.

WrathOfGnon est un merdier incohérent mais inévitable. C’est problème de ne communiquer que par bouchées de citations sur fond de tableau Wikimedia Commons, on construit un cauchemar incohérent. Il n’est déjà pas très doué. Comme certains autres réactionnaires qui font semblant de lire des vieux bouquins de temps en temps, il n’a pas l’air de bien comprendre la nature réelle du rôle du tirage au sort dans l’Athènes antique, ou plutôt il masque son désamour pour la démocratie par un amour feint pour ce tirage au sort imaginé. En plus des petits réacs champêtres que sont Tolkien, Chesterton et Lewis, on croisera aussi Tiqqun (Tiqqun !) et… un commentaire de Lee Kwan Yew sur les sociétés multiraciales.

Wrath lee kwan

Et on s’étonne de voir le bâtisseur de Singapour, le Nemrod de l’Extrême-Orient, cité au milieu de ces visions idylliques de mondes prémodernes. N’est-il pas le suppôt du grand Moloch par excellence ? N’a-t-il pas poussé la folie urbaniste et le contrôle de l’état à l’extrême, sa ville n’est-elle pas précisément un cercle de l’enfer conçu sur mesure pour WoG, l’exacte opposée de son projet ? On lui répond en effet :

Singapore is a modernist hellhole

suivi de :

If @wrathofgnon admires Lee Kuan Yew, then I have literally no idea what he is trying to achieve

Il pointa en réponse que dans sa collections de pseudo-bons mots il y avait plus d’un point d’achoppement étrange  et qu’il écrit pour plus que les traditionnalistes. Mais quel est son réel projet ?

La vraie réponse, bien sûr, c’est que les rêves de WoG ne sont qu’un passe-temps esthétique sans coeur idéologique, il se contentera de toute politique vaguement plus raciste que l’actuelle et du rêve qu’un jour il aura une cabane où il pourra jouer au Moyen-Âge.

C’est ce que fait le prince des ténèbres lui-même, Moldbug, qui si on lisait ses écrits semblait n’avoir aucune sympathie pour le populisme s’est retrouvé à défendre la politique de Trump contre les critiques de Scott Aaronson, dans un fil de commentaires qui à vue de nez fait la taille de Guerre et Paix. Oh boy, devrais-je le lire ? Devrais-je investir de mon temps pour me demander, encore une fois, si le fascisme n’aurait pas des vertus insoupçonnées ? Ce ne serait pas très rationnel. Mais qui pense comme ça ? Des jeunes en proie à l’insécurité intellectuelle, qui veulent manifester leur supériorité rhétorique dans un monde trop complexe pour cela, et ces prêcheurs réactionnaires comptent là-dessus.

 

Et j’aime beaucoup WrathOfGnon, il me rappelle régulièrement le peu de mon énergie mentale que je devrais consacrer à ces clowns.

 

V

Revenons à l’article.

Autre exemple motivé politiquement, les antiféministes tendent à adorer la psychologie évolutionniste qui explique tout par des histoires de gènes et de dimorphisme sexuel. Le fait de vivre en société n’a pas eu d’impact microévolutif apparemment, et surtout ce n’est pas de la faute des mecs donc le féminisme ne mérite pas d’exister, et les gender studies sont du charabia absurde puisque tout est causé par des hormones ou que sais-je. On se retrouve avec des espèces de contes de fée tautologiques — et on trouve certainement le même genre de récits côté gender studies. Chacun trouvera suffisamment de raison de ne pas prendre l’autre en compte.

On va chercher à lire les auteurs qui nous épargnent le plus d’autres auteurs, donc on lit pour moins lire, pour défricher. Logiquement, on peut aussi essayer de se passer des auteurs globalisants, puisqu’il suffit généralement d’un auteur un peu sceptique pour en venir à bout : Daniel Dubuisson pour Eliade, Richard Noll pour Jung, Robert Segal (dans une certaine mesure) pour Joseph Campbell. Et quoi de mieux que quelqu’un qui vous explique par exemple qu’une discipline entière est inique, nulle, non avenue, et que vous n’avez pas à lui prêter attention du tout ?

On trouve ici une sorte de tension qui me fait penser à cette vieille blague :

  1. Plus il y a de fromage, plus il y a de trous.
  2. Plus il y a de trous, moins il y a de fromages.
  3. Donc plus il y a de fromage, moins il y a de fromage.

Dans «What Is Wrong With Our Thoughts?» [http://archive.is/vNOnV] un chapitre de son livre The Plato Cult and Other Philosophical Follies (1991), David Stove nous montre que la pensée humaine est pétée au-delà de toute mesure, sauf la sienne, qu’il intitule néo-positiviste. Il inaugure ça avec les débats sur la Trinité : est-ce que l’Esprit Saint procède du Père ou du Père et du Fils ? De toute évidence c’est insensé ! Comment pourrait-il y avoir une bonne réponse si la question porte sur ce gloubi-boulga métaphysique ? Et il me faut ajouter que ce débat n’était pas une querelle philosophique loin du monde. Si on en croit Grégoire de Nysse, il s’était emparé des rues :

Tous les lieux de la ville sont remplis de tels propos, les ruelles, les carrefours, les places, les avenues. Ce sont ceux des marchands de vêtements, des changeurs, des épiciers. Si tu demandes au changeur le cours d’une monnaie, il répond par une dissertation sur l’engendré et l’inengendré. Si tu te renseignes sur la qualité et le prix du pain, le boulanger répond : « Le Père est plus grand et le Fils lui est soumis. » Quand tu demandes aux thermes si le bain est prêt le gérant déclare que le Fils est issu du néant. Je ne sais de quel nom il faut nommer ce mal, de la frénésie ou de la rage, ou encore une forme d’épidémie qui bouleverse les esprits.

(Patrologia Graeca 46.557 [gr/la sur GBooks] traduction Jean Delumeau, Des Religions et des Hommes, Desclée de Brouwer, 1997:98 cité in Dario Sabbatucci, La perspective historico-religieuse, 104.)

Il enchaîne avec un passage de Plotin, puis de Hegel, et une de Foucault, qui est à peine difficile à comprendre, mais je suppose qu’il a de la peine et qu’il déteste le «««postmodernisme»»» donc ne soyons pas trop durs. Et c’est facile de se moquer de Hegel, principalement parce que Hegel mérite toutes les moqueries qu’il reçoit mais je trouve un passage plus intéressant que les autres dans cette diatribe contre les vils métaphysiciens :

« Our situation is actually a good deal worse than I have just implied. For even in a single paragraph of Hegel, say, there is, presumably, not just one thing that has gone wrong, but half a dozen things which have all gone wrong together; while we are not able to identify a single one of them. And this is after how many centuries of philosophical discipline, books of logic, guides to the perplexed, arts of thinking, rules for the conduct of the intellect, essays concerning human understanding, critiques of reason… ? » (Ibid.)

Le fait de vouloir très très fort faire tout ce qu’il faut pour avoir raison ne suffit pas à avoir raison, et le musée des errements qu’est l’histoire de la philosophie le démontre suffisamment. D’ailleurs, cette histoire n’avance généralement que parce que les philosophes sont particulièrement incapables de se comprendre l’un l’autre, ce qui permet l’émergence de nouvelles pensées, et l’abandon du jargon quand un petit malin le dit inutile et insensé. Mais c’est aussi pour ça que son plaidoyer de sceptique rationnel pour la raison raisonnante est risible, quand il le fait sur une pile d’un milliard de manuels délirants sur Comment Être Le Vrai Petit Malin Qui A Raison.

