[ Accueil / Bande dessinée / Portfolio / Contact & Commandes ]

Lays Farra

17/03/2019

« En la Marche de Gaule » sont les premiers mots du Lancelot propre qui introduisent le royaume de son père Ban de Bénoïc et de son oncle Bohort de Gaunes, à la bordure de la Gaule et de la « Petite Bretagne ».

J’aime beaucoup la littérature arthurienne, et j’anime une émission mensuelle dessus depuis près de deux ans maintenant.

Expliciter la nature précise que les textes arthuriens entretiennent entre eux est parfois difficile, et les métaphores qu’on utilise ne sont pas toujours satisfaisante, à commencer par celle, fréquente et que nous avons souvent utilisé, des super-héros.

camelot3

Différentes incarnations de Batman peuvent effectivement illustrer les points communs et les différences qu’il y a entre le Perceval de Chrétien de Troyes, celui du Lancelot-Graal, Peredur, Perlesvaus ou Parzival ; tout comme on retrouve dans les aventures d’Erec, Cligés, Yvain, Lancelot et Perceval le cadre commun de l’univers arthurien élaboré par Chrétien de Troyes, on retrouve d’un roman à l’autre des personnages (même si parfois seulement dans une liste) et des lieux récurrents, à l’image des multivers que les héros de Marvel ou DC arpentent malgré leurs aventures individuelles et pas (toujours) liées.

Mais on risque aussi d’obscurcir par cette analogie. Norman Daniel l’utilise pourtant dans son livre Héros et Sarrasins : une interprétation des chansons de geste (1984, j’utilise la traduction française 2001) où il compare la force de Guillaume ou de Renouart à celle de divers super-héros. (p. 282) Il les compare aussi à Dune (pourquoi) et au Seigneur des Anneaux (parce qu’il y a des chval et des épées) bien sûr des constructions fictives différentes, mais qui peuvent répondre à des besoins similaires. (p. 284) Je suis sceptique de la pertinence de tous ces liens.

Par contre une comparaison peut-être moins éculée me semble plus plus pertinente, celle qu’il fait avec les Westerns :

« Par un certain aspect, les chansons ressemblent aux westerns. Les Indiens sont commodes dans les westerns, ce sont des ennemis qui procurent une tension et qui peuvent être combattus sans apparaître comme des individus, et les héros, concentrés sur le combat, ne sont pas troublés par des sentiments humains compliqués. Les seuls ennemis parmi les visages pâles sont les méchants, trop méchants pour susciter la sympathie, et ils peuvent être traîtres à cause de leurs relations avec les Indiens sans personnalité propre. Ce n’est qu’occasionnellement qu’on rencontre un Indien sympathique. Dans la masse ils sont des étrangers dont les habitudes sont bien moins comprises que celles des chevaux et des chiens. C’est en grande partie la même chose avec les Sarrasins, masse impersonnelle, danger menaçant, ils peuvent mordre la poussière sans que nous versions une larme pour eux. Il peut arriver que l’un des « nôtres » soit un traître, et que l’un des « leurs » soit un ami. Ils sont dignes de respect, ce sont des bons ennemis, difficiles à conquérir, une occasion de gloire ; ils sont toujours nombreux et les chefs sont bien connus pour leurs prouesse. Les auteurs des chansons, comme ceux des westerns, ont trouvé le bon ennemi pour les histoires qu’ils voulaient raconter. » (p. 281)

Un parallèle évident entre Westerns et chansons de geste se trouve dans leur décor, puisque le Far West, comme le cadre des chansons de geste se situe à la frontière de l’Occident et l’intrigue se concentre précisément sur les héros qui tentent de repousser encore cette frontière, même s’il leur faut passer sur le corps des vils païens et autres félons qui se trouvent sur leur chemin. Il y a des exceptions mais dans les grandes familles de cycles, on trouve au moins répondant à ce critère ceux qui sont centrés sur les croisades, plus fondé historiquement, et le Cycle de Guillaume d’Orange, lancé dans la reconquête de l’Espagne, ainsi que celui de Charlemagne, qui a des ennemis plus variés mais affronte volontiers des Sarrasins, l’exemple fondateur étant la Chanson de Roland.