D’ailleurs, vous ne serez pas surpris d’apprendre que ce sceptique rationnel de la raison raisonnante a également écrit des articles sur l’irrationalité incohérente du postmodernisme, du marxisme et du féminisme. Sans surprise.

…Mais, plus surprenant, il a également fait un livre sur les Darwinian Fairytales en 1995, et sur l’inanité tautologique de la sociobiologie en général, considérant que c’était une forme de religion cachée, reprenant le mot d’un soldat écossais qui avait affirmé pendant la Première Guerre Mondiale à William Bateson que la génétique c’était du «calvinisme scientifique». Est-ce un indice que le postmodernisme et l’evopsych et le jungianisme sont sur le même plan d’irrationalité ? Dawkins serait-il un cryptocalviniste ? (amusant quand on pense que Moldbug appelle cryptocalvinists tous ceux qui sont vaguement progressistes ou plutôt qui n’admettent pas l’inégalité fondamentale [i.e. raciale] entre les hommes, dans la même veine que tous ces « sceptiques » qui semblent étonnés qu’ancrer biologiquement l’inégalité de genre/race ne soit pas un bon cadre théorique pour des mouvements égalitaires)

Je ne pense pas que ce soit vrai. Et je pense sa méthode trop facile. La citation de Foucault dans son article me semble décontextualisée, mais sensée, et je ne le mettrais pas sur le même plan que Hegel ou Plotin. Il est très facile de prendre un extrait d’un article de physique quantique et de prétendre que ça n’a aucun sens, que les «équations c’est du chinois» mais — et peut-être que vous commencez à voir le point central de cet article — les équations de physique quantique et le chinois ont une logique interne qui les rend compréhensible à qui a les compétences nécessaires, ce n’est pas parce qu’ils ont l’air insensés qu’ils sont incohérents. C’est beaucoup plus facile de tronquer trois lignes d’un texte et de prétendre qu’elles n’ont aucun sens que de démontrer qu’elles n’ont aucun sens.

Pendant des années j’ai dit que la matière noire était un concept inutile et une hypothèse qui n’était pas économique, analogue à celui de l’éther de la physique du XIXe, et comme j’étais prétentieux je parlais du phlogiston aussi pour faire bonne mesure sans pourtant bien y piger. Figurez-vous que j’étais un jeune abruti suffisant et que si des physiciens qui passent leur vie à y réfléchir considèrent que la matière noire est une hypothèse raisonnable, ça doit être une hypothèse raisonnable, et quand bien même elle serait abandonnée plus tard, ça ne rendrait pas mes fanfaronnades précurseuses d’une révolution scientifique.

David Stove n’a remporté que des victoires très maigres contre le darwinisme, le féminisme ou le marxisme. Je n’ai aucune peine à voir qu’il a pu pointer une tension ici ou là mais ce que j’ai parcouru de son Darwinian Fairies (vous me pardonnerez de ne pas l’avoir lu en entier dans un article où je parle de ne pas lire des livres) ses arguments sont puérils et pour tout dire son unique stratégie consistant à dire que ses adversaires sont un « culte » s’épuise très très vite. Tout  parallèle avec un sujet religieux semble suffire pour discréditer une pensée adverse apparemment : Dawkins est un calviniste secret ; être antiraciste c’est du cryptocalviniste ;  Foucault c’est exactement comme les débats sur la Trinité. En 1982, il avait écrit un livre contre Popper, Kuhn et Feyerabend, se contentant de les désigner comme irrationnels : Popper and After: Four Modern Irrationalists (1982) [lisible ici]. Mais après sa mort ils fut réédité sous les titres :

Plato Cult, Postmodern Cult, Cult of Scientific Irrationalism, cult, cult, cult, tous ceux que je n’aime sont en fait des cultistes aliénés par une secte irrationnelle. Je n’aime pas ce genre de stratégie (même si cet exemple est posthume, je le pense emblématique) d’où par exemple ma méfiance envers les livres de Richard Noll : The Jung Cult (1994) et The Aryan Christ (1997) où il va jusqu’à dire que Jung se voyait comme un messie aryen ?? Il dit ainsi :

« J’ajouterai une remarque, au risque de susciter la controverse après avoir réfléchi des années à l’impact considérable de Jung sur la culture et le paysage spirituel du vingtième siècle, je suis parvenu à la conclusion qu’il a exercé une influence aussi importante que l’empereur romain Julien l’Apostat (331-363) sur l’érosion du christianisme institutionnel et la restauration du polythéisme hellénistique dans la civilisation occidentale. » (Introduction, Le Christ Aryen trad. 1999)

C’est profondément ridicule de penser que Jung a sécularisé l’Occident à lui tout seul – et le cœur de l’analogie est stupide : la « restauration païenne » de Julien était en définitive un épiphénomène puisqu’il n’a régné que quelques années. Le vernis sensationnel de Noll a le plus d’impact sur les gens qui ne connaissent rien au sujet traité – d’autant plus qu’on prétend leur révéler des secrets occultés, souvent pourtant très discutés. C’est aller plus loin qu’il n’est raisonnable, afin d’attirer et satisfaire immédiatement qui a un biais contre les jungiens. Et j’en ai un ! Mais je réalise que ça demande un peu plus que ça pour démonter leur pensée. Aussi, est-ce que vous avez remarqué qui a posté l’introduction du livre de Noll sur leur site ?

Biblisem, je me demande ce que ça signifie ? Bibliothèque ?

« BIBLISEM est l’acronyme de BIBliothèque Littéraire d’Inspiration Spiritualiste Et Mystique. Or, l’usage nous a montré que les mots spiritualiste et mystique sont très généralement mal compris du grand public. Nous nous en tiendrons donc désormais à la simple appellation de « Biblisem ». » (leur page d’accueil)

C’est drôlement marrant qu’on trouve ce texte qui nous explique comment Jung est un gourou mystique qui dirigeait un grand culte ésotérique sous couvert de psychologie sur le site de chrétiens ouvertement religieux, spirituels et mystiques, mais qui doivent le dissimuler par ce mot-valise compressé, parce que les gens se méfient des mystiques…

(Jung est un idiot mystique mais c’est pas vraiment la question, c’est dans la même veine que les athées militants qui tombent dans l’écuelle de Peterson alors que c’est un obscurantiste abruti — qui d’ailleurs semble adorer Nietzsche et Jung, sans surprise — juste parce qu’il est vaguement réact.)

Personnellement, je suis plus intéressé par les informations que je peux extraire du monde, la lumière qu’un cadre théorique peut jeter sur une situation complexe que de la petite mesquinerie qui se réjouit des petites incohérences en pointant du doigt et en affirmant que tous les autres sont aliénés.

Par ailleurs,  réclamer que toute discussion scientifique soit immédiatement compréhensible au premier David Stove venu (pour rester poli) c’est limiter profondément l’étendue possible de ces discussions et ultimement du savoir humain accessible. Quand on n’est pas familier avec les débats qui ont donné naissance à un jargon peu évident, c’est très facile de prétendre que le jargon est inutile et qu’un langage naïf serait plus adapté.

La conséquence inévitable c’est une conception naïve du monde.

Je ne vais pas jouer le boddhisatva de la médiance tiède et vous dire que les gender studies ET l’evopsych ont les deux un peu raison et qu’on devrait tous danser en cercle en se tenant les mains, mais je les pense plutôt en termes d’inférences. Je n’envisage aucun de ces systèmes englobants comme une explication ultime de tout, ni les gender studies, ni l’evopsych. Mais je ne pense pas qu’ils ne nous apportent aucune information sur la façon dont le monde fonctionne. Si on admet que le genre est un système par lequel la société assigne des valeurs il existe au moins une bonne version des gender studies et si on accepte l’histoire évolutive reconstruite de notre espèce il y a au moins une bonne version de l’evopsych ; et il y a une masse de preuves pour ces deux faits, et même des entrecroisement (typiquement l’impact microévolutif du genre). On peut certes les dilater jusqu’à les rendre absurde et les appliquer à n’importe quoi, mais ça ne nous dit rien sur les inférences utiles qu’elles peuvent nous fournir.