À ce titre on peut connecter le motif du « noble amérindien » de certains westerns avec le portrait du Sarrasin, tellement symétrique des chrétiens qu’il se retrouve parfois étonnamment positif. (p. 119)

Dans cet univers guerrier le pire péché c’est la trahison. On ne déteste donc pas tant le sarrasin lambda que Ganelon. Et quand les Sarrasins trahissent leur camp, ils rejoignent en fait les chrétiens — et parfois se convertissent, ce qui ne saurait être blâmable. Donc le maximum du déshonneur leur est inaccessible.

Bon, puisque c’est une guerre à mort entre chrétiens et Sarrasins ils sont effectivement très violents, mais ce ne sont pas vraiment des mangeurs de chair humaine, ils ne sont pas plus agressifs que les héros, leur représentations ne sont pas si moralement polarisées qu’on attendrait. Dans les Enfances Vivien, on voit ainsi Vivien massacrer 10’000 femmes et enfants sarrasins (p. 112) et la Chanson d’Antioche (certes à cause du registre plus « historique » de la Première Croisade qui laisse moins de place à la fantaisie) mentionne, en les dénonçant, les tafurs qui s’adonnent au cannibalisme et au viol des femmes sarrasines. (p. 114, 123) À l’inverse dans la Chanson de Godin, on sympathise avec les pleurs d’une mère sarrasine pour son fils. (p. 113) On mentionne même parfois les exploits chevaleresques des Sarrasins, même si on regrette qu’ils ne soient pas de bons chrétiens. Et parfois ils ne se convertissent pas, même une fois devenus des alliés, ainsi Caruhel dans les Enfances Ogier qui affirme qu’il a vécu un Sarrasin et qu’il mourra un Sarrasin. (pp. 224-5)

Parenthèse sans trop de pertinence, mais étant donné la nature péjorative de « sarrasin », la réplique de Caruhel me fait penser à l’usage du terme « indien » pour les natifs d’Amérique et à ce vieillard Lakota de Standing Rock qui affirmait :

« If some Indians want to be called Native Americans or Natives, let them be called that, but I was born an Indian and I shall die an Indian. »

Si des Indiens veulent être appelés Natifs Américains ou Natifs, qu’ils soient appelés ainsi, mais je suis né un Indien et je mourrai un Indien.

Bien sûr les Sarrasins restent une masse d’ennemis déshumanisés en dehors de quelques exceptions hissées hors de ce rang menaçant. Mais la véritable barrière, la véritable différence avec les héros des chansons de geste est religieuse mais, et c’est intéressant, c’est une religion fictive.

En effet, les poètes des chansons de geste se sont tellement basés sur leur propre société pour les décrire, que Norman Daniel peine à trouver des traits descriptifs qui pourraient avoir été plausiblement tirés de véritables musulmans. Dans l’Entrée d’Espagne, par exemple, Ferragu refuse la théologie chrétienne affirmant qu’il ne peut accepter, entre autres choses, un dieu crucifié, un dieu humilié, un dieu vaincu. Le dogme musulman serait plutôt, au contraire, que Jésus n’a pas été crucifié !

وَقَوْلِهِمْ إِنَّا قَتَلْنَا الْمَسِيحَ عِيسَى ابْنَ مَرْيَمَ رَسُولَ اللَّهِ وَمَا قَتَلُوهُ وَمَا صَلَبُوهُ وَلَٰكِن شُبِّهَ لَهُمْ ۚ وَإِنَّ الَّذِينَاخْتَلَفُوا فِيهِ لَفِي شَكٍّ مِّنْهُ ۚ مَا لَهُم بِهِ مِنْ عِلْمٍ إِلَّا اتِّبَاعَ الظَّنِّ ۚ وَمَا قَتَلُوهُ يَقِينًا

بَل رَّفَعَهُ اللَّهُ إِلَيْهِ ۚ وَكَانَ اللَّهُ عَزِيزًا حَكِيمًا

Ainsi lorsqu’ils disent avoir tué le Messie, fils de Marie, l’Apôtre de Dieu, alors qu’il n’en est rien. Ils ne l’ont ni tué ni crucifié, mais ils ont seulement cru avoir affaire à lui lors que c’était « son sosie » [NDT: Chubbiha lahum] Quant à ceux qui ratiocinent à ce sujet, ils sont eux mêmes dans le doute. Ils n’en savent pas plus que ceux qui se livrent à des conjectures incertaines, ils ne l’ont certainement pas tué, [158] car c’est dieu qui l’a élevé vers lui, Dieu le puissant, le sage. (Coran 4.157-8 ; trad. Malek Chebel, 2009, pp. 107-8)