Typiquement prenez cette étude stupide qui affirmait que les femmes avaient évolué pour devenir lesbiennes spécifiquement pour plaire aux hommes. Si l’evopsych se limite à ça, quel intérêt ? On a juste fait un sondage demandant à des hommes s’ils trouvaient les lesbiennes excitantes et on a supposé que c’était une conséquence de l’évolution (puisque tout est une conséquence de l’évolution) et donc que ça avait un avantage évolutif. C’est basiquement un sondage avec la pire méthodologie du monde derrière. Bien sûr, les sceptiques rationnels de la raison raisonnante ne se sont pas intéressés à cet ourovore postmoderne parce que ce n’est pas assez progressiste pour que ça les inquiète, et pourtant on aurait raison de s’en inquiéter : c’est la pire socio du monde avec une tentative de l’ancrer dans la nature humaine. Mais dans le pire des cas et même en l’absence de tout pouvoir explicatif prévu par les auteurs, on peut supposer que ça reste un sondage porteur d’information parce qu’ils ont… interrogé des hommes sur leur préférence ? Je suppose que j’essaie d’être trop positif et de trouver des inférences utiles partout.

Malheureusement pour moi un ersatz de David Stove vient de prouver que les gender studies ne valent rien.

 

VI

Tout le monde est fatigué de ce article volontairement idiot sur le « pénis conceptuel » publié dans une revue finalement marginale et de nombreux problèmes ont été pointés dans leur démarche notamment que ça ne prouve pas grand-chose de plus que les autres hoax du même genre dans d’autres disciplines, dont personne ne dit qu’ils ont prouvé l’inanité d’une discipline. Deepak Chopra produit régulièrement de la merde à base de jargon de physique, et dans un autre registre les Bogdanoff sont aussi hallucinants :

We draw from the above that whatever the orientation, the plane of oscillation of Foucault’s pendulum is necessarily aligned with the initial singularity marking the origin of physical space S3, that of Euclidean space E4(described by the family of instantons Ibeta of whatever radius beta), and, finally, that of Lorentzian space-time M4.

Zounds! He took that pendulum and rode it right off into hyperspace! I appreciate the fact that to someone not expert in physics, this stuff may seem no weirder than any other paper in a physics journal. He is indeed using actual physics jargon – but I assure you, it makes no sense. How in the world could the plane of oscillation of a pendulum be « aligned with the initial singularity », i.e. the big bang? The big bang did not occur anywhere in particular; it happened everywhere.

…Mais le fait qu’on puisse produire des textes mystiques ou insensé avec le vocabulaire de la physique ne prouve certainement pas que la physique ne devrait pas exister. C’était d’ailleurs un des buts du hoax de Sokal (article original et de nombreuses discussions) montrer que c’était relativement facile d’usurper du vocabulaire pour masquer du vide ou du non-sens.

Un autre problème c’est notamment que l’article n’est pas suffisamment insensé. Les auteurs affirment qu’ils furent incapable d’y trouver du sens après relecture, ce qui montre peut-être leurs difficultés de lecture en général ou peut-être leur manque d’imagination quand il s’agit de produire du non-sens. Le mieux qu’ils arrivent à faire c’est « la construction du pénis c’est lié à la masculinité, qui est liée à un désir d’expansion, qui est liée à l’exploitation démesurée des ressources, qui est liée au changement climatique ».

C’est certes un mauvais argument mais vous arrivez encore à discerner l’argument. Les mots sont utilisés pour la plupart dans un sens commun et qui n’est pas propre à une discipline. Il y a un peu de jargon, mais que ça n’avait pas vraiment le niveau de finesse de Sokal ou d’absurde des Bogdanov : on serait bien incapables de résumer leurs articles insensés ce qui est ici très facile. Un article de Areo Magazine tenta de défendre que l’argument était véritablement insensé, notamment la partie disant que le changement climatique était produit par l’image que les hommes avait de leur pénis :

The argument the critics seem to be drawing out is “Men exhibiting toxic masculinity regard their penises symbolically as weapons with which to dominate society and women, and the same dominating, despoiling attitude is evident in humanity’s disregard for the planet.” This seems a very tenuous link which relies on the ideological assumption that masculinity equates to destructiveness and exploitation and neglects the significance of consumerism on climate change and the fact that women are, by far, the greater consumers. It is also unclear how changing the way we think about penises would improve the situation.

« A very tenuous link« .  Ils prétendent avoir produit un tissu de mots complètement insensé mais même les gens qui défendent leur hoax voient le lien logique entre les différentes propositions enchaînées ici. Les auteurs se retrouvent dans la position bizarre de prétendre que ça n’a aucun sens mais que ces exemples (changement climatique) sont lucides comparés au reste :

If you’re having trouble understanding what any of that means, there are two important points to consider. First, we don’t understand it either. Nobody does. This problem should have rendered it unpublishable in all peer-reviewed, academic journals. Second, these examples are remarkably lucid compared to much of the rest of the paper.

Consider this final example:

Inasmuch as masculinity is essentially performative, so too is the conceptual penis. The penis, in the words of Judith Butler, “can only be understood through reference to what is barred from the signifier within the domain of corporeal legibility” (Butler, 1993). The penis should not be understood as an honest expression of the performer’s intent should it be presented in a performance of masculinity or hypermasculinity. Thus, the isomorphism between the conceptual penis and what’s referred to throughout discursive feminist literature as “toxic hypermasculinity,” is one defined upon a vector of male cultural machismo braggadocio, with the conceptual penis playing the roles of subject, object, and verb of action. The result of this trichotomy of roles is to place hypermasculine men both within and outside of competing discourses whose dynamics, as seen via post-structuralist discourse analysis, enact a systematic interplay of power in which hypermasculine men use the conceptual penis to move themselves from powerless subject positions to powerful ones (confer: Foucault, 1972).

No one knows what any of this means because it is complete nonsense. Anyone claiming to is pretending. Full stop.

Car ça ne nous dit rien sur la pertinence de ce jargon dans le bon contexte ou s’il y a un bon contexte dans lequel ce type de jargon serait utile.

Que les Bogdanov fassent un usage mystique et insensé de jargon issu de la Physique ne nous dit pas que l’entièreté de la discipline est insensée ou incapable de produire du sens.

Et ce que dénonçait Sokal justement c’est qu’indépendamment de la pertinence d’un registre de discours, il est très facile à usurper par des charlatans qui veulent déguiser un discours d’autorité.

Il y a des climatosceptiques qui se sont amusés de ce que leur article prétende le changement climatique causé par le pénis conceptuel et qui ont ajouté ça à leur pile de preuves que le réchauffement global est un mythe. Comment faire confiance au réchauffement climatique si les gens disent que c’est causé par un pénis ? Les auteurs ont beau trouver ça stupide c’est bien la même logique : ils ont voulu dénoncer les gender studies comme une sorte de ferveur religieuse et irrationnelle, ils se trouvent maintenant utilisés pour dire que la climatologie est une ferveur religieuse et irrationnelle. Cela devrait suffisamment montrer ce qu’un hoax ne suffit pas à prouver mais que voulez-vous ? Pour que le hoax vous convainque de quoi que ce soit il faut déjà être convaincu. Un auteur admet que cela n’aurait pas marché en biologie parce que personne ne doute de la biologie en tant que discipline. Mais s’ils avaient fait ça dans le registre du changement climatique, s’ils avaient écrit un article sur la nécessité de combattre le changement climatique en le bourrant de jargon climatique déplacé, pour montrer que la climatologie a des problèmes, les climatosceptiques ne paraderaient-ils pas triomphants, ne seraient-ils pas vivement critiqués pour leur démarche malicieuse ?