Pas forcément ma traduction préférée mais celle que j’ai sous la main maintenant. Il traduit par exemple rasûl (رَسُولَ) par « Apôtre », et était-ce vraiment nécessaire d’utiliser le verbe ratiociner ? Voir les traductions moins fleuries qu’on trouve en ligne :

« et à cause de leur parole: «Nous avons vraiment tué le Christ, Jésus, fils de Marie, le Messager d’Allah»… Or, ils ne l’ont ni tué ni crucifié; mais ce n’était qu’un faux semblant! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l’incertitude: ils n’en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l’ont certainement pas tué mais Allah l’a élevé vers Lui. Et Allah est Puissant et Sage. » (Muhammad Hamidullah)

« Ils disent : Nous avons mis à mort le Messie, Jésus fils de Marie, l’envoyé de Dieu. Non, ils ne l’ont point tué, ils ne l’ont point crucifié ; un homme qui lui ressemblait fut mis à sa place, et ceux qui disputaient là-dessus ont été eux-mêmes dans le doute. Ils ne le savaient pas de science certaine, ils ne faisaient que suivre une opinion. Ils ne l’ont point tué réellement. Dieu l’a élevé à lui, et Dieu est puissant et sage. » (Kazimirski)

Mais bref. Si nos Sarrasins ne sont pas vraiment des musulmans, si leur profession de foi se trompe sur des différences assez élémentaires entre le christianisme et l’islam, comment va se manifester leur différence religieuse avec nos héros ?

Ces « Sarrasins » fictifs sont en fait une catégorie assez vague qui incluait parfois tous ceux qui n’étaient pas chrétiens, et donc interchangeable avec « païens », ce qui crée une part du mélange. Par exemple dans l’Estoire del Saint Graal, Joseph d’Arimathie construit une arche pour le Graal puis :

« […] ils se mirent en route et arrivèrent à une cité qu’on appelle Sarras. C’est de cette cité que sont originaires les Sarrasins qui ont essaimé dans maintes villes et maints territoires. Il est donc difficile de croire ceux qui les disent descendants de Sara, la femme d’Abraham. Que Sara n’eût pas été juive, on ne l’ignore pas, et il en est de même pour tous ceux qui descendirent d’Isaac. Mais c’est confondre la majorité avec le tout : il n’est pas normal qu’ils soient dits Sarrasins de par leur mère. Quant à Sarras ce fut la première cité où fut établie leur loi jusqu’à la venue de Mahomet. » (Édition Pléiade, §29, p. 39)

Sarrasins semble donc simplement vouloir dire « arabes » ou « moyen-orientaux », car on est ici conscient que l’islam n’existe pas encore, que la « loi des sarrasins » est donc séparée. Mais la confusion est déjà là : quand la compagnie du Graal menée par Joseph jusqu’en Grande-Bretagne arrive à Camaalot, la plus riche cité sarrasine de Grande-Bretagne, ils y trouvent la plus grande « Mahomerie » du pays, c’est-à-dire une mosquée :

« la mosquée y était plus importante qu’en aucune autre cité du royaume. »

et i estoit la mahomerie plus grande que en nule autre cité qui el roiaume fust (§515, p. 476)

Une mosquée, alors que Muhammad ne devait pas naître avant plusieurs siècles, comme en témoigne le narrateur et le fait que Joseph est libéré de sa prison par Vespasien, théoriquement mort en l’an 79. (même si son lien au Vespasien historique est bancal puisqu’il est le fils de Titus alors que ce devrait être l’inverse)

Dans cette Mahomerie que vénère-t-on donc ? Eh bien, plus tard, Joseph se propose de soigner quelqu’un avec l’aide de Dieu, et un Sarrasin lui rétorque :

– De quel dieu me parles-tu ? Nous avons bien quatre dieux : Tervagant, Mahomet, Apollin et Jupiter, et aucun qui veuille le secourir. Par quel dieu lui donneras-tu la guérison ? (§529 p. 489)

Donc la loi de Mahomet n’est pas encore arrivée, mais ils vénèrent déjà Mahomet comme un dieu ?…

Die kolorierte Federzeichnung stammt aus einer süddeutschen Handschrift der «Alemannischen Vitaspatrum» (um 1477), einer volkssprachlichen Legendensammlung. Ihre Überschrift: «Wie haiden tragn ire aptgötter umb das vellt und bitten umb regen und andre geprestenn» (Wie die Heiden ihre Abgötter im Freien herumtragen und um Regen und andere Bedürfnisse bitten). Ce fusain coloré est extrait d’un manuscrit, originaire du sud de l’Allemagne, de la «Vitas patrum alémanique» (vers 1477), qui réunit des légendes de la culture populaire. Elle porte la légende suivante : «Wie haiden tragn ire aptgötter umb das vellt und bitten umb regen und andre geprestenn» (Comment les païens portent leurs idoles en procession pour implorer la pluie et présenter d’autres requêtes).