Les autres productions des auteurs livrent suffisamment leur cœur.

 

VII

Ce n’est pas irrationnel d’ignorer les salauds qui prétextant le débat vous demandent quotidiennement de méditer sur les vertus du fascisme (twitter 27 mai 2017)

Typiquement James Lindsay, un des auteurs du hoax discuté ci-dessus, retweeta une bonne brouette de tweets par RevueRéelleParLesPairs, quelqu’un de pratiquement aussi transparent dans sa haine de la justice sociale, dont un tweet moquant le travail de Priscille Touraille sur ce que les différences de sexe au sein de l’espèce humaine devraient à la discrimination alimentaire.

Lorsqu’il tentait de démêler le grand complot progressiste visant à donner moins la parole à des abrutis racistes, Justin Murphy disait :

There is a widespread fallacy, what we might call the ad hominem fallacy fallacy, that it’s unreasonable to question someone’s motivations. It may be unreasonable to dismiss someone’s arguments by impugning their motivations, but it’s very reasonable to theorize someone’s motivations as on object of interest in its own right—especially when the stated motivations are increasingly belied by the effects they repeatedly produce.

Et il a parfaitement raison. C’est parfaitement raisonnable de juger les propos de quelqu’un en fonction de leurs actions passées et répétées, de faire la somme de leurs saillies. C’est logique de juger ces attaques comme étant motivées par des idéaux réactionnaires, et c’est seulement avec leur valse de boddhisatvas centristes sous une cascade de tiédeur qu’ils peuvent se prétendre neutres et dépeindre la décence humaine qu’on exige d’eux comme un complot. RéelleRevueParLesPairs se contente de moquer des abstracts d’articles peer-reviewed, généralement de danse interprétative ou de je sais pas quoi, et de toute évidence quelqu’un qui déteste les sciences sociales en général.

Je vous recommande de lire l’article en question de Priscille Touraille. Elle dit explicitement qu’elle ne souscrit pas à une vision constructiviste du genre, mais puisqu’elle essaie d’envisager que la subordination continue des femmes a pu avoir un effet dans sa perpétuation, tant que vous pensez que « les femmes sont naturellement inférieures » n’est pas un cadre de pensée suffisamment complexe pour envisager les interactions entre hommes et femmes, les sceptiques de la raison raisonnante trouveront à discuter.

(D’ailleurs puisqu’on parle de rabbitholes privilégiés par les malfaisants, Scott Alexander a discuté en faveur des preuves qui montreraient une origine hormonale à la différence homme/femme dans le monde de l’ingénierie suite au mémo de McGoogleMan Whatshisface)

Prenons Geoffrey Miller, disons un vague compagnon de route de Murphy, et psychologue évolutionniste. Lorsqu’il conseille le livre de Vox Day contre les viles chasses aux nazis progressistes, on lui fait remarquer que de promouvoir un individu profondément malveillant et fan de Anders Breivik risque de donner raison aux chasseurs de nazis ce qui semble l’émoustiller. La tendance de ses tweets est plutôt claire, mais il réclamera toujours un bénéfice du doute indu, pour vous faire perdre du temps.

Par exemple, quand Sam Harris a reçu le triste sire Charles Murray pour parler sur son podcast des inégalités causées par la répartition inégale du QI, et notamment les inégalités raciales, plusieurs spécialistes (Eric Turkheimer, Kathryn Paige Harden et Richard E. Nisbett) ont publié une tribune afin de contrer ce racialisme à peine déguisé. Pour le petit Geoffrey, le meilleur usage de son temps fut d’accuser Vox de « calomnier » Murray et Harris en tordant le sens de leurs propos… c’est-à-dire en citant leurs exacts mots pour signifier ce qu’ils étaient exactement en train de dire ?

En effet, Vox a paraphrasé la thèse centrale exposée dans le podcast :

The consensus, he says, is that IQ exists; that it is extraordinarily important to life outcomes of all sorts; that it is largely heritable; and that we don’t know of any interventions that can improve the part that is not heritable. The consensus also includes the observation that the IQs of black Americans are lower, on average, than that of whites, and — most contentiously — that this and other differences among racial groups is based at least in part in genetics.

Harris is not a neutral presence in the interview. “For better or worse, these are all facts,” he tells his listeners. “In fact, there is almost nothing in psychological science for which there is more evidence than for these claims.”

Et Geoffrey affirme, ce qui est exact, que dans le passage qui précède, Harris ne dit pas exactement que les différences raciales sont d’origine génétique, il dit simplement :

  1. Le QI d’une personne est « dans une large mesure » (50-80%) dû à ses gènes
  2. Il y a des différences de QI « entre les races et les groupes ethniques »

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Ce qui ne fait qu’impliquer que l’origine des différences entre groupes raciaux est due à la génétique de ces groupes, mais c’est une inférence parfaitement légitime de conclure que c’est précisément ce que Harris impliquait. Geoffrey affirme que ni Harris ni Murray n’ont prétendu que l’origine génétique des différences raciales de QI était prouvée ; « insane misrepresentation » surenchérit  quelqu’un en réponse. Et on vous invite à écouter « les dix premières minutes » du podcast pour réaliser à quel point leur discours a été sorti de son contexte.

Le portrait dressé par Vox est en fait parfaitement loyal, mais on a besoin de prétendre que non, non, en fait la thèse de Murray est infiniment plus subtile pour vous empêcher de vous détourner de lui en fonction du constat parfaitement légitime que Murray parle de l’infériorité génétique des noirs. L’avocat du diable a besoin de Plausible Deniability, pour que vous vous sentiez forcés de méditer sur les vertus du racialisme.

On a donc plein de gens qui ont très très envie de dire que les blancs ont un QI supérieur aux noirs de par leur supériorité génétique mais qui se débattent pour avoir l’air de ne pas le dire.

Après la réponse de Vox au podcast de Harris il y a eu deux contre-réponses sur Quillette, une qui affirme que Murray a raison et défend « l’héditarianisme » (« i.e., the contention that at least part of the Black-White IQ gap is genetic ») tout en disant que le débat n’est pas résolu, et une autre de Richard Haier disant Murray incompris, qu’il n’a jamais au grand jamais affirmé l’infériorité génétique des noirs, ses arguments sont bien plus subtils (et voici pour le prouver les deux passages de The Bell Curve où il prenait des pincettes) donc qui dit finalement l’inverse : quel héréditarianisme ? Personne n’a jamais défendu l’héréditarianisme, nous avons juste une position d’une subtilité infinie qui ressemble beaucoup à l’héréditarianisme et mes petits copains viennent d’écrire une tribune sur ce même site pour défendre l’héréditarianisme… Mais BREF l’important c’est qu’il faut arrêter cette chasse aux sorcières où on juge les gens pour les propos qu’il ont tenu à répétition.

Comme avant, d’une main on affirme d’un côté la corrélation race/gènes/QI comme évidente (quoique le débat ne soit pas conclus blablabla) et de l’autre on tend un grand voile de subtilité, d’appel au débat et à la discussion dans l’incertitude. Harden puis Turkheimer répondirent à ces objections et la discussion continue. Quand on parcourt ces quelques articles, on réalise qu’ils ne sont qu’un bref aperçu d’un large et ancien iceberg dont Murray n’est que la pointe médiatique et la plus récente. Et à nouveau, on est tentés d’abandonner le débat entièrement, tant il est clair qu’on n’en verra pas le bout. Même si, et justement parce que, ce sont des sujets fondamentaux, tout le monde ne peut pas être compétent à discuter l’intersection de sujets aussi complexes que la génétique, l’intelligence et leur impact sur la société.

 

Dans The Bell Curve (1994), Murray disait en gros que la source du fossé entre noirs et blancs aux États-Unis n’était pas à comprendre finalement comme une conséquence de longues discriminations et de l’histoire de l’esclavage dans ce pays, mais comme la conséquence de leurs différences de QI intrinsèque et ceux qui cherchent des causes sociales à ces phénomènes sont des social-justiciers qui font fausse route.

Ça entre en conflit avec plusieurs autres paradigmes conservateurs, qui considèrent des facteurs sociaux : par exemple que le « cultural marxism », le féminisme ou l’islam sont des cancers qui vont détruire la société, ou que la « hood culture » des afro-américains les maintient dans la pauvreté et le crime, ces explications cherchant quelles facteurs culturels détruiraient la société. Ou dans un autre registre, prenons un livre de 1984, qui explique que la déshérence de la communauté afro-américaine vient entièrement de l’action de l’état américain avec la création de la sécurité sociale (welfare state) après la Seconde Guerre Mondiale, on aurait détruit les familles noires, créé plein de mères célibataires, et donc plein d’enfants pauvres, plutôt que de favoriser des mariages traditionnels solides et aimant.

Si vous êtes d’accord avec la thèse de The Bell Curve, vous pourriez penser qu’il s’agit là d’un gauchiste inconscient qui se voile la face et refuse de voir la réalité génétique derrière ces inégalités, jusqu’à ce que vous vous rendiez compte que ce livre, Losing Ground: American Social Policy, 1950-1980 (1984) a été écrit par un certain Charles Murray.

D’abord vous vérifiez qu’il ne s’agit pas d’un homonyme, mais non : en dix ans, Murray est grosso modo passé de l’argument tout-social (les allocations) au tout-biologique (les gènes).

Ceci fait, on réalise que le point commun de ces deux livres, la colonne vertébrale de la pensée de Murray ce n’est pas du tout le rôle du QI, de la génétique, ou des sciences dures face aux viles sciences sociales, non, c’est qu’il ne faut pas aider les afro-américains, et qu’il faut démanteler le welfare state, c’est pour lui au mieux un gâchis de ressources et au pire nocif. Et il n’hésite pas, à dix ans d’intervalle, à inféoder à cet objectif  successivement la sociologie et la biologie, quitte à feindre entretemps une épiphanie génétique.

Récemment, Evan Boyle, Li Yang et Jonathan Pritchard ont avancé l’hypothèse « omnigénique » dans un article (An Expanded View of Complex Traits: From Polygenic to Omnigenic », Cell, Vol. 169.7, pp. 1177-1186.) c’est-à-dire que la plupart des gènes auraient en fait un effet grandement diffus répartis à travers de nombreux traits.

Il n’y aurait pas un gène de la taille qui vous rend grand mais quarante gènes qui fournissent un bonus ou un malus dans certaines circonstances, et chacun de ces gènes pourrait aussi avoir un effet, positif ou négatif, sur la force physique, l’endurance, etc. Bien sûr certaines choses sont héritables. En réponse Sek Kathiresan décrit les différentes stratégies qu’il utilise pour mettre en évidence le rôle de l’héritabilité cardiaque/cholestérol. Mais quand on parle de quelque chose d’aussi complexe que l’intelligence, on ne risque pas d’isoler de façon satisfaisante les gènes de l’intelligence, et ça rend difficile une perspective eugénique. Bien sûr, on peut toujours arguer que « en moyenne », « dans l’ensemble », il y aurait un effet, et c’est exactement ce que nos racialistes font et feront.  Récemment, on a  découvert des « gènes de l’intelligence », et on serait, dit-on, au seuil d’une révolution biogénétique. « Encore une fois », remarque Eric Turkheimer qui a vu plus d’une fois ce genre de prédictions. Charles Murray, fondant sur lui comme une chauve-souris à trois ailes (remarquez le caractère neutre de ma description) affirme : « Cette fois ce n’est pas pareil, cette fois, c’est la bonne ! ». Comme c’est pratique, note Turkheimer, dont le camp n’a pas ce luxe, ne pouvant que dire qu’ils attendent encore.

The Bell Curve a bientôt un quart de siècle et on en est encore là. Et c’est finalement tout ce que Charles Murray peut faire. Ressortir régulièrement d’une bouche d’égoût en affirmant que cette fois-ci il a une très bonne raison pour que vous soyez raciste, d’ailleurs c’est la même raison depuis 1994, il n’a pas changé d’avis – certes « le débat est toujours en cours » mais si vous attendiez juste quelques petites années, la recherche prouverait qu’il a raison.

Ils voudraient se nommer les Race Realists mais devant tout ça, n’avez vous pas l’impression que Race Idealists serait légèrement plus approprié ?

 

VIII

Et je voudrais pointer autre chose. Haier dit qu’à rejeter les résultats utilisés par Murray comme étant de la « junk science » on ne vaut pas mieux que des climatosceptiques, qui rejettent des données pour des raisons politiques ou personnelles ce qui amène le commentaire suivant :

« Excellent piece, yes, but the closing shot at “climate change deniers” is puzzling. The author does not tell us who he includes in that camp, as opposed to those who argue for skepticism about the evidentiary basis of certain claims about climate change. The temptation to divide a research field into Deniers vs. True Believers is always present and, as in the case of IQ research, it’s never helpful. » Byron Matthew (June 11, 2017)

Je trouve ça éclairant. Haier se sert du climatosceptique comme repoussoir (« Chercher des corrélations entre race/QI/gènes ce n’est pas de la pseudoscience comme le climatoscepticisme ! »), mais il s’avère qu’il y en a dans son audience utilisant exactement la même rhétorique : le réchauffement climatique n’existe pas, le consensus est le fruit d’un complot idéologique qui refuse de regarder les preuves, etc. De la même manière, le hoax anti-gender de nos sceptiques de choc était tellement stupide que des climatosceptiques l’ont pris comme preuve de l’inexistence du réchauffement climatique.

Tous ces sceptiques rationnels de la raison raisonnante ont l’air de penser que le réchauffement climatique est réel, et que le climatoscepticisme est un exemple de profonde bêtise. Mais aucun n’est climatologue, donc ont-ils les moyens intellectuels de le démontrer ? Ont-ils la formation nécessaire pour véritablement comprendre le débat sur les données du réchauffement climatique et comment le consensus s’est établi ? Si un Charles Murray climatosceptique émergeait et écumait les plateaux pendant trente ans, le suivraient-ils, l’inviteraient-ils sur leur podcast ?

Plus probablement, pour revenir au sujet de cet article, il s’agit d’un autre corpus qui leur est inaccessible, parce que tout le monde ne peut pas être climatologue. Ils souscrivent au consensus sans en connaître la nature réelle, et considèrent, logiquement, que l’hostilité des climatosceptiques est orientée par des motifs évidents. Ils font attention à ne pas promouvoir le climatoscepticisme parce qu’ils sont conscients des conséquences que ça peut avoir.

Mais la génétique raciale en vrac, et entourée des précautions les plus spécieuses du monde, ils peinent à y voir un danger concret dont on devrait se méfier.