C’est une rare occurrence de ces quatre divinités dans la légende arthurienne, mais ce sont des personnages récurrents côté chanson de geste. On les trouve dans le Roman de Thèbes : « Tervagan […] Mahon et Appolan » (mi-XIIe siècle).

Appolon ou plus souvent orthographié Appolin (d’après la forme classique « Appolinis qu’on peut trouver chez Apulée, Augustin et Isidore) et Jupiter sont évidemment des décalques de dieux romains. Mahon ou Mahom, nom probablement dérivé de Mahomet, mais qui a pris une vie indépendante en tant qu’idole parfaitement fictive vénérée sous forme de statue par les Sarrasins. Pareil pour Tervagan/Tervagant, mais dont l’origine du nom est moins claire. (Pilch 1996) C’est ce que Norman Daniel et d’autres ont appelé « la Convention Tervagant« , le choix littéraire de montrer les musulmans fictifs en train de vénérer des idoles fictives. C’est assez proche de ce qui est arrivé au nom « Baphomet » qui est probablement aussi une déformation de « Mahomet » et qui a aussi fini par désigner une idole imaginaire. Au terme d’une suite de déformations liées à son utilisation dans le théâtre comme personnage méchant, le terme lié « Termagant » en est venu à désigner le cliché de la femme enquiquinante qui harcèle son mari.

Alors même que l’islam s’est beaucoup caractérisé par l’aniconisme (absence d’images) ou l’iconoclasme (hostilité envers les images sacrées), ils se retrouvent ici idolâtres, à vénérer des statues de bois, de pierre ou de métal, alors qu’on aurait trouvé beaucoup plus d’icônes (de la Vierge, du Christ et des saints) dans les Églises catholiques que dans les mosquées.

La mise en scène est parfois montrée comme une supercherie délibérée, où quelqu’un va se glisser dans la statue pour parler en son nom, les Sarrasins crédules croyant que leur dieu s’exprime ainsi. (p.191) La véritable opposition se fait entre ces idoles factices et inutiles, qui ne peuvent donc pas aider le camp des méchants, et le Vrai Dieu, que nos héros invoquent en face. Ils servent ainsi surtout à symboliser leur défaite, car on peut les détruire : souvent les Sarrasins se retournent contre, et se mettent à taillader dedans quand ils commencent à perdre.

Il faut dire qu’il y avait une certaine ambiguïté sur la nature de Mahon. Dans des textes, surtout tardif il se rapproche de ce que les chrétiens pensaient du Muhammad historique : c’est-à-dire un faux prophète. Qui aurait ensuite par méprise été divinisé ? (p. 280)

Le_Miroir_historial_[de_VINCENT_[...]_btv1b90096324_100

L’idole ‘Mahomet’ vénérée par des Sarrasins, par Pierre Remiet (†1396), manuscrit enluminé du Speculum Historiae de Vincent de Beauvais, livres 25-32 (BnF Français 52) version couleur de basse qualité sur Mizan Project.

 

Mais on peut se poser la question de ce choix du coup. Les clercs européens qui par métier doivent attaquer l’islam, le caractérisent comme une hérésie et cherchent pour être vraiment convaincants à s’appuyer le plus possible sur des sources musulmanes pour les contrer, ils se montrent ainsi bien mieux renseignés sur le Coran, les doctrines ou les pratiques musulmanes. (p. 105-6) La question de savoir si « les européens croyaient vraiment que les musulmans adoraient des idoles » est sans doute plus complexe que cela, car il y en a sûrement qui ont dû y croire à un moment. Mais l’utilisation de cette convention à large échelle, d’après Norman Daniel n’est probablement pas une simple méprise de la part de nos auteurs. Sans forcément croire à la vénération de Mahon/Tervagant comme une réalité musulmane, ce fut un choix littéraire délibéré de présenter ces Sarrasins de fiction, que ce soit parce que c’est divertissant et plus pratique pour raconter les histoires ou simplement parce que ça permet d’éviter les querelles théologiques.