Peut-être parce qu’ils savent que même s’ils ne la manieront pas, ils restent du bon côté de la lame.

 

 

 

IX

Mais figurez vous que les social-justiciers ne se sont pas satisfaits de nous empêcher de mesurer les différences de crânes des races inférieures, non, ils veulent aussi réinterpréter l’antiquité classique suivant leur gauchisme dégénéré !

Roger Pearse s’est régulièrement plaint de cette offensive gaucho-progressiste envers les Humanités sur twitter. Pour échapper à la vindicte de l’inquisition bienpensante, dont il dut j’imagine essuyer des critiques, il enleva son nom de son compte twitter dont il est pourtant transparent qu’il est derrière, mais par égards pour le complexe de persécution aux racines de cette prudence, nous nous contenterons d’imiter ses propos et les laissons au secret tout relatif où ils sont. Remarquons qu’il y a effectivement une crise de la masculinité, Pearse, couard, ôte son nom de ses pamphlets twitteriens ! Pourquoi ne pourrait-il pas prendre exemple sur moi, qui attend courageusement qu’une milice furry non-binaire vienne me trucider dans les prochaines années pour avoir faire des blagues sur l’asexualité en 2015 ?

Commençons.

Comment osent-ils, ces vils progressistes ? Morceler l’héritage culturel immémorial de l’Occident en décelant des transsexuels dans la Grèce antique ! Ternir la flamme de l’Ouest en faisant une interprétation marxiste de l’Énéide ! Si les féministes queer parviennent à s’emparer des statues antiques, qu’est-ce qu’on va mettre sur nos affiches de campagne pour buter des migrants ?

Et si je regarde la revue TransSisters (printemps 1994) ou trouve en effet quelques articles de Davina Anne Gabriel et Margaret Deirdre O’Hartigan qui traitent de Attis et de ses relations genrées ambiguës avec la déesse Cybèle, ainsi que les galles, les prêtres de Cybèle, pour qui Attis est un stand-in. Nous avions parlé de son mythe dans une vidéo. Et je dois déjà noter que TransSisters, si on oublie l’article qui décrit un rituel néo-païen, fait preuve d’une érudition presque sans faille sur le culte métroaque. Mieux que de nombreuses revues à vocation historique !

Et pendant longtemps, j’étais pour le moins méfiant dans tous ces posts tumblr qui nous expliquent que telle catégorie de LGBT aurait toujours existé, il me semblait qu’ils perdaient la nuance nécessaire dans la traduction de ces concepts et risquaient de projeter des catégories sur une époque où elles n’existaient pas. Par exemple, lorsque nous évoquions l’interprétation de Héliogabale (r. 218-222) comme transgenre (CPS #5, 12’42), nous avions rajouté un avertissement. Si vous me permettez de citer le script sans honte :

Certaines relectures actuelles d’Héliogabale en font une femme transgenre ou transsexuelle. En effet chez Dion Cassius on trouve des passages où il est clair que dans son mariage avec Hiéroclès, c’est le rôle de la femme qui lui échoit. Dion rapporte plusieurs entraves à son voeu de fidélité, Héliogabale semble même s’arranger pour qu’Hieroclès les surprenne au lit, et du coup batte sa femme adultère. Dion rapporte sa joie, après ces scènes de violence conjugale, d’arborer ses yeux au beurre noir en public. Et note que si Héliogabale couchait certes avec des femmes c’était surtout pour imiter leur attitude.

L’Histoire Auguste mentionne un jeu de rôle sexuel où Héliogabale se serait plu à jouer le rôle de Venus. Et on fait état d’une de ses demandes à ce que Zoticus un conducteur de char avec un grand pénis l’appelle maîtresse (“kuria”), et pas maître (“kurion”).. Peut-être que c’était limité à du jeu de rôle sexuel mais l’Epitome de Caesaribus (un catalogue des empereurs datant du IVe s.) dit son désir de devenir une femme et qu’on l’appelle Bassiana (prénom féminin) au lieu de Bassianus (qui serait son nom de naissance). on lit ailleurs sa promesse d’offrir de larges sommes au chirurgien qui serait parvenu à lui donner un vagin via une incision. (LXXX, pp. 271-2 ed. Cary).

Bien sûr tout ça est sans doute lié à sa légende noire où on présente sa sexualité comme déviante, effeminée.

Cependant on a plein de raisons de douter de nos sources telles qu’elles sont là. Pas seulement là-dessus mais sur tout ce qu’on sait d’Héliogabale. Il est difficile de voir ce qui était vrai et ce qui a été rajouté après sa damnatio memoriae pour noircir son image.

Alexandre Sévère, qui monte sur le trône après sa mort a tout intérêt à dire du mal d’Héliogabale. En effet, il est tout aussi jeune, illégitime et étranger, étant son cousin. Il n’a pas de connexions à Rome et peut-être qu’en l’affligeant de tous les clichés que les romains attribuent à l’orient, il peut lui même se blanchir par contraste, ce qui expliquerait cette légende noire. L’histoire auguste est très fantaisiste et lui attribue même des sacrifices humains.

Les chapitres de Dion Cassius sur lesquels on se base par exemple pour établir son genre féminin nous sont en fait perdus, on dispose des chapitres 79 et 80 (ou 78 et 79 suivant la division) partiellement dans un seul manuscrit mais autrement uniquement à travers le résumé ou les citations de moines byzantins du XIe siècle Xiphilinin, Zonaras ou Kedrenos.. Et l’anecdote sur son désir de vaginoplastie, par exemple se trouve chez Zonaras mais pas chez Xiphilin qui d’habitude est le plus détaillé, donc est-ce que ça a été inventé au cours des siècles, en élaborant sur le côté effeminé ? Ou est-ce que Xiphilinin l’a enlevé parce que ça lui semblait pas crédible ou important ? Ca resterait intéressant que ce genre de pratiques soit décrits dans l’empire byzantin médiéval, mais de la même manière que nos interprétations trans-positives, elles révèlent peut-être plus sur l’époque qui l’interprète que sur Héliogabale lui-même.

Autre chose : pas mal de ses frasques suivent celles que la tradition littéraire attribue aux empereurs excentriques, principalement Néron. L’anecdote des roses ensevelissant les convives est aussi racontée à propos de Néron par Suétone (Suétone, Néron XXXI) et en fait si on compare, on disait aussi de cet empereur qu’il était effeminé et débauché, qu’il aurait épousé un esclave, après l’avoir castré, et même qu’il avait violé une vestale. Pour un Romain c’est juste une check-liste de ce qu’il faut pas faire. Après, il y a sûrement du vrai dans certaines de ces accusations. On a par exemple supposé que marier une prêtresse de Vesta reflétait pour Héliogabale une conception orientale de la hiérogamie, le mariage sacré entre prêtre et prêtresse, même si c’est difficile d’imaginer qu’il se rendait pas compte de l’importance de la virginité des vestales. Et sans projeter de catégories modernes de la transexualité sur l’antiquité peut-être que les interprétations sur son identité genrée féminine sont légitimes, parce que ce genre d’accusation est plutôt rare, pratiquement unique en fait. Une interprétation c’est qu’Héliogabale va volontairement piocher dans le manuel du mauvais empereur. C’est celle d’Antonin Artaud qui voit dans Héliogabale l’anarchiste au pouvoir, qui cherche le scandale, cherche à provoquer, et aurait une vie fondamentalement théâtrale. Ce qui semble une composante de certaines religions orientales, qui cherchaient à choquer.

En tous les cas ce sont des descriptions très courtes qui nous racontent son caractère effeminé, débauché, tyrannique et meurtrier, mais tout ce qui concerne sa réforme religieuse avortée semble authentique.