Parfois on me demande comment je faisais pour lire autant de variations mineures sur la légende arthurienne. Quel intérêt de lire le Conte du Graal, puis les Continuations, le Perceval en Prose, le Peredur, le Perlesvaus, … La réponse c’est que le but de Rex Quondam Rexque Futurus c’est d’enfin me motiver à lire toutes ces histoires que je remisais depuis des années parce que je les pensais peu originales ou mal écrites.

Mais je trouve aussi que la variété justifie l’effort de les lire, même si on est parfois submergé à lire 500 pages la veille de l’enregistrement.

Par contre, j’ai beaucoup moins lu de chansons de geste (basiquement juste la Chanson de Roland) et la lecture de Norman Daniel m’a conforté dans l’idée que là par contre c’était bien 54 fois les mêmes 5 histoires — même si je me suis promis d’en lire à l’occasion.

Je remarque un autre parallèle western possible dans ce que raconte Norman Daniel, peut-être un peu moins connoté idéologiquement, c’est l’affection que montrent les narrateurs comme les héros pour les chevaux. (pp. 62-3, 262, 293)

Et je pense qu’une part de son intuition peut être étendue à la littérature arthurienne, même s’il y a une grande différence entre les deux. Certes, dans la tradition qui descend de Geoffrey de Monmouth et de ses continuateurs, on voit Arthur affronter les Saxons, ou « Saisnes » plutôt », ainsi que des armées romaines qui sont parfois tout aussi anachroniquement aidées par des Sarrasins. Mais généralement, le péril affronté par les héros arthuriens se trouve être beaucoup plus merveilleux ou fantastique : dans le Lancelot en proseLancelot doit libérer un château des enchantements mystérieux qui s’y trouvent, combattre des dragons, déjouer les plans de Morgane et autres enchanteresses maléfiques. Jaufré affronte des géants lépreux et un chevalier démoniaque qui semble impérméable à ses coups ; dans la Queste del Saint Graal ou les Continuations, Perceval affronte le diable en personne… Beaucoup plus individuel aussi : les combats sont surtout des duels contre d’autres chevaliers, même félons, plutôt que contre des armées indistinctes qui menacent la chrétienté. On a l’exception de Perlesvaus qui convertit ou massacre des païens, mais même là le ton est différent.

Cependant, en 1918, Ferdinand Lot affirmait déjà dans son Étude sur le Lancelot en prose :

« La Grande-Bretagne, dans son passé, apparaissait comme un pays à demi réel, sorte de Far-West européen. Il y régnait des coutumes étranges. Les bannières des chevaliers étaient de cuir ou de drap, les chevaux bardés d’acier, non de fer [Lancelot III.413], Le guerrier était enseveli tout armé [Ainsi Galaad (I.284IV.175) ou Galehaut (IV.274-5)], etc. Particulièrement sauvage était le pays de Galles : la coutume était que le fils tuât son père pour qu’il ne fût pas dit que celui-ci était mort dans son lit. [Queste VI.68-9, cf. p. 128n3] »

(p. 147 les références au Lancelot-Graal renvoient à l’édition Sommer)

En effet l’exotisation de l’aventure passe par une géographie fictive ou en tout cas indistincte, des mœurs étrange, une technologie anachronique ; de la même manière qu’on sait ce que les histoires de cow-boys ont d’artificiel par rapport à la réalité de l’époque et et comment quittant un village anonyme pour un désert vague, on nous précisera être à l’ouest du Pecos, sans qu’on sache toujours où.

Je conclurai par la description d’un scénario très courant dans la littérature arthurienne et qui met vraiment en scène son idéologie du duel, mais qui pourrait aussi coller à de multiples scénarios de westerns :

Un justicier solitaire chevauche dans la nature. Il parvient dans une ville qui semble désertée. Il interroge les rares personnes qu’il croise, mais ils semblent se détourner de lui, et ne pas répondre à ses questions sur le mal qui frapperait ce lieu. Ils semblent avoir peur de lui, l’observer, attendre ses prochaines actions. Le héros découvre la cause du mal de la région, l’oppression d’une troupe de bandit, une ancienne transgression jamais résolue ou l’imposition d’une « coutume » malfaisante sur la population… Il confronte la source du mal et par sa force et sa vaillance au cours d’un duel parvient à défaire les bandits et abolir la sinistre coutume qu’ils faisaient peser sur ce hameau.

Il repart ensuite vers l’horizon…

Aucun commentaire

Laisser un commentaire