(Script de CPS #5 : Sol Invictus voir les notes dans le document)

Des exemples d’Héliogabale trans trouvés sur Google Books : Principles of Transgender Medicine and Surgery, 2007. [GBooks] qui affirme Héliogabale avait subi une opération de réassignation. “Elagabalus may well have been what we call today transgender or transsexual” The Not-So-Nude Ride of Lady Godiva: & Other Morsels of Misinformation from the History Books, 2012. [GBooks] The Transgender Studies Reader, 2013. [GBooks]« The Roman emperor Elagabalus (203-222 CE) may have been one of the first trans* individuals in a public position. » Transgender Lives: Complex Stories, Complex Voices, 2014. [GBooks]

Sur internet, parm tant d’autres :

Et effectivement, je mettrais beaucoup de précautions autour de ces propositions.

Mais.

Un argument qui me convainc de moins en moins, c’est qu’il ne faut pas projeter nos concepts modernes sur le passé et donc il ne faut pas parler de transsexualité dans ce cas. Pour citer M. Meylan, mon professeur, dans un autre contexte : je ne crois pas à l’incommensurabilité. Je ne crois pas que les subtilités du genre à notre époque soient intraduisibles et qu’on n’en trouverait aucun parallèle dans l’Antiquité. Et cette anecdote sur la demande d’une opération pour obtenir un vagin me semble d’une rareté trop grande (je n’en connais pas d’autre exemple) pour en faire une émanation du cliché du mauvais empereur, contrairement aux autres frasques qui ont un certain écho chez Néron.

Oui, les attitudes concernant les hommes et les femmes ont beaucoup changé au fil du temps et il serait malheureux de projeter notre conception de la transsexualité sur le passé. Ah, si seulement il existait une espèce de champ d’études qui s’occuperait d’examiner l’évolution des rapports de genre à travers l’histoire… C’est dommage qu’on vienne de prouver par un hoax très intelligent que les gender studies n’étaient qu’un grand galimatias incohérent, parce que sinon ce serait fort pratique d’avoir une discipline qui nous permette d’examiner le genre.

On soulèvera toujours les accusations d’être motivé politiquement, de voir l’antiquité comme une sorte de grand territoire minier à annexer dont on extraira des arguments en faveur du féminisme, mais pour me défendre de cela je vous propose de regarder quelques poètes romains, à commencer par Martial (38-102) et ses épigrammes.

Roger Pearse en a justement présenté une édition en ligne en avril 2008 (révisée en 2010) à partir de l’édition Bohn [archive.org]  réimprimée par Bell (1865).

Mais quand on arrive au Livre VII par exemple, on est frappé de voir plusieurs passages absents, marqués de la mention [not translated]. Mais pourquoi cela ? Hé bien comme il le dit dans l’introduction l’obscenité de Martial. L’édition anglaise sur laquelle il se base n’avait pas traduit certains poèmes, laissant le texte latin et y adjoignant une traduction italienne pour préserver les jeunes âmes :

A problem for all translators is the obscene epigrams.  Martial deliberately sprinkled his books with these, in order to boost readership of his books, rather as bed-scenes are introduced into television dramas by modern producers.  The anonymous Bohn translator left these untranslated, and accompanied them with an existing Italian translation.  I have omitted both the Latin and Italian as a rule.  However I have looked again at most of the obscene epigrams, and consulted the 1920 W. Ker Loeb edition and translation, to see if anything more could be rescued.  In the vast majority of cases the epigrams are best left out; in one or two, however, I have added a translation from Ker or made one myself, where I felt the omission owed more to the needs of the Victorian schoolroom than to actual obscenity.

Donc seules certaines des frasques sexuelles des romains sont jugées dignes d’intérêt ?

The reader who seeks factual information on the details of Roman vices — copiously documented by Martial — should seek another translation which renders brutally all the epigrams, as I have found instances of silent omission of obscene material without footnotes.  Those I have found, I have noted in notes myself, but there must be more.  The modern Loeb edition and translation may be consulted if need be.

I do not believe that most people who read Martial will feel any sorrow at these omissions.  To read Martial is to walk with him along the streets of ancient Rome; but few of us need accompany him when he jumps into the sewers.  We can all enjoy, however, his portrait of a society which was in some ways so like our own, and in others so very different.

Roger Pearse estime que ça ne vaut pas la peine de retranscrire ces épigrammes obscènes s’ils ne concernent que les « vices » romains et il ne les traduisit que s’il y trouvait une autre information. Il est pour le moins étonnant de voir un académique se plaignant de censure orientée sur Twitter choisir de traduire ou non des vers, il semblerait en fonction de leur degré d’homosexualité.

Mais voici le VII.67 :

Philaenis the bulldyke buggers boys
and hornier than a married man
she screws eleven girls a day.
Tucking her skirt up, she will play
at handball; smear herself with grit
and wrestle; with the bum-boys swing
the dumb-bells round; grow foul with sweat,
and even let the trainer’s whip
correct her; next, she sinks her booze,
and pukes it up, in time for dinner;
wolfs a share of training rations
sixteen times over; then she swills.
After all this, it’s time to fuck.
Pricks she won’t suck; she thinks it’s sissy,
but gobbles up the cracks of girls.
Philaenis, may the gods bestow
what you think butch – a cunt to lick.

(trad. Gillian Spraggs in The Lesbian Pillow Book, ed. Alison Hennegan, London, Fourth Estate, 2000)

Même si on enlève les exploits sexuels de Philaenis, le poème met en scène de nombreux autres domaines de la société romaine : sports, rations militaires, vomissements, …

Ce qui nous ramène à Catulle, et à son célèbre poème 63 sur Attis, qui dépeint le dieu comme un jeune homme se castrant pour accéder à la prêtrise de Cybèle, et accédant ainsi à une identité genrée ambigue : le poète lui assigne tour-à-tour le genre grammatical féminin ou masculin.

« Quinn [1972:249-51] read Catullus 63 as a character study of a young man who found that he ‘could not make the transition society demanded from the role of puer delicatus to that of husband’. » (Skinner in Gaisser 459)

« Through Attis’ rash act the conceptual category of the masculine is destabilized. Its weakening is signalled most conspicuously on the lexical level, where syntactical gender distinctions merge into the epicene. Attis castrates himself in the poem’s fifth line. In the ensuing narrative, s/he is morphologically marked as ‘woman’, stigmatized as a notha mulier (‘counterfeit woman’, 27) by feminine grammatical constructions. Throughout the protagonist’s central monologue, selfreferential terms vacillate wildly between grammatical genders—contrast, for example, miser (51) with furibunda (54). If at the poem’sclimax Attis is restored to masculine endings, it is but to emphasize that s/he is no longer an authentic male: in awarding her apostate the courtesy of his/her former sex (hunc, 78; qui, 80), Cybele is being viciously sardonic. Arrested in its progress, the normal progress from youth to maturity, from quasi-femininity to male autonomy, terminates in a collapse of gender structures. Ego mulier (‘I a woman’, 63) is both a mythic and a psychosexual oxymoron. » (Skinner in Gaisser 461)

Un autre problème fut l’expurgation de ces poèmes par les victoriens. Vu leur caractère cru, on croyait parfois qu’il n’était pas nécessaire voire pas bon de les traduire, afin d’éviter qu’ils ne corrompent de jeunes écoliers. Notamment les poèmes qu’il a adressé à Juventius (n°48 et 51) dont on essaya de masquer, avec plus ou moins d’adresse que Juventius était un homme. (Cf. Expurgating the Classics, 2012 [GBooks])

De la même manière, le poème 16 de Catulle n’était souvent pas traduit à cause de son caractère brutalement sexuel, Catulle menaçant deux autres hommes d’actes manifestement sexuels afin de manifester sa virilité, mais il y a un certain doute quant à la signification exacte des actes sexuels décrits (même si l’imagination court sans trop de peine). Winter écrivait dessus un article en 1973 pour parler de son destin contrarié, toujours traduit partellement ou expurgé.

Le poème 51 de Catulle est également intéressant parce qu’il reprend clairement en partie le poème 31 de Sappho, la célèbre poétesse de Lesbos dont il nous reste de nombreux hymnes homoérotiques. On penserait donc qu’il y aurait une intersection intéressante dans ce cas d’un homme s’adonnant à des pratiques homosexuelles reprenant un poème d’une femme s’adonnant à des pratiques homosexuelles, et qu’il faudrait les examiner avec la plus grande attention.

Bien sûr, on pèche parfois à trop critiquer. Les victoriens ont fait des ravages, mais en arguant automatiquement que les critiques précédents ont occulté le caractère subversif d’un poème de par leurs biais, on risque de manifester ses propres biais. L’interprétation classique du poème 31 de Sappho était qu’il concernait un homme et une femme discutant intimement avant leur mariage (Willamovitz 1913 ; Snell 1931) et dès 1955 on admit souvent la critique de Page qui considérait que cette interprétation était biaisée, et qu’elle servait surtout à diminuer l’homoérotisme de Sappho.

Mais :

« McEvilley (1978:1-9) has persuasively shown that both Snell’s and Wilamowitz’s major theses were more correct than even they realized. He makes three major points: first, the term aner (‘man’) in Sappho always refers to a husband; second, the direct comparison with a god occurs only in marriage poems; and third, Lesbos in all the surviving literature would appear to have been so sexually segregated as not to have allowed the sort of public interaction between a man and woman portrayed in the poem, except in the context of marriage. » (Gaisser [ed.] Blackwell companion on Catullus)

Reconstruire le contexte d’un poème est ainsi périlleux, et on ne peut que supposer que celui-ci était chanté à un mariage, et qu’il concerne bien une relation hétérosexuelle. Ca ne rend pas ce poème de Sappho moins intéressant, ni celui de Catulle, au contraire. Ce serait absurde de considérer que seules les relations homosexuelles révèlent des points de fracture intéressants et que les relations hétérosexuelles seraient au contraire toujours évidentes et égales à elles-mêmes.

Ce problème évident ne me semble pas démontrer que les gender studies sont inutiles, mais au contraire, qu’un examen attentif et critique de ces relations est indispensable à la compréhension de ces textes afin d’éviter les conclusions hâtives.

 

D’ailleurs les analyses de l’homosexualité romaine ne manquent pas :

To cite just one famous example, Cicero (Cael. 10) makes a strong appeal to public moral sentiment when he describes Roman adolescence as illud tempus aetatis quod ipsum sua sponte infi rmum, aliorum autem libidine infestum est (‘that time of life which is inherently weak, and also threatened by the lust of others’); the danger implied is that of same-sex seduction. Nugent (1990) analyses elements of vulnerability and sexual indeterminateness in Ovid’s portrayal of Hermaphroditus.

Foucault (1986a: 82–6); Giacomelli (1980). In the fifth century CE, the African physician Caelius Aurelianus testifi es to a widespread belief that boys and old men are equally inclined toward passive anal sex (De morb. chron. 4.9.137): hinc denique coniciunt plurimi etiam pueros hac passione iactari. similiter enim senibus virili indigent offi cio, quod in ipsis nondum et illos deseruit. (‘In fact, many infer that this is the reason why boys too are victims of this affliction. For, like old men, they do not possess virile powers; that is, they have not yet attained those powers which have already deserted the aged’.) The text and translation are those of Drabkin (1950: 904–5).

General discussions of Roman attitudes to pederasty include: Verstraete (1980); MacMullen (1982); Lilja (1983); Richlin (1992a: 220–6); and Veyne (1985). All observe the marked distinction in Roman culture between ‘normal and acceptable’ sexual intercourse with young slave boys and ‘deplorable and illegal’ sexual intercourse with freeborn boys (Richlin 225). Boswell (1980: 61–87) takes the extreme, and ultimately indefensible, position that Roman society did not impose any prohibitions or taboos on homoerotic relations.

(Skinner in Gaisser 457)

On the liminality of Greek male adolescence, embodied in the mythic hunter Melanion (Aristophanes, Lys. 781–96), see especially Vidal-Naquet (1986: 106–28); cf. Winkler (1985). For the place of pederastic relationships within this liminal framework, see Golden (1984: 318–19). For the passive partner, such relationships are not without risk: Aristotle, Eth. Nic. 7.5 (1148b.27–31), notes that those who have suffered sexual penetration from boyhood (tois hubrizomenois ek paidon) may through habit develop a taste for it and become lifelong pathics, and the author of the Aristotelian Problemata 4.26 warns that an inclination to passivity can arise from repeated penetration ‘not before hebe (‘sexual maturity’) but around the time of hebe’

(Skinner in Gaisser 458)

Serait-il possible que l’analyse des relations de genre et de sexualité soit éclairante ici et un usage nécessaire de ces textes ?

Bref.

Nous avons là un homme qui écrivit les relations amoureuses et sexuelles qu’il entretenait avec d’autres hommes, parfois en prenant pour modèle les poèmes de Sappho, la lesbienne primordiale, quand le terme désignait encore les habitantes de l’île, et des abrutis voudraient nous faire croire que les gender studies, l’analyse des relations de genre n’a rien à y faire, que ce serait la projection anachronique d’un activisme politique sans rapport avec le sujet.

Mais en vérité qui a des préjugés qui nous empêchent de comprendre l’Antiquité ? Lesquels projettent véritablement leurs idéaux sur le passé ? Les vils « progressistes » qui s’intéressent aux mots véritablement écrits par ces poètes romains, leur signification, et l’examen attentif des relations de genre et de sexualités qui permettent de faire les meilleures inférences à leur sujet ? Ou bien les éditeurs victoriens qui les altérèrent pour y masquer l’homosexualité, les traducteurs pudibonds qui omettent des passages voire des poèmes entiers parce qu’on s’y encule, parce qu’on y trouve une lesbienne un poil trop vigoureuse ?

 

À votre avis ?

 

* * *

 

De ce côté-là je suis plutôt fixé. Mais le problème, en général, n’a pas de solution facile : la chair est triste, il y a trop de livres et on ne peut pas être spécialiste de tout.

Et après ça, on meurt.

Un seul commentaire

Une réponse à “La chair est triste”

  1. LCF dit :

    Bien qu’un peu longue, voici une saine lecture.

    Des langues chinoises anciennes:
    Le mandarin ancien est chiant. Avec deux mots simples et utilisés par la langue actuelle, il est capable de sortir un tout autre sens. Qui plus est, il est aussi très vague et très allusif.
    On a souvent tiré du Daoisme son rejet du cérébral pour embrasser l’émotionnel, l’idée de « rejeter l’étude » semble donc plus ou moins à propos.
    Une meilleure traduction de 绝学 serait donc « Abandonne l’érudition et l’intellect ».

    « No ennemies to our right. »
    Kerensky pensait n’avoir aucun ennemie à sa gauche. Les Bolchéviques ont trouvé ça drôle.
    Les centristes allemands des années trente pensaient pouvoir gérer l’Extrême-droite. Les nazis ont trouvé ça drôle.

    « pénis conceptuel »
    Bite?

    « Philaenis, may the gods bestow
    what you think butch – a cunt to lick. »
    Give this woman a cunt!

